‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoireChapitre 184 sur 243 · QUESTION DK LA RACE KOUSCHITE · texte numérisé non relu

QUESTION DK LA RACE KOUSCHITE

derniers. Nous voici ramenés à Cham, l'autre ancêtre dont nous avons à parler. Son vaste domaine, où prennent place les éléments sémitiques répudiés, est la contre-partie naturelle d'un domaine sémitique où d'autres races ont pu s'introduire.

Cham (le Chaud) étant la dénomination ancienne et originale de rÉgypte, comme les égyptologues l'ont prouvé, il est vraisemblable que la signification hébraïque de ce nom est résultée de l'impression que les Sémites reçurent du climat de la terre noire, la terre de Chémi. Le même nom servit à grouper les races du midi sous un chef unique. Ainsi donc, ici encore, nous trouvons an symbole géographique, parce que les peuples rattachés à Cham par la Genèse appartiennent en général à la région méridionale par rapport aux Hébreux; et nous rencontrons une valeur ethnologique en même temps, car l'Égyptien est aussi différent du Sémite que celui-ci l'est de l'Aryen.

C'est dans les fils de Cham seulement que paraît l'arbitraire passionné de celte classification des races. L'antique légende de la malédiction provoquée par un acte obscène du fils de Noah représente énergiquement la répugnance de l'Hébreu pour les mœurs impudiques et pour les religions qui admettaient l'exhibition et l'adoration de l'organe viril, comme symbole de la puissance génératrice physique. C'était le cas de l'ÉgypIe, qui est Cham; c'était le cas de Kanaan et des peuplades phéniciennes; c'est pourquoi Kanaan est déclaré fils de Cham (quoique 5é?/»7e pour nous) et maudit après lui, avec toutes les tribus sorties de lui.

Misraïm, autre fils de Cham, est une personnification plus particulière de l'Egypte : la légende ethnographique en fait émaner d'autres nations voisines, sans autre caractéristique probable que la nature des mœurs et des cultes. Mais celui des fils de Cham qui doit nous intéresser le plus est l'aîné, Kousch, père de Nimrod le fondateur d'empires. C'est en effet une importante question, de savoir si nous avons encore ici une branche considérable de Sémites, désavouée par les Hébreux, ou si nous sommes obligés de joindre aux trois races, que nous venons d'assigner, un quatrième grand peuple, un autre et le plus antique élément original des civilisations de l'Asie occidentale.

Le droit de la critique, et son devoir aussi, je le crois, est de rejeter l'existence de la race Kouschite, en tant que distincte de la famille sémitique dans son ensemble. Toutes les raisons puisées dans les faits l'exigent. En effet, le document ethnographique de la Genèse rattache à l'ethnique de Kousch deux sortes de personnages. Examinons-les successivement. Mais, avant cela, remarquons que Cham est donné pour le père de Kousch, de manière que si les fils de ce

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dernier se trouvaient n'être pas des Sémites, ils pourraient demeurer des Chamites, et nous éviterions toujours ainsi la supposition arbitraire d'une quatrième race. S'ils sont des Sémites, nous nous expliquons leur classement dans la lignée de Gham par leur situation méridionale, leurs emprunts à l'Egypte et la répudiation dont les frappaient les Sémites à tendance monothéiste.

Les fils de Kousch : Séba, Havila, Sabta, etc. {Gen., x, 7), sont de tous les noms du document ethnographique, ceux dont la détermination a offert les moindres difficultés à la critique. Il est constant qu'ils désignent des peuples établis depuis Méroë, au sud de l'Egypte, jusqu'à l'Arabie méridionale et aux côtes arabes de la mer Rouge et du golfe Persique. Or, tous ces pays sont reconnus être de langue sémitique de toute antiquité. Cette langue d'un caractère si tranché, les dialectes qui la composent ont occupé le nord-esi de l'Afrique aussi bien que le sud ouest de l'Asie, l'Egypte exceptée. Encore même cette dernière contrée faillit-elle passer définitivement aux mains des Sémites, à l'époque de l'invasion des Sasou, peu différents peut-être des Arabes qui la conquirent sur l'empire d'Orient, 2700 ans plus tard. Le langage étant ici le signe unique mais suffisant de la race, nous avons un motif valable, on le voit, de considérer les Kouschites comme une branche méridionale de la famille sémitique (1).

Le nom de Kousch se retrouve jusque dans des auteurs du v" siècle de l'ère vulgaire, pour désigner ces Arabes Himyarites, ou de l'Yémen, qui ont possédé^ comme les Éthiopiens, une des plus anciennes formes de l'alphabet, et des langues de leur race, et une civilisation dont le souvenir, noyé dans les fables du royaume de Saba, ne laissait pas de se rapporter à une longue et puissante réalité. D'un autre côté, la Bible, en dehors de ses généalogies, entend généralement par Kousch, un pays lointain du sud, habité par des hommes noirs. Mais cette acception devait résulter du fait du mélange de la race nègre avec les Chamites et Sémites africains. On n'en peut rien conclure contre le sémitisme antique des Kouschites.

