CARACTÉRISTIQUE DES LATINS
Le second point est une tendance particulière des races italiques, dans l'application du commun procédé. Ce ne sont pas seulement, ce ne sont pas principalement le ciel, les astres, les phénomènes atmosphériques, non pas même la masse absorbante et nourricière du sol, qui touchent le plus les hommes de ces races. S'ils regardent en haut, ils cherchent des signes divins de ce qui doit leur advenir en bien ou en mal, plutôt que leur imagination ne s'émeut des grands combats des forces cosmiques. S'ils regardent en bas, c'est moins la nature globale de la terre, qu'ils personnifient, que sa puissance productive, qu'ils nomment Cérès ; ou la vertu de la semence, Saturnus ; ou le fait de la floraison, Flora ; ou le renouvellement perpétuel de l'année agricole, Anna Perenna, etc. L'instinct qui personnifie les concepts est poussé aussi loin que possible, et au point d'engendrer plus de divinités que les Grecs si féconds n'en ont eux-mêmes connu. Mais une fois ces Dieux produits^ ils demeurent sans histoire, sans légendes; leurs adorateurs se mettent en rapport de culte avec eux et s'attachent à se les rendre favorables et à interpréter leurs volontés, plutôt qu'à s'informer de leurs affaires privées. Quant aux attributs qui définissent le divin, on les tire tantôt des phénomènes naturels, tantôt et peut-être plus souvent de la suite innombrable des usages, des conditions et des accidents de la vie humaine. En ceci, la direction pratique des Latins est singulièrement marquée. Aucune race, en effet, n'a donné à la vie civile, domestique et politiq^ue, une telle prépondérance sur la nature.
Bien des siècles après que se fut tarie cette fécondité mythologique, les Pères de l'Église, qui se forgeaient des Dieux plus raffinés à l'aide de la métaphysique des hypostases, trouvèrent une matière facile de scandale et de rire, mais de triomphe surtout, dans le procédé naturaliste qui avait donné naissance aux mille Dieux ou Déesses dont le Romain et la Romaine accompagnaient leurs actes, leurs succès, leurs épreuves, leurs craintes et leurs désirs, leurs biens et leurs maux, tous leurs pas et démarches depuis le moment de la naissance jusqu'au moment de la mort, et qui à l'origine étaient les personnifications multipliées des actions, des passions et des événements, des vertus aussi et des vices dont se compose le monde. Il en est de ridicules dans le nombre, en effet, comme il en est de nobles et de touchants. De scandaleux, il ne doit pas y en avoir, à moins qu'on ne prouve qu'un même culte s'y adressait toujours, impliquant approbation morale et sanctification de l'objet. Or, c'est ce qui est impossible de soi, et contradictoire avec tout ce qu'on sait si bien des idées et des mœurs antiques.
D'un autre côté, de savants historiens ou mythographes allemands, épris du goût national de la métaphysique en religion, et de la poésie.
l'anthropomorphisme en ITALIE 379
ou de ce qu'ils nomment ainsi, ont reproché aux Dieux originaux de l'Italie de n'être que de pauvres abstractions. Il est vrai que beaucoup de ces personnages divins, et des plus grands, du Latium et de l'Étrurie, n'ouvrent pas carrière à la production physico-mythique, et se prêtent mal à l'imagination anthropomorphique. Ainsi, Vertumnus, Dieu de l'automne, est le symbole de l'année dans cet état de passage et de changement où mûrissent les fruits de la terre ; Janus généralise cette même idée de passage et exprime, comme nous dirions aujourd'hui, la loi du devenir réglé, tout ce qui est entrée et sortie pour la nature,, la naissance du jour et la naissance de l'année, puis le seuil domestique où s'arrête la protection des Lares, etc. De là sa double face et ses attributs de porte-clef. Mais devonsnous mépriser des abstractions qui témoignent d'un sentiment tout particulier d'ordre et de raison chez ceux qui les divinisèrent ? Devonsnous étendre le dédain jusqu'à ces concepts moraux de tout ordre qui eurent des temples à Rome : la Pax, la Concordia, la Fides, la Salus, la Spes, la Libertas ; jusqu'à des symboles aussi moralement parlants que cette Pudeur des patriciennes, dans le sanctuaire de laquelle se réunissaient les femmes nobles, et dont l'exemple ne manqua pas de susciter une Pudeur des plébéiennes? Ajoutons les grandes vérités formulées sous ce mode antique : par exemple, la Fors ou Fortuna, heureuse antinomie du Fatum, expression de l'accident dans le monde et, par suite, de la liberté dans la vie ; et ce courage tout romain, divinisé dans l'attribut du Jupiter Stator^ dont l'esprit arrêtait les armées en pleine déroute ; et les fonctions sociales consacrées, comme le commerce dans Mercurius ; et les lois civiles fondées religieusement sur ce dieu Terminus, qui est la Borne des propriétés, et sur ce dieu Hercules, ou Défense des clôtures, qui devient l'emblème de la force; et l'esprit, la musique, la mémoire, la 31e7is, élevés à l'idéal féminin dans la personne de la déesse Menerfa (Minerve) (1). Cette fois, l'anthropomorphisme ne pouvait manquer de paraître, et de paraître où il faut. Tout cela n'est pas si méprisable.
La plupart de ces symboles nous semblent répugner au procédé anthropomorphique et ne sont pas moins à l'extrême opposé de la métaphysique religieuse et du panthéisme. Ce caractère de la mythologie latine est mis encore en évidence par deux faits des plus certains : l'absence des images dans l'ancien culte de Rome, car la musique y fui d'abord le seul art connu, et la plastique y vint des Grecs, les grands maîtres en ce genre; puis la nature solitaire des Dieux, qui ne se marient pas, n'ont pas d'enfants, ne se livrent point
(1) Meus, sous sou appellatioa abstraite, eut aussi uu culte daus l'aucieuue Rome.