LA CRITIQUE DU PENTATEUQUE. RÉSULTATS GÉNÉRAUX
riantes dans les récits^ et notamment de celles qui provenaient de l'emploi des noms d'Élohim ou de Jéhovah, tantôt de l'un, tantôt de l'autre, pour les manifestations divines.
Une objection grave adressée à cette manière de voir se tire des promesses d'établissement en Kanaan faites aux patriarches. Il semble, en effets que cette prophétie, comme toutes les prophéties bien caractérisées, doive être tenue pour postérieure à l'événement, et qu'ainsi les révélations dont elle est le fond commun dans la Genèse aient dû être des produits de l'imagination religieuse, au moment seulement où elles étaient accomplies ou en voie de s'accomplir. Mais cette dernière hypothèse s'accorde mal avec le profond caractère des légendes. Heureusement la prophétie en question, dans ce qu'elle a de général, et mettant à part quelques interpolations bien naturelles (par exemple les détails de la bénédiction de Jacob), ne nous offre rien de miraculeux. Il suffit d'admettre que, dès avant leur entrée en Egypte, les Hébreux s'étaient fait une sorte de religion de l'espérance d'occuper un jour le pays de Kanaan. Or ce n'est point là une ressource désespérée de la critique; c'est au contraire l'explication même de la nationalité et de la foi originale et indestructible d'Israël, c'est l'unité donnée à la vie de ce peuple extraordinaire depuis le temps des anciens Pharaons jusqu'au temps de l'empereur Vespasien et au delà.
Cette théorie d'Israël est celle qui se concilie le mieux avec l'existence réelle des grands patriarches hébreux, que j'ai cru devoir admettre (ci-dessus, c. xxiii-xxiv). Mais cette existence fût-elle purement idéale, il faudrait trouver quelque part des hommes dont l'état moral et religieux fût précisément celui que nous font connaître les ■visions^ les apparitions, les conversations divines rapportées dans la Genèse. Or, que l'on donne les noms d'Abram et de Jacob aux pasteurs qui ont vécu dans cette foi et fondé en elle une puissante tradition, ou que l'on aime mieux laisser leurs noms et leur vie dans l'indétermination du lieu et du temps, toujours faut il un peuple qui ait produit de tels types d hommes dans sa haute antiquité, ou qui les ait imaginés, ce qui revient au même, car il faut encore des initiateurs, des guides de la croyance commune. Nommons donc Abram et Jacob ces types mêmes, ou les hommes réels, inconnus qui en ont le mieux approché. Nous aurons une vérité génétale non moins vraie que le peuvent être les faits particuliers. Mais, quant à moi, j'avoue préférer la réalité vulgaire à cette universalité raffinée dont on ne sait où mettre les termes individuels.
Je vais m'altacher à faire le dépouillement de la partie primitive et la plus simple des légendes Israélites. Je relèverai ce qui appartient manifestement aux sentiments anciens des nomades. Tout ce
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qui suppose au contraire réflexion et système, comme les cosmogonies, je le réserverai pour une autre partie de cet ouvrage, me bornant ici à en extraire ce qui est propre à éclairer les tendances originaires.
La distinction capitale entre plusieurs des plus anciens documents bibliques, est celle qui dépend de l'emploi des noms d'Élohim et de Jéhovah pour désigner la divinité. A se tenir aux premières apparences, on croirait que les révélations et le culte, chez les patriarches hébreux, ont du originairement porter sans se séparer sur deux noms et, par suite, sur deux idées du Souverain du monde à peine diverses en principe : l'une qui avait plus de racines dans l'ensemble du sémitisme, et ne laissait pas d'être conciliable avec le monothéisme, en se prêtant à des développements pluralitaires; l'autre, plus déterminée, entée sur la première, ne la supprimant pas, mais la fixant et la limitant, et dont Tempire croissant caractérisa le triomphe inférieur de la nationalité juive.
