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CHAPITRE XXIV

De l'antiquité patriarcale chez les Hébreux.

La reconnaissance de la faculté mythologique de l'homme et l'étude des produits de l'esprit mythique, soit aux origines de l'histoire, soit à des moments relativement récents, mais dans des états sociaux, chez des classes populaires non parvenues encore à l'état rationnel et pour ainsi dire historique, sont à compter au nombre des grandes conquêtes de la critique à notre époque. Mais il y a eu de l'abus dans l'application des interprétations mythiques aux traditions. Même quand les traditions sont mêlées d'éléments inadmissibles, et renferment une part visible de légendes, on n'en saurait légitimement conclure que la composition légendaire ne s'est pas formée autour d'un noyau de réalité. C'est le contraire qui est vraisemblable. Il existe deux écoles de savants adonnés à l'étude de l'ancien Orient : dans Tune on admet, jusqu'à preuve contraire, ce qui est traditionnel et passait autrefois, couramment, pour historique; mais, dans l'autre, on se croit permis d'éliminer purement et simplement de l'histoire tout ce qui est rendu suspect par un mélange de fables et de miracle, et l'on recourt à des constructions mythiques, appuyées d'hypothèses et de rapprochements incertains, pour expliquer la formation des récits traditionnels. Le logicien doit donner, ce me semble, la préférence à la première de ces méthodes, à la condition de se mettre en état : 1° de discerner et de rejeter les éléments incompatibles avec les principes rationnels de la critique historique; et 2" d'éviter, dans l'explication à donner des formations en partie mythiques ou légendaires, ces suppositions trop particulières, — arbitraires, par conséquent, — qui ont discrédité, et souvent même ridiculisé cette méthode d'exégèse biblique si mal nommée « rationaliste », à laquelle conviennent mieux les qualifications d'anecdotique et imaginaire (1).

(1) Ce prétendu rationalisme inauguré en Allemagne au siècle dernier, et porté au comble par l'exégète Paulus, est amplement réfuté dans la Vie de Jésus , écrite par D.-F. Strauss à uu point de vue mythique, en partie sérieux, en partie incroyablement exagéré, qui en a détruit le crédit auprès des gens de bon sens. Chez nous, E. Renan a montré de la réserve vis-à-vis de la tradition, mais, trop souvent, pour tomber daus la puérile exégèse rationaliste des récils miraculeux.

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La méthode, non pas rationaliste, mais rationnelle et logique que je viens de définir est celle que j'ai suivie dans la partie de ma critique qui concerne la tradition du déluge dit universel et les récits légendaires des vies des patriarches post-diluviens. J'ai d'ailleurs abandonné à des mythes sémitiques, d'origine probablement babylonienne, mais encore bien obscure, matière à constructions hypothétiques et compliquées, les dix patriarches antédiluviens de la Bible, parallèles aux dix rois fabuleux de la tradition chaldéenne.

L'habitude, si ce n'est d'accepter les explications mythiques au-dessus delà portée commune, au moins d'étendre à la totalité d'une antique tradition les doutes que l'école mythologique y a répandus en soumettant à son mode favori d'interprétation la fable des vieux récits, doit porter inévitablement beaucoup de mes lecteurs à juger ma critique trop favorable à l'authenticité des plus anciens souvenirs du monde hébreu. Mes grandes raisons, qu'il est bon de résumer, sont les suivantes :

1° Le sentiment historique et chronologique qui a de tout temps distingué les Hébreux et qui s'est appliqué à la conservation des généalogies, dans les familles, avec un réalisme que comportait le régime patriarcal dont la durée pour eux a été si longue. Il est vrai que, chez eux, comme au surplus chez les Grecs, ce n'est point une génération individuelle mais bien un caractère ethnique (et dans certains cas tout suppositif) qui est réellement désigné par tels et tels noms des descendances traditionnellement admises; mais ces sortes de filiations fictives sont à distinguer de l'existence des lignages dont on conçoit sans peine que les membres aient gardé la mémoire tout en la liant à des vues hypothétiques ou imaginaires sur les origines de leurs races et des races plus ou moins apparentées à la leur.

2o C'est un fait qui est parfaitement avéré par les études orientales (spécialement indiennes, dans la tradition brahmanique où l'écriture n'a été introduite qu'à une époque relativement si tardive) que la merveilleuse conservation de récits textuels, conservés sans altération pendant de longues suites de générations successives. Les mêmes résultats ont certainement été obtenus, par un semblable culte de la mémoire, chez les anciens Sémites, avant que la vulgarisation de l'alphabet eût donné aux nomades eux-mêmes l'usage de l'écriture. Cet usage, en tout cas très ancien, a dû, bien avant qu'il pût être question de livres proprement dits, s'appliquer à une sorte d'enregistrement de récits, de dires et de chants, qui se rapportaient aux plus vieux souvenirs des familles hébraïques.

3° Enfin, après qu'on a mis toute la rigueur voulue à éliminer la part légendaire des récits de la Genèse, en ce qui concerne la descendance d'un personnage antique, Abram fils de Térach, venu d'Our

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en Chaldée, et des pérégrinations de cette famille et de ses rapports avec l'Egypte, on est frappé par un caractère intrinsèque de vérité historique, d'ailleurs confirmé en ses traits généraux par tout ce qu'on sait ou qu'on découvre chaque jour de l'histoire de ces contrées. Il est dès lors bien naturel de faire remonter les mœurs et la religion des patriarches abrahamides jusqu'à l'époque à laquelle on est conduit par les parallélismes de l'histoire générale, ainsi que par les calculs chronologiques les plus acceptables, à placer aussi le moment de lieu et de temps de l'ancêtre traditionnel des Israélites. C'est ce qu'a fait E. Renan dans un chapitre, plein du sentiment de la réalité, de son Histoire d'Israël (t. I, chap. v) où il dépeint l'état mental de ces nomades. On objecte que cette religion et ces mœurs peuvent avec autant de vraisemblance, vu l'invariabilité du genre de vie et d'idées, trouver leur place au x" (supposons) qu'au xx^ siècle avant notre ère. Soit, mais on peut par la même raison les envisager au xx= avec autant de vraisemblance qu'au x'^ ! En présence du faisceau de la tradition, la preuve de l'erreur ou de l'impossibilité serait à faire, et, en bonne logique, cette preuve incomberait aux opposants, c'est-à-dire aux exégètes dont la méthode, plus ou moins avouée ou déguisée, paraît être de confondre les époques antiques mentionnées dans les Écritures avec les dates des dernières rédactions des Hures où elles se trouvent rapportées.

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