BERCEAU DES RACES SÉMITIQUES : DOCUMENT JÉHOV-ÉLOUISTE
par Tacite {Hht., v, 2) attribue une origine éthiopienne au peuple juif, et ce système, opposé au premier, en ce qu'il nous transporte à l'autre extrémité du domaine géograpliique des langues syro-arabiques, n'est pas si bizarre qu'il le semble au premier abord. En effet, l'Abyssiniese rapporte incontestablement au sémitisme parla langue, et par un alphabet dont le caractère antique a frappé les meilleurs juges. La seule conclusion permise à la critique me paraît donc être celle-ci : que nous pouvons à la vérité déterminer un séjour (faut-il dire primitif?) des Sémites, et ce séjour est déjà très vaste, et la race qui l'habite déjà divisée en plusieurs branches; mais que nous sommes et resterons sans doute dans l'impuissance de faire rayonner ces peuples d'un premier centre à une époque quelconque.
Toutefois les premiers chapitres de la Genèse renferment un document d'un haut intérêt, qui peut paraître autoriser une conclusion différente. Je veux parler de ce thème de la création, qui succède au thème élohiste et qui en diffère si singulièrement, dans le fond, dans l'esprit et dans la forme. Là, le nom de Jéhovah-Élohim est constamment donné à Dieu, tandis que le )iom seul d'Élohim figure dans la cosmogonie précédente, et que le nom seul de Jéhovah caractérise les fragments jéhovistes ordinaires (v. Genèse, ii, 4-25 et m, 1-24). Ce n'est pas le lieu d'examiner cette pièce étrange^ longtemps négligée par les Juifs qui l'avaient dans le canon de leurs Écritures, puis ressuscitée, en quelque sorte, et appelée au plus grand rôle dans le christianisme. Je n'ai à m'occuper ici que des inductions qu'on en peut tirer touchant l'origine des Hébreux, et, par suite, à ce qu'on croit, de la race entière dont ils ont conservé de très anciens souvenirs. On y trouve la description d'un jardin de Héden, ou de Délices, d'où sort un ffeuve qui s'y sépare en quatre chefs : Phison, Gihon, Hiddékel et Frat. Ce jardin est à l'orient. C'est à l'orient de Héden que Jéhovah-Élohim, après l'expulsion d'Adam, poste les Kroubim à la lame flamboyante, chargés de veiller au chemin de l'arbre de vie ; à V orient de Héden que la légende de Kaïn fait à son tour errer le criminel dans la terre d'exil. Donnant au terme hébreu Kédem, face, orient, un sens précis dont l'antiquité est au moins douteuse, on est conduit à se demander si la mémoire d'une habitation primitive ne guidait pas les Sémites quand ils plaçaient le jardin de l'âge d'or dans une contrée orientale. Ainsi le berceau de cette race se rapprocherait du berceau de la race aryenne, et on attache de l'importance à ce résultat.
L'Hiddékel et le Frat sont le Tigre et l'Euphrale, sans aucun doute. Tous les grands fleuves, du Nil au Gange, ont été essayés par la critique pour remplacer le Phison et le Gihon qu'on ne connaît pas, et satisfaire aux mêmes propriétés : l'un devant contourner la Terre d' Ha-
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v'da, où se trouvent l'or et les pierres précieuses, l'autre contourner la Terre de Kousch. Les difficultés inhérentes aux diverses suppositions ne sont pas même sauvées par l'arbitraire dont on y fait usage. On peut alors prendre raisonnablement deux partis: ou considérer le pays de Héden comme tout mythique (v. Munk, La Palestine, p. 428), ou chercher un lieu de l'Orient des Sémites qui satisfasse à la condition principale, celle de renfermer les sources de quatre grande fleuves. Dès lors le Tigre et l'Euphrate n'y sauraient figurer ; mais on remarque que, à mesure que les Sémites s'avancèrent vers l'occident, ils durent naturellement substituer dans la légende deux fleuves nouveaux, coulant sous leurs yeux, à deux des quatre fleuves qu'ils avaient perdus de vue. Et ceci n'est pas une hypothèse invraisemblable, car il est prouvé que les Iraniens, dans le cours deleurs déplacements géographiques, furent amenés à remplacer ainsi par l'Euphrate des fleuves plus orientaux (v. Renan, Histoire comparée des langues sémitiques, p. 467, et Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p. 239 et les Additions).