Cette appréciation de Télobisme et du jéhovisme est moins erronée que le serait un jugement tout contraire, où l'on regarderait les deux religions comme divisées et antagonistes. En effet, les mêmes légendes, ou des légendes analogues, ont été composées sur les patriarches avec chacune des deux données, et à peu près dans un même esprit. Le double récit du déluge est dans ce cas. Les compilateurs et rédacteurs des livres actuels purent fondre, ou plutôt juxtaposer, grossièrement sans doute, mais d'autant plus fidèlement, et sans enregistrer de trop fortes divergences morales (mais les contradictions matérielles n'y manquent pas), les éléments provenus de deux sources différentes. Le double courant s'aperçoit encore au début des légendes relatives à la sortie de LÉgypte, mais pour n'en former bientôt qu'un seul, car la révélation mosaïque est, sinon l'origine, je ne le pense pas, au moins une forte et décisive impulsion du jéhovisme. De Moïse à Esra enfin, pendant que le cuite d'Élohim tombe, avec de fréquentes récidives, dans les déterminations familières de ceux de Baal, et que le nom de Jéhovah se dresse comme le drapeau du Dieu unique et de la morale, les anciennes dénominations de la divinité sont maintenues; les El, les Eloah sont loin de devenir des noms de démons dans la bouche des prophètes, comme cela arrive communément quand une religion est remplacée par une autre.
Et cependant, pour peu qu'on regarde de près au Pentaleuque, et particulièrement à la Genèse qui doit m'occuper le plus ici, il est de toute évidence que la composition en est fragmentaire el appartient à des auteurs dont les uns n'emploient que le nom d'Élohim, tandis que les autres font usage de celui de .Téhovah, et qu'un document impor-
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tant donne les deux noms constamment réunis, Jéhovah-Élohim.
On a d'abord deux cosmogonies, l'élohiste et la jéhov-élohiste, qui n'ont rien de commun ni dans le concept ni dans la lettre. On a du déluge plusieurs récits : deux principaux que des répétitions inadmissibles et des contrariétés patentes forcent de séparer : le premier est jéhoviste, le second est élohiste. On a des généalogies élohistes, dont le caractère tranche sur celui des légendes jéhovistes de Kaïn et de sa postérité, de Noah et de la sienne, et il s'y trouve des points inconciliables (1).
Enfin, on a deux formes de la tradition sur les visions et les actes des patriarches; et l'identité (ou peu s'en faut) du fond, jointe à la diversité des désignations nominales de Dieu, ne fait que mieux ressortir les doubles emplois, les incohérences, les difficultés chronologiques, les mélanges de dires hétérogènes, et les interpolations que les premiers collecteurs durent employer de bonne foi, tantôt pour compléter l'instruction morale ou les récits, tantôt pour accuser entre ces derniers un accord qu'ils tenaient pour i mplicite. Les passages interpolés donnent du travail à la critique, et lui rendent quelquefois la démarcation difficile entre les deux sortes de documents; mais, une fois reconnus, ils lui apportent de curieuses et solides informations (2) .
(1) Exemples de contradiction: la lignée d'Adam jusqu'à Lémek par Seth Énos, Kénan, Mahalalel, Jared, Hénoch, Matousalah; et. la même, par Kaïu, Hénoch, Irad, MéhoLiJaël, Métouchaël. Que l'on ;identiQe plusieurs noms des deux séries, et même ceux de Kaïu et de Kénan, il reste toujours qu'on a affaire à deux traditions dont l'une ignore Kaïn, en qualité de premier fils d'Eve, et le nom d'Eve elle-même, et dont l'autre ne connaît pas Seth.
Pour les descendants de Noah, l'élohiste en donne la suite et le tableau; le jéhoviste s'attache aux faits légendaires, tels que la malédiction de Kanaau la construction de Babel et les foudations de Nimrod, de même que, précédemment, il donnait, au lieu de la lignée de Seth, la légende de Kaïn et les dires sur les inventeurs des arts.