Le document ethnographique semble joindre aux tribus qu'il classe sous le titre de fils de Kousch, un personnage de nature différente, tout individuelle et légendaire, fait pour donner beaucoup d'exercice à la critique. Je veux parler du fameux Nimrod. Mais le passage qui renferme cette curieuse légende est visiblement interpolé {Gen.,x,

(1) Je trouve un argument secondaire mnis non pas iadifiereut, eu faveur de l'identité de race des Sémites et des Kouscliites, dans la contradiction des passages x, 7, et xxv, 3, de la Genèse. Deux tribus, Chéba et Dédan, y sont rapportées, là à Kouscli, ici à Abrabiam par Joksan. Il était donc permis de confondre. Voir Munk, Palestine, p. 432.

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8-12). Il rompt à la fois la suite, trouble le sens, déroge au genre uniforme des énumérations de familles. On y trouve un vieux dire où figure le nom de Jéhovah. C'est un double contraste avec l'ensemble du morceau, qui non seulement est d'un autre ton, mais se rapproche beaucoup des documents élohistes, si reconnaissables à leur caractère patriarcal, historique, généalogique, alors même qu'aucun nom de Dieu ne s'y rencontre. En remarquant ici la jonction manifeste de deux genres de traditions, je n'attaque point leur antiquité, qui va ressortir, au contraire, de leur rapprochement avec les dynasties de Bérose. Je n'en veux pas davantage conclure que le fort chasseur devant Jéhovah, le maître du pays de Schinar, n'appartient pas à la branche de Kousch, ou même est dépourvu de toute base historique. Mais il me paraît certain que ce personnage ne se rattache pas au cycle des souvenirs les plus reculés des nomades, consignés dans les fragments élohistes, et qu'ainsi on a tort d'y chercher, selon Tusage, la tradition du plus ancien empire sémitique après le déluge.

Si, comme je le crois, l'élaboration du jéhovisme, qu'il faut distinguer de son origine, se rapporte surtout au temps du séjour des Beni- Israël en Egypte (voir ci-dessous § xxvi), il est naturel de chercher le Nimrod historique dans le héros de l'invasion des Arabes qui occupèrent la Babylonie pendant 245 ans, depuis l'an 1559 environ (voir les fragments de Bérose). C'était le moment où les Sasou, définitivement expulsés de la terre de Chémi, devaient apporter un renfort à la puissance des Sémites en Asie. Les Hébreux, alors soumis aux Pharaons depuis deux siècles, et qui devaient le demeurer deux siècles encore, s'émurent certainement de ce mouvement d'expansion d'une race voisine de la leur, et de son progrès subit dans la vie sédentaire et dans l'établissement monarchique. Leur imagination frappée intercala ce trait dans le tableau ethnologiquedela famille de Kousch en y imprimant la trace de ce sentiment mêlé d'admiration et de haine qu'ils eurent toujours pour les grands établissements humains.

Soit que Nimrod représente ou non le chef de la dynastie arabe de Bérose, il est toujours certain que le peuple qui domina alors dans la Babylonie et la Mésopotamie, était sémite et non chamite. Les annales et les monuments de l'Egypte le prouvent, en nous donnant de nombreux renseignements sur les campagnes asiatiques des Pharaons Séti P'"(Séthos) et Bamessou II (Sésostris) contre les Chétas (nom égyptien de ces Sémites). La guerre se termine par un traité de paix de Sésostris avec Chétasar, fils de Maoursar, fils de Sépaloulou, et, dans ce traité, les dieux des deux peuples sont invoqués distinctement. Ceci est vers l'an 1400. Près d'un siècle plus tard, la dynastie

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arabe s'écroule (1314), et à sa place s'élève la dynastie dite assyrienne de Bérose^ celle que les historiens grecs ont le plus connue (tout en reportant son origine au temps d'une dynastie différente et plus ancienne qui remontait à l'an 2017). Le grand empire assyrien commence alors pour durer 526 ans. C'est celui dont les anciens mal informés rattachaient la fondation aux personnages fabuleux de Ninus et de Sémiramis; c'est l'empire ninivite, sous l'invocation divine d'Assour, avec une population en majeure partie sémitique comme sa langue, et une religion qui, au-dessous du grand dieu national, admettait les éléments du polythéisme chaldéo-babylonien (V. ci-dessous § xxix).

