‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoireChapitre 155 sur 243 · LES OHACLES. L^INSPIRATION LIBRE · texte numérisé non relu

LES OHACLES. L^INSPIRATION LIBRE

merveilleux se renoua, principalement dans l'école néoplatonicienne. Ainsi, l'on peut dire qu'il en fut de la divination comme des sacrifices. L'antiquité entière en conserva la tradition fidèle et y mit sa relig-ion, pendant que des croyances d'un genre supérieur avaient à souiïrir de l'inintelligence et du mépris du public, ou subissaient des altérations graves par suite des spéculations des philosophes ou de Tinfluence de l'étranger.

La divination eut des procédés bien variés, mais les principes en furent constants, et partout conformes à ce que j'ai montré chez les tribus primitives : même fondement physique, V accident, c'est-àdire tous les faits externes sans cause appréciable acceptés comme signes des dispositions de la divinité; même moyen psychique, le verlige mental, qui fait assurer sans réflexion la réalité d'un rapport dont la possibilité traverse sa pensée; ensuite, l'extase et les songes, l'enthousiasme, le délire, l'état quelconque d'une âme à la fois passive et passionnée, état dans lequel les suggestions de l'imagination et de la mémoire, les fantaisies brodées sur un thème donné, enfin même le dictamen de la volonté sourde et de la réflexion antérieure, prennent pour le croyant la forme de ïinspiration divine. Il y aurait donc bien peu de différence entre le sorcier mongol, nègre ou peau-rouge, et la pythie sur son trépied de Delphes. Mais les Grecs imprimèrent un caractère de noblesse et de beauté à tous les éléments de leur vie religieuse aussi bien que civile. La musique et la plastique apportèrent dans leurs cultes, quel qu'en fût le fond, un idéal inconnu à d'autres nations. Artistes en tout, créateurs, doués du génie de la mesure jusque dans les transports de la passion, s'il était vrai que rame, dans un état de réceptivité mystérieuse et d'exaltation de ses forces profondes, pût rendre des oracles, assurément alors les prêtres et les prétresses d'Apollon en ont rendu.

Cette inspiration personnelle n'était pas le fait du sacerdoce seulement : tout homme admis dans un sanctuaire, après avoir sacrifié, pouvait être visité par le Dieu, de nuit ou de jour, et souvent dans des lieux et des circonstances disposés savamment pour produire le songe ou l'extase. Enfin, j'ai fait allusion à ces signes nombreux, à ces présages qui partout et en toute occasion passaient pour des formes de révélation divine. Quoique multipliés capricieusement par leur nature, et on peut voir, en eflet, dans les Caractères de Théophraste, à quel point la superstition populaire était parvenue à la fin dans cette voie, ils s'étaient classés de bonne heure en espèces et avaient donné lieu, par habitude et tradition, à une science fixe dont les devins de profession maintenaient les bases. Les principaux chapitres de cette séméiotique sacrée étaient les météores, le vol des oiseaux et les accidents du sacrifice. Parmi ces derniers, ce fut l'Étrurie, plus encore

356 LES EIDOLA ET LA PERMANENCE L^DIVIDUELLE

que la Grèce, qui dirigea l'art divinatoire vers l'inspection des entrailles des victimes.

J'ai montré quelles notions de la divinité existèrent dans la plus haute antiquité grecque, et comment elles furent spontanément et très anciennement modifiées par l'anthropomorphisme, uni à la direction éthique des esprits. Une tentative réfléchie suivit, qui se prolongea à travers les temps historiques, pour donner à ces notions un caractère plus philosophique et les rendre indépendantes des sacerdoces. J'exposerai plus tard les efTorts de l'esprit de science et de l'esprit de moralité;, les hypothèses, les constructions essayées en vue de transformer ou de récomposer des mythes jugés scandaleux ou puérils, et de constituer la base rationnelle qui manquait visiblement aux croyances polythéistes. On verra aussi la Grèce, acceptant l'influen<:e des Barbares, procéder avec Pythagore, avec Platon, ou sous le nom d'Orphée et dans ces sortes d'églises appelées Mystères, à l'élaboration de dogmes en grande partie étrangers à son génie natif; enfin le sentiment de l'unité divine prévaloir de plus en plus sur la donnée antique de la pluralité.