Dans le déluge élohiste, les animaux entrent par paires dans l'arche; suivant le jéhoviste, les animaux purs et les oiseaux y entrent par septaines de couples, etc Je n'insiste pas; la lecture la plus superficielle suffit pour faire reconnaître au moins deux récits du déluge, deux explications de sa cause matérielle et deux données fort diverses snr ce qui suit la sortie de l'arche.
Quant aux cosmogonies, le désaccord porte sur les sujets les plus graves l'origine de la femme, le paradis et le péché.
(2) Parmi les interpolations manifestes, je citerai celle de Genèse, iv, 2.5-26, où le collecteur jéhoviste s'avise tout d'un coup de l'existence d'une donnée ditîérente de Is sienne, savoir, celle du fils d'Adam de l'élohiste, et rattache étymologiquemcnt la naissance de Seth à la légende de Kaïn. J'aurai bientôt à revenir sur le verset 26, qui intéresse les origines jéhovistes. Au reste, il faut savoir que le jéhovisme intervient souvent pour expliquer les noms propres par des jeux de mots, comme au chap. v, 29, à propos de de la naissance de Noah.
Je citerai encore comme interpolé le dire sur Nimrod et Assour, dont j'ai
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A mesure qu'on avance dans la lecture de la Genèse, et à plus forle raison des livres suivants, on voit diminuer l'importance de la scission entre les deux ordres de documents. Elle est d'abord aussi tranchée que possible, et les mélanges, les remaniements, les interpolalions n'ont pu l'atténuer aux yeux de la critique une fois avertie. A partir de l'histoire d'Abram, l'enchevêtrement augmente, mais en même temps la différence des traditions, quant au fond, est très diminuée. La nationalité morale des Beni-Israël est alors formée. Depuis V Exode, enfin, les documents jéhovistes deviennent dominants, même exclusifs, comme cela doit être, et quoi qu'en disent plusieurs exégètes, qui, au lieu de se borner à l'étude et au classement des fragments tels qu'ils sont, veulent à toute force les considérer dans de véritables livres élohistes ou jéhovistes, antérieurs à la rédaction actuelle du Pentateuque, livres dont ils peuvent prouver tout au plus l'existence, mais dont ils ne sauraient fixer que vaguement ou arbitrairement l'époque, le contenu et les caractères moraux ou littéraires. En tout cas, l'exégèse ne me semble pas en être venu au point de restituer géographiquement et chronologiquement, avec certitude, des livres homogènes capables de prendre la place des compilations que nous possédons. L'érudit et l'historien peuvent continuer la recherche, essayer les hypothèses; mais pour le philosophe, la considération des documents en eux-mêmes, comme qu'ils se trouvent assemblés, suffit, et leur division basée sur les caractères internes est pour lui la plus importante.
L'emploi des dominations divines peut donc redevenir, à notre point de vue, la base de la distinction des fragments des deux espèces, comnie elle l'était pour Astruc et pour ses premiers continuateurs en Allemagne (1). Seulement, il faut faire usage des autres caractères
parlé ailleurs. Uue fois qu'on a enlevé ce passage, antique assurément, mais jéhovisle, tout le chap. x apparlieut visiblement à l'élohisme, auquel il se rattache parla connaissance des familles et la préoccupation ethnologique. Enfin, je citerai comme exemple de remaniement, entre beaucoup d'autres, les deux premiers versets du chap. xvn. A cet endroit, un court morceau jéhoviste a été mis en tête du récit d'une vision d'Abram, vision tout élohiste d'ailleurs, et dont le début aura disparu pour une raison que nous ignorons.