On croit trouver ce lieu privilégié dans VOudyana ou Jardin de Kachemire, ou tout au moins, sans préciser autant, dans l'Imaûs des anciens, sur le versant occidental de l'Himalaya et des montagnes Célestes des Chinois. Et c'est la contrée même où remontent les plus anciennes traditions de la race aryenne. Mais, s'il est vrai que ce pays a passé chez la plupart des nations de l'Asie pour YOmbilic de l'univers, d'un autre côté, je ne puis me défendre de voir une illusion de savants et de géographes spéculant sur des cartes, dans cette facilité à prêter aux peuples primitifs des vues si étendues, presque tout abstraites, qui supposent une large civilisation. Le pays montagneux d'où il serait permis de dire que descendent l'Indus, l'Helmend, rOxus et le laxarte est extrêmement vaste et mal défini, embrassant de hautes vallées et des neiges perpétuelles; et les grands courants d'eau, qui doivent peu à peu se dessiner en se rendant à des mers éloignées, n'arrosent ^pas par quatre plutôt que par deux cents canaux le jardin sauvage et glacé où ils ont leurs innombrables sources. La Terre de l'or et des pierres précieuses se trouve au besoin dans la région du haut Indus ; mais le pays de Kousch nous transporte probablement dans un autre continent, ou pour le moins sur les côtes de la mer Rouge, et le sens géographique de la légende se trouve fortement compromis.
Il faut choisir, ou d'attribuer au monde sémitique anté-historique un système savant sur la distribution des eaux entre quatre mers, système présenté sous des couleurs légendaires incompatibles avec sa vraie nature; ou de penser que la légende, essentiellement religieuse, de Héden a fixé le théâtre du bonheur et de l'innocence en se servant d'un mythe, connu d'ailleurs pour très ancien, celui d'une
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source unique et sainte des eaux données à la terre par le créateur. Prenons ce dernier parti, et le développement ira de soi. Le nombre quatre est un nombre dont l'emploi en pareil cas se passe d'explication. Le Tigre et l'Euphrate se trouvent au cœur du sémitisme et doivent nécessairement figurer parmi les grands canaux d'arroseraent sortis de la fontaine première. Kousch et Havila, la Terre des Noirs et la Terre qui produit l'or, sont des pays lointains apportés à l'imagination par la renommée, ainsi que les deux grands fleuves qui les arrosent, et on comprend qu'il soit difficile aujourd'hui de décider si le Gihon et le Phison représentent le Nil et l'Indus ou des eaux moins illustres dans le monde.
Mais je passe à une considération plus importante. Quelque opinion qu'on se forme du mythe des quatre fleuves, arrangé par les Sémites, il n'est très probablement pas d'origine sémitique, et les conclusions qu'on en tire ne seraient applicables qu'à la race iranienne, qui l'a possédé d'original. Le concept religieux d'une montagne sacrée et d'une source sainte appartient aux textes mazdéens les plus antiques : «J'invoque le haut, le divin sommet source deseaux, et l'eau donnée par Mazda » (Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, p. 256). Les livres postérieurs de la tradition de l'Iran développent la géographie à demi fabuleuse des grands cours d'eau qui, descendus d'une source et d'une montagne unique, arrosent les pays les plus éloignés, après avoir coulé quelque temps en commun autour du monde. Les textes nomment VArg (laxarte ?), le KeA(Oxus), le Frat (Euphrate). (v. Anquetil, Zend-Avesta, t. II, p. 78et390sq. et Burnouf, ouvrage cité, p. 239 sq. et p. 185 des Notes et éclaircissements).
Au contraire, ce genre de spéculation ne reparaît plus dans les livres et s'efface de la mémoire nationale des Hébreux, après s'être montré dans un unique document, ainsi que le ferait un produit de source étrangère, qui marque sa trace, puis demeure isolé. Le reste de la légende, accessoires et principal, ne semble pas plus sémitique. La figure des Kroubim (Chérubins) a tout le caractère d'un emprunt, quoique celui-là doive reparaître ailleurs, mais sans que sa signifition y soit plus éclaircie. Aujourd'hui on est forcé d'y reconnaître ces griffons gardiens de trésors, qui appartiennent à de vieux mythes aryens et dont le nom hébreu s'explique par le même radical indoeuropéen que le nom grec [Kroubim, PpÛTUcç). Enfin c'est le génie persan, tel qu'il se montre dans tous les temps, qui éclate incontestablement dans l'imagination du jardin de Délices. Le Héden hébreu est une traduction antique du Pardès iranien, lequel devait paraître sous sa forme propre dans des parties postérieures de la Bible, passer également dans le grec et, de là, descendre jusqu'à notre mot Paradis (v. le Comos de Humboldt, t. II, p. 473),