J'ai dit en quelles pratiques religieuses se traduisirent les rapports de la Grèce anthropomorphiste avec les puissances cosmiques, et indiqué en quel sens devait se transformer l'idée première du sacrifice, Il me reste ici, me bornant à l'antiquité et à la grécité pures, à montrer une autre face de la religion hellénique, celle qui regarde l'essence propre de l'homme, son immortalité et la sanction de sa morale.

Ce dernier point est le plus obscur et le moins développé primitivement. Les Grecs, de même que les Sémites Hébreux, et quoique d'une autre manière, étaient alors trop livrés aux séductions de la vie présente, pour apporter à la recherche des secrets de la mort la suprême, la clairvoyante inquiétude des hommes fatigués d'un autre âge. Mais ce que ces Sémites ont paru longtemps ignorer, absorbés qu'on les eût crus dans le calme matériel de leur vie patriarcale, les fils des Aryens l'ont toujours su. Toujours ils se sont représenté l'homme, c'est-à-dire quelque chose de lui persistant après la mort; et ce quelque chose était essentiellement la pensée avec la passion. Seulement, le corps étant une partie capitale du vivant, une condition de son acte plein et de ses relations actuelles, les plus intéressantes de toutes, les Grecs qui n'ont pas tout renfermé dans ce corps grossier et dans ce sang, comme les Hébreux, ont cru pourtant que ce qui survivait à sa perte était un instrument très affaibli, devenu incapable des fonctions actives de l'homme.

Homère nous montre dansl'Hadès, demeure occidentale des morts,

LES EIDOLA ET LA PERMANEiNCE INDIVIDUELLE 367

les v2(ohx, traduisons fantômes, images, encore doués de mémoire et de prévision, recevant des impressions^ éprouvant des passions, assemblant des idées, sous une enveloppe subtile, une impalpable nuée, une ombre, support réel, quoique insuffisant, d'un reste mal défini de vie organique. Ces images prennent même encore quelque nourriture dans l'Hadès, et elles y jouissent d'une paix, d'une satisfaction relative, à laquelle elles aspirent vivement, lorsque, sorties de corps auxquels les derniers devoirs n'ont pas été rendus par les survivants, elles errent aux abords de la sombre demeure. On a traité trop légèrement cette croyance l'eligieuse, qui, tout en laissant à la vie actuelle et passagère de grands privilèges, donne pourtant satisfaction au principe de la conservation de la personnalité, garde certains organes en relation avec les phénomènes spirituels, et accorde avant tout l'immorlalité naturelle aux attributs de l'ordre mental.

Je remarque aussi avec intérêt que ce mot cTccoaov, par lequel se caractérise le mâne, est ou le même, ou le même à peu près que ceux que Démocrite et Platon, en des sens peut-être moins différents qu'on ne croit, ont consacrés à nommer ce que nous nommons encore après eux des idées, et qui pour eux étaient des êtres réels. Cela se comprend. L'cI'cwaov exprime pour Homère la qualité d'être vu, c'est-à-dire l'image. L'image, c'est l'idée vue objectivement, que l'on sait avoir été identifiée avec la pensée elle-même par la doctrine aisée et indélébile du sensalionnisme. La spéculation fait passer le philosophe de l'image, ou idée objective, à l'image ou idée en soi et pour soi, ce qui nous mène aux idoles de Démocrite et aux idées de Platon ; en sorte qu'une racine de l'idéalisme objectif peut être assignée sans exagération dans ce concept homérique : la pensée conservée dans la mort, avec l'appui de l'image de ce qui eut vie. Le mâne du mort est Vidée du vivant.