(I) Voir le livre encore très intéressant d' Astruc, Conjectwes sur la Genèse, 1733. Voir aussi Michel Nicolas, Éludes critiques sur la Bible, et los articles de A. Stap et de Nefftzer sur ies travaux exégétiques de l'Allemagne, dans la collection de la Revue germanique. — Le dernier état de la critique biblique en France est à prendre aujourd'hui dans la Bible de Reuss et dans l'Histoire du peuple d'Israël de Renan, ouvrage oîi les résultats les plus sérieux des études exégétiques de l'Allemagne sont mis à profit et oîi sont évitées les exagérations d'une méthode qui tondrait à faire passer l'histoire de la haute antiquité pour de la pure mythologie. Ceci soit dit avec toutes réserves sur la tendance de l'auteur en d'autres points importants et sur
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pour rendre à sa série tel document élohiste où ne figure aucun nom divin, et tel autre dans lequel un remaniement a introduit le nom de Jéhovah. Il faut observer aussi que le nom d'Élohim, ancien, traditionnel, jamais proscrit, a dû être employé naturellement par un jéhoviste en bien des occasions. En procédant de cette manière, en regardant comme accessoire et beaucoup plus incertaine la restitution des compilations partielles antérieures à celle des livres actuels du Pentateuque, et la détermination de leurs époques, en faisant enfin le sim de travail d'achever ce qu'Astruc aurait fait plus hardiment s'il s'était senti plus libre, la classification des fragments très sensiblement divers par la pensée ou par l'expression, on se conservera cet avantage de laisser toute leur valeur, toute leur antiquité à des morceaux dont l'intérêt ne manque pas de s'amoindrir quand on les envisage dans les livres où ils ont pu prendre place depuis l'établissement d'Israël.
Le fait qui domine toute la question de l'origine des mots et des idées jéhovistes est le parallélisme de l'emploi des deux langages dans les légendes patriarcales, d'ailleurs analogues, et sa continuation à travers toute la littérature hébraïque, où la même pièce se rencontre quelquefois sous l'une et l'autre formes (comp. par ex. les Ps. xiv et lui). On croit sortir d'embarras et pouvoir rattacher tout simplement le jéhovisme à Moïse en citant un passage de V Exode (vi, 2 et 3) : « Elohim parla à Moïse et lui dit : Je suis Jéhovah. J'apparus à Abraham, à Isaac et à Jacob, comme El Schaddaï; sous mon nom de Jéhovah, je ne leur ai pas été connu. » Mais, d'un autre côté, on lit dans la Genèse, et dans un passage jéhoviste (iv, 26) : « Il naquit à Seth un fils qu'il nomma Énos; alors on commença à nommer du nom de Jéhovah, » ce qui fait remonter le jéhovisme à un temps immémorial, tout en posant le fait d'une origine pour cette forme de religion. Le Iragment très court où ceci se trouve (versets 25 et 26) a toute la physionomie d'un dire antique. Il est aisé de l'expliquer par un essai tel quel, fait au moment de la rencontre de deux tribus, pour concilier la légende des commencements kaïniques de l'humanité, apportée par l'une, avec la généalogie fondée sur Seth et Énos, admise chez l'autre. On pourrait soupçonner, chez la première de ces tribus, l'existence d'une tradition vague qui aurait permis de mettre en rapport le nom d'Énos avec l'introduction du nom divin de Jéhovah, car c'est ainsi que se passent souvent les choses en matière d'histoire primitive(l). Mais quoi qu'il en soit, il ne me paraît pas facile d'ac-
différeates décisions exégétiques toujours contestables. Sur l'esprit de Renan voyez plus bas c. xxviii.
(1) Parmi les trois Énos, différents par l'ortiiograpbe seulement, et dont deux se trouvent dans la lignée de Seth, un dans celle de Kaïu, il y a le grand
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corder moins d'aulorité à ce dire naïf qu'au passage d'un écrivain mosaïste porté à s'exagérer la nouveauté de la révélation faite à Moïse.
En supposant le jéhovisme antérieur à Moïse, on s'explique sans peine que telle tribu abrahamite n'en ait point fait remonter plus haut l'origine, si, demeurée purement élohiste jusqu'à ce moment, elle ne s'est trouvée entraînée au culte de Jahvéh qu'à la faveur du mouvement général d'Israël au temps de la sortie d'Egypte.