Il ne me paraît guère douteux que les fondations d'Assour, mentionnées à la suite des établissements de Nimrod dans la légende [Gen., X, 11-12), représentent le second empire, le premier proprement assyrien et dont le centre se porta au nord de Babylone. L'autre, plus ancien, que Bérose nomme chaldéen, devait avoir fait place à de plus récentes impressions dans la mémoire des Béni-Israël. Mais au moment où ils venaient de se soustraire à la tyrannie égyptienne et s'apprêtaient à conquérir la terre de Kanaan, le retentissement de la révolution qui déplaça et fortifia le pouvoir dans l'Asie sémitique ariiva nécessairement jusqu'à eux, et nous en retrouvons l'écho dans le passage sur Assour, qui s'ajoute au passage sur Nimrod : c( De cette terre (c'est-à-dire de Schinar) sortit Assour, et il bàlit Ninive, et Réhoboth la ville, et Ressen entre Ninive et Kalah : c'est la ville grande (1). » Un oubli de cinq siècles suivit pour les Hébreux, établis en Palestine, cette première révélation d'une puissance qui devait les mettre si près de leur perte et exercer une influence décisive sur leurs destinées.

En résumé, nous voyons que des données nouvelles, introduites avec un esprit nouveau dans l'analyse historique, jettent quelque lumière sur le théâtre de la civilisation et des religions sémitiques, et sur une vaste partie des études du passé, que l'ignorance, fortifiée par une érudition étroite el fanatique, avait longtemps rendue inextricable. Mais il reste à faire à la critique pour déterminer convenablement les rôles respectifs des races de l'Asie moyenne ainsi que

(1) Une équivoque du texte hébreu permet d'entendre que ce fut Nimrod qui, sorti de Schinar, se porta à Assour, c'est-à-dire alors en Assyrie, et fonda Ninive. Cette interprétation est même préférée par de savants hébraïsants. Elle n'est pas inacceptable, si l'on admet que le passage est interpolé et que la légende de Nimrod le « chasseur devant l'Éternel » ne remonte pas à la plus haute antiquité chaldéo-babylonienue. Nimrod désignerait, dans cette hypothèse, le conquérant qui, parti de la Babylonie (Schinar = Senuaar) après l'expulsion des occupants que Bérose désigne sous le nom ù' Arabes, aurM îoudé l'empire du Nord.

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leurs apports moraux et religieux. La réussite dépend à peu près entièrement de la lecture des inscriptions cunéiformes de Ninive et de Babylone, ébauchée de nos jours d'une manière brillante, mais encore trop peu sûre (l).

En ce qui touche la race kouschite, question capitale pour Tantiquité sémitique, j'ai montré les raisons qui doivent nous faire considérer l'ethnique de Kousch comme un embranchement du réel ethnique de Sem. Elles sont indépendantes de l'explication que j'ai essayé de donner du fond de la légende du Kouschite Nimrod, et portent essentiellement sur des faits avérés pour la philologie. La langue étant le critère auquel se reconnaît le Sémite, ainsi que tout le monde l'avoue, il faut rattacher à Sem^ personnage mythique, au moins en ce sens, mais symbole utile pour nous, comme il le fut pour les Juifs, à titre de dénomination générale, tous les peuples dont le langage rentre dans Tespèce dite sémitique; et il faut en distraire les nations de lèvres différentes. Les Hébreux rapportaient à un miracle de Jéhovah cette confusion des lèvres qui les étonnait, et le miracle les dispensait de tenir compte du langage dans la composition de leurs légendes ethnologiques. Mais les passions qui les animaient pour accueillir telle race dans la la famille de Sem, ou pour l'en bannir, sont trop claires pour que leur classement ait la valeur d'une objection contre le nôtre.

Quel motif est-il donc possible d'invoquer en faveur de l'introduction d'une race originale sous le nom de Kousch? On dit que les Sémites sont impropres aux grandes agglomérations et aux grands établissements politiques, et bornés, en religion, à une conception simple et unique de la divinité. Les civilisations matérielles des bords de l'Euphrate et du Tigre, les religions dont le culte de la nature est un élément capital devraient dès lors être attribuées à une race douée d'autres aptitudes. Mais si l'on va jusqu'au bout dans cette voie, on arrive à retrancher du sémitisme le peuple phénicien luimême, ce que nul n'admettra sans un parti-pris violent et presque impossible. Ou bien, pour maintenir aux Phéniciens leur titre de Sémites, il y aurait à prouver qu'ils ont été nomades de cœur, anarchistes en politique, et que leurs Dieux bien compris se réduisent tous à un. Le premier point est trop démenti par l'histoire ; le se-

(1) Je conserve cet alinéa de la première édition de mou ouvrage pour garder la trace de t'état où J'avais pu porter une partie difficile de mon exposition touchant les origines. Mais les assyriologues marchent aujourd'hui sur un terrain ferme. Je fais dans cette deuxième édition les corrections exigées par leurs découvertes. Elles me confirment sur un point capital: l'emploi des données chronologiques et historiques de Bérose.

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