Quoi qu'il en soit, l's-'cwXsv, dont la t;-/.-.-/) ou 077ibre est une autre désignation, renferme un principe de pensée : la J^'jy;r [souffle, spiriius, anima, esprit, âme). L'élément physique de la psychologie homérique est une forme sensible qui subsiste de l'organisme détruit ; et avec cette forme, une existence intellectuelle et morale se perpétue, comme le prouvent les pensées, les passions et les discours que le poète prête aux ombres, après qu'elles ont bu le sang des victimes offertes aux morts. Les critiques et les philologues se trompent certainement, quand ils attribuent à Homère l'opinion de l'anéantissement du principe intellectuel et moral de l'homme. Les épithètes données aux mânes, et qu'on voudait entendre métaphoriquement, doivent se prendre au sens le plus matériel ; elles ne signifient pas que le mort est dénué de passion ou de connaissance, elles signifient que son corps manque de cœur, d'entra'Ues et de solidité

368 l'uadès et ses demeures

(à/.Ôp'.:^, x'^pxo-qç, à^j.îVTjVÔ;), en un mot de tout ce qui constitue un plein organisme,

Homère distingue deux demeures dans l'iladès. L'une est le Champ Elysée, où les Dieux envoient pour l'immortalité des mortels privilégiés : là se trouve le blond Rhadamantheus, personnification transformée du roi védique des morts. L'autre demeure est le domaine ténébreux d'Aidoneus et le Perséphonè. Minos (transformation de Manou) y siège, un spectre d'or à la main, pour rendre la justice aux morts. L'Érèbe et le Tartare en sont des dépendances. La plus grande partie des mânes y prolongent une existence sans douleurs comme sans plaisirs, avec un semblant d'activité où leurs passions terrestes se donnent carrière encore. On y voit jusqu'aux ombres farouches de Héros, tels que Hèraklès, qui jouissent ailleurs, avec des corps pleinement restitués, de la compagnie et des honneurs des Dieux. Enfin, les ennemis personnels des Olympiens, les Titans en première ligne, et d'autres d'après eux, Tantale, Sisyphe, etc., y sont plongés dans les tourments. Toute cette eschatologie homérique, dans la confusion et le vague de plusieurs de ses traits, qu'on voudrait mieux accusés, porte un grand caractère de spontanéité primitive. L'idée d'une sanction de la morale humaine par des peines ou des récompenses après la vie n'apparaît pas clairement, mais elle est en germe.

Elle se distingue mieux dans les poèmes d'Hésiode. Je garde pour une autre place l'exposition de la théorie des Races; mais je peux dire ici que le poème des Travaux et des jours définit leurs destinées posthumes. Ainsi, la Race d'or, après son ensevelissement, selon les desseins de Zeus, s'est retrouvée dans les Baimons, ces êtres bons, qui, vêtus d'air, habitent sur la terre, examinent la justice et les méchantes actions, veillent sur les hommes et leur distribuent la richesse. La Race d'argent a fourni ceux qu'on nomme les mortels bienheureux du monde souterrain, et qui ne sont pas non plus privés d'honneur. Mais la Race d'airain est entrée sans nom dans la demeure humide de Veffroijable Aidoneus. Enfin, la quatrième Race, celle des Héros, est établie par Zeus aux extrémités de la terre, loin des Immortels. Ces Héros fortunés vivent sanspassions, sous Kronos, leur roi, dans les lies des bienheureux, près de l'Océan, où le champ fertile fleurit et fructifie trois fois lannée. La doctrine de la rémunération fait donc partie de cette théorie des Ages ou des Races, et pourtant Hésiode ne dit point quel destin après la mort attend les hommes de la cinquième Race, ses contemporains. Nulle part, ni dans la longue description des régions du Tartare, donnée dans la Théogonie, on ne trouve d'allusions aux peines qui attendraient les

Page 1