Ces discussions de textes ne conduisent pas à d'aussi fortes probabilités que peut en fournir l'étude interne du sujet. Quand je vois, en effet, la forme jéhoviste appartenir à plusieurs des légendes d'Abram et (le Jacob, et à presque toutes celles d'Isaac; quand je remarque l'existence parallèle de récits plus ou moins semblables, différents surtout en ce que les uns sontélohistes et les autres jévohisles; quand l'examen de ces récits me démontre que les derniers sont originaux comme les premiers, et ne résultent pas du simple fait de ces remaniements avec interpolation que l'antiquité déguisait toujours si mal, ou plutôt ne cherchait pas même à déguiser ; quand je réfléchis, enfin, que les hommes auxquels est due la forme affectée par les légendes de chaque espèce, dans des compositions orales d'abord, écrites plus tard, rattachaient leuis traditions religieuses à des patriarches leurs ancêtres, il m'est bien difficile de ne pas conclure que là où s'est produite une double mise en œuvre, c'est qu'une double tradition existait véritablement, et que ces patriarches en sont les points initiaux.
Autrement^ il faut croire ou que les légendes des patriarches n'ont aucun fondement historique, ou que les descendants de ces personnages avaient perdu leur tradition au point de leur prêter à volonté les cultes qu'ils avaient eux-mêmes, et dont on ne sait plus alors où chercher les initiateurs. Tout ce travail légendaire si sobre, si empreint du sentiment de la réalité, étranger à la mythologie naturaliste, plein de faits et de dates en partie ouverts à nos vérifications, sans autres éléments merveilleux que ceux qu'expliquent, d'une part, la disposition de l'àme aux visions et aux révélations, de l'autre, la tendance à remplir les lacunes de la mémoire à l'aide de la réunion de plusieurs vies et de plusieurs aventures sur la tète dun seul personnage, tout cela se serait construit, systématiquement ou spontanément, à vide; et c'est dans le temps où les Israélites nourrissaient leur imagination des miracles extravagants de la sortie d'Egypte et de
patriarclie de la tradition élotiiste, celui qui marcha avec Étohim et qu'ii7ohim enleva. Si une hypothèse gratuite était quelque chose, ou pourrait croire que l'auteur du v. 26 peusait à Hénoch et se laissait teuter par la similitude des noms, lorsqu'il rapportait au temps à'Énos le commencement de la vraie piété ou du meilleur culte.
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la traversée du désert, c'est peut-être plus tard encore qu'ils auraient su trouver ces accents de la vie primitive, atteindre ces notions de l'état religieux le plus libre et le plus simple, inventer de ces mots où l'antiquité sans mélange respire, et peindre le tableau, dans un âge reculé, d'un pays dont ils allaient rester éloignés et isolés pendant de longs siècles ! Les livres des Juges et des Bois produisent-ils sur nous, à la lecture de leurs parties légendaires — et je parle de celles qui nous offrent des tableaux de la vie la moins civilisée, — une impression du même genre que les récits des visions d'un Abraham ou d'un Jacob, ou que certaines de leurs aventures? 11 ne s'agit peut-être laque d'une appréciation esthétique, mais pour moi elle est morale aussi, et non douteuse.
