LE SACRIFICE CHEZ LES ANCIENS GRECS
cela près, le rite du sacrifice établit un trait d'union entre le sentiment de l'Aryen primitif et celui du philosophe-prêtre néoplatonicien qui vivait vingt-cinq siècles après lui.
Le sacrifice aux Dieux était donc le fond du culte grec. Primitivement pacifique, il était devenu sanglant d'ordinaire, et très anciennement, par suite de l'usage croissant de la nourriture animale. Le culte d'Apollon, par exemple, ne souffrit longtemps que des offrandes sans souillure; puis la contagion le gagna comme les autres. Les libations et la fumée des victimes étaient destinées à soutenir les forces des Dieux, qu'Homère, aussi bien que le Rigvéda, nous montre assis aux festins, convives invisibles des hommes. Il parut aisé, quand la foi devint moins naïve, de justifier le sacrifice, d'une part comme un acte d'offrande toute morale et de reconnaissance, de l'autre comme une cérémonie expiatoire. La ténacité antique des rites de ce dernier genre, surtout jointe à l'universalité sociale de ce meurtre des êtres vivants, dont l'usage du sacrifice rendait les Dieux solidaires et tendait à innocenter les hommes, nous explique bien comment le culte des anciens, ainsi considéré dans son essence, demeura toujours compatible avec leur raison, et en général n'amena point les débats, les scrupules et les soucis inhérents aux mythes énigmatiques posés par la tradition.
Il est intéressant de remarquer, à propos du sacrifice, que l'un de ses rites anciens et persistants avait pour objet de simuler le consentement de la victime au moment où le prêtre la frappait. On peut rire de la grossièreté du procédé et du jésuitisme puéril et barbare de l'homme qui y a recours. Ce n'était pas moins un hommage rendu à la justice, une sorte de reconnaissance de l'illégitimité de l'acte sanglant. On me permettra d'ajouter que les peuples modernes ont, à l'égard des anciens, une infériorité réelle à côté d'une supériorité très grande. La pratique et l'idéal sont désunis chez nous. Les industries qui servent de base à notre alimentation animale sont tenues à l'écart de l'idée religieuse ou morale, partant restent ignobles, puisque des notions d'ordre supérieur s'y trouvent engagées, que nous le voulions ou non, et qu'il y a dès lors avilissement à les en séparer. Mais aussi le meurtre n'est plus sanctifié par la religion, et l'homme peut moins difficilement éloigner ses yeux de la partie basse ou cruelle de sa destinée, distraire son esprit de ses propres pratiques — surtout quand il en rejette sur autrui la partie répugnante — et s'élever dans les régions supérieures d'une moralité idéale. C'est un grand mal et c'est un grand bien, en somme une question infiniment délicate, dont la solution n'est pas près de nous.
Aux sacrifices se joignaient les vœux et les prières. Les Grecs priaient debout la plupart des Dieux, à genoux seulement les divinités
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clitoniennes, sans doute pour se rapprocher delà terre, leur résidence. Non qu'ils n'eussent aussi la pratique des supplications, avec les formes et les g'estes d'abaissement qui s'y rapportent; mais le sentiment de l'adoration pieuse et amoureuse leur élait étranger, comme aux anciens Aryens. Les Dieux étaient pour eux des objets de respect, de crainte souvent superstitieuse, mais ils ne les assaillaient pas de cet amour chimérique et maladif qui détend les ressorts de l'âme et la rend incapable de ses plus prochains devoirs. De même, ils imploraient d'eux toutes sortes de biens^ ou nationaux ou personnels, mais ils ne leur demandaient point la vertu, ne leur offraient pas leurs cœurs à diriger, estimant sans doute que cela qui dépend de l'homme, c'est à l'homme à y aviser. Je constate ici un beau sentiment de la liberté, sans vouloir nier que l'action de Dieu sur le cœur de l'homme ne soit devenue à nos yeux bien plus acceptable que son intervention dans le monde physique. Et j'ajoute que cet esprit libre et fier, opposé à des Dieux chez lesquels l'instinct et la tradition voyaient des forces naturelles plutôt et plus essentiellement que des agents moraux, faisait perdre au sacerdoce une influence dont la divinité a coutume d'user par intermédiaires.
Après le sacrifice, la divination se présente comme le second point capital de la pratique religieuse des Grecs. Dès la haute antiquité, les devins étaient descendus de la Thrace avec les aèdes. Ce furent eux qui composèrent le sacerdoce proprement dit, à la suite des armées, ou dans les temples, alors fort simples, tandis que les aèdes, missionnaires de l'art, poursuivaient une œuvre de civilisation en menant le peuple à l'école de la Muse et de ses libres chants. Toute la part d'influence que les prêtres exercèrent sur les hommes et sur les affaires, c'est à la divination qu'ils la durent. On connaît l'importance des oracles dans l'antiquité. Mais l'action du sacerdoce ne laissa pas d'être diminuée par la dispersion des sanctuaires, par un défaut de concentration propre au génie grec, et par cette liberté de l'inspiration et de la prophétie, par ce don de l'enthousiasme, de l'extase, si extraordinairement uni, dans beaucoup de têtes de ce peuple, aux fortes qualités de la réflexion. Ni ce don sublime et dangereux, ni les superstitions infinies, ni la crédulité puérile, qui l'accompagnaient, ne cédèrent presque au progrès du temps et à la diffusion des habitudes d'observation et de science. Jusqu'aux plus beaux temps de la philosophie morale, jusqu'à Socrate, à Platon, à Aristote et aux stoïciens, les meilleurs et les plus solides esprits crurent et consultèrent les oracles. Un moment, la raillerie et l'incrédulité firent irruption dans une certaine classe de la société; puis, le syncrétisme religieux et la propagande des idées orientales survenant, la chaîne de la foi au