Le jéhovisme remonte donc, au même titre que l'élohisme, aux origines religieuses du peuple hébreu, c'est-à-dire aux grands patriarches de la tradition, ou plus haut qu'eux encore, notre ignorance seule nous obligeant de nous arrêter là. Mais je distinguerai dans le jéhovisme deux éléments qu'il est essentiel de ne pas confondre, dont Tancienneté peut n'être pas à beaucoup près la même, et dont les provenances surtout n'ont probablement rien de commun. Je mets à part, en effet, la cosmogonie, la légende de Héden et du péché originel et les légendes kaïniles. De l'autre côté je vois l'idée pure de Jéhovah, en tant que nom et forme propres de l'Élohim des Hébreux. C'est à ce dernier point seul que se rapportent les traditions du sacrifice de Noah à Jéhovah, et des manifestations de Jéhovah à Abraham et à ses fils, et du vœu de Jacob à Jéhovah, des autels de Jéhovah dressés à Mamré et à Beer-Séba, de la pierre de Beth-El, etc. ; et rien ne rappelle ni ne permet de se rappeler, dans ces simples et brèves mentions de croyances naïves et de cultes élémentaires, la construction qu'un esprit relativement compliqué et déjà tourmenté dut joindre au jéhovisme primitif, pour s'expliquer les commencements de l'homme, du mal et de la société.
Nous retrouverons, dans une autre période de l'histoire de la religion, la cosmogonie^ et les légendes en quelque sorte philosophiques qui y sont adhérentes. Mais, puisqu'il s'agit maintenant des origines, je remarquerai que de tout ce que j'ai dit des Sémites primitifs^, il résulte l'impossibilité de leur attribuer, d'attribuer au moins aux nomades, la composition spontanée de cette partie développée et profonde du jéhovisme. D'ailleurs le fait seul de l'oubli où tomba parmi eux la doctrine dont nous parlons prouve assez qu'elle avait ses racines ailleurs. On a vu aussi quel lien la rattache aux mythes particuliers de la famille aryo-persane. A cet égard, on peut légitimement en faire remonter certains éléments au temps du passage des Hébreux en Mésopotamie et de leurs plus anciens rapports avec les Aryens du
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Tigre et de l'Euphrate. D'autre part, l'idée de l'épreuve, celle de la vie avec les Dieux, le rôle de l'animal, du Serpent, comme tentateur, la forme légendaire de la haine fraternelle et du bon et du mauvais frère, sont autant de points qui rappellent à bon droit l'Egypte, quoiqu'on ne puisse encore invoquer pour ce rapprochement que des analogies fortes mais peu précises. Ce serait donc sous l'influence égyptienne que les Hébreux auraient été conduits à poser les fondements d'un jéhovisme dogmatique et cosmogonique, bientôt avorté par l'effet de circonstances nouvelles, mais qui, à la faveur de l'écriture, survécut au temps de sa formation, et se conserva pour une autre époque et pour d'autres nations.
Mais le caractère propre du jéhovisme, qui devint par un effort si grand et si prolongé la religion exclusive des Juifs, et dont l'origine mêlée remonte aux anciens patriarches, ainsi que j'ai essayé de le montrer, ne dépend point de légendes quelconques ayant eu cours touchant l'humanité primitive. Il réside essentiellement dans une épuration du culte élohiste commun aux anciens Sémites, dans une détermination plus absolue à la fois et plus exclusivement anthropomorphique de l'idée d'Élohim, à la faveur de laquelle les Hébreux pouvaient se confirmer dans l'interprétation qui leur était particulière, et se défendre des tendances des autres peuples de leur sang. L'histoire postérieure à Moïse nous montre cette idée continuant, après la réforme probablement due à ce grand prophète, à se prêter à des cultes idolâtriques. Avant cette réforme, nous voyons, dans la légende, Rachel emporter les Téraphim de son père, et ces Dieux portatifs êtn;, dans la bouche de Laban et de Jacob, des Élohim {Genèse, xxxi, 19-35). Ce dernier nom a d'ailleurs une grande extension, comme on a pu en juger (ci-dessus Î5 xxx). Mais il en est autrement du nom de Jahvéh, qu'il me reste à expliquer.
Jéhovah, ou Jahvéh, comme l'écrivent aujourd'hui la plupart des exégètes indépendants, — je donne ailleurs mes raisons pour garder la première de ces formes du nom, qui a une sorte de possession d'état littéraire de l'emploi, — Jéhovah vient du radical trilitère hvli (quelquefois hjh)^ qui signifie être et vivre et semble tiré, par une frappante onomatopée, du bruit de la respiration. Le quadrilitèrej'AuA est un futur absolu ancien, pris substantivement, comme le permet l'hébreu, exprimant à la fois l'existence actuelle et l'existence étendue à tous les temps. Un passage célèbre rend, avec une autre forme du futur, cette même idée, étrange seulement pour nos habitudes de langage, et qui confirmerait au besoin l'étymologie précédente. C'est celui où Moïse demande à l'Élobim d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, parlant à lui du milieu du buisson de feu, à Horeb, de quel nom il devra le nommer aux Israélites, quand ceux-ci, étonnés de sa mission, s'in-
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formeront du nom de cet Élohimde leurs pères. Dis, répond Élohim, ou Jéhovah, car le même chapitre fait usage des deux noms, dis : « Je suis celui qui suis.... Tu diras aux Beni-Israël : « Je suis m'a ence voyé à vous [Exode, m, 14). » Ici le futur ahjh [Eliéjéli avec les voyelles) reproduit la signification du nom divin sous une forme moins antique (1).
Le nom sacré de Jéhovah fut donc introduit certainement, et put Tètre à plusieurs moments et à plusieurs reprises^ non pour remplacer l'idée de la Force ou des Forces, Élohim, mais pour la spécifier et la conserver pure, en la déterminant comme une existence personnelle unique, indéfectible, protectrice des Hébreux. On s'explique ainsi que le premier de ces noms ait paru tantôt seul^ tantôt joint à celui d'ÉIohim, et que ce dernier ail été à volonté changé ou maintenu dans certaines expressions composées, telles que Élohim Tsébaoth et Jéhovah Tsébaoth. Ce mot Tsébaotli [armée, ordre, collection), appliqué longtemps à V Armée des deux, c'est-à-dire au soleil, à la lune et aux étoiles, et tardivement à V Armée des anges, quand vint Tangélogie, était de ceux que l'idée générale d'ÉIohim, avant le jéhovisme, devait naturellement tourner au polythéisme et à l'adoration des êtres naturels. C'est ce qui arriva à Babylone sur le fondement de conceptions analogues (2).
La seule trace bien sensible que les documents anciens nous présentent d'un sens polythéiste d'ÉIohim est dans la légende fameuse qui sert de prélude à la version jéhoviste du déluge [Genèse, vi, 1-4) : « Lorsque Adam commença à se multiplier sur la terre, et que des filles lui naquirent, les fils d'ÉIohim virent que les filles d'Adam étaient belles, et ils s'en choisirent pour femmes, et Jéhovah dit : Mon esprit ne combattra pas toujours avec Adam.... Les géants (néphilim) furent sur la terre, en ces jours et depuis que les fils d'ÉIohim s'approchèrent des filles d'Adam et leur engendrèrent. Ceux-ci sont les héros (ghiborim),de toute antiquité hommes de renom. » Malheureusement ce passage n'est éclaircipar aucun autre du même genre. Mais en le considérant en lui-même, on ne saurait lui refuser cette signification naturelle : que des êtres puissants et surhumains existaient, puisqu'une race d'ÉIohim est opposée à la race d'Adam, habitant
(1) Celte étymologie du nom de Jéhovah est loin d'être aussi uoanimemeut acceptée des critiques que sa prononciation : Jahvé, à laquelle ils pensent qu'on doit se fixer, au lieu de l'ancien Jéhovah; et, d'un autre côté, ils conservent des doutes sur l'époque réelle à laquelle appartient le fameux passage de l'Exode. Toutefois je trouve en faveur de l'étymologie en question des autorités sérieuses, avec des variantes d'interprétations dans le détail seulement, et, contre elle, des négations dont le motif est pris de considérations tout autres que philologiques.
(2) Voir Genène, ii, 1 ; Deuléronomc, iv, 19; Ésaic, xxiv,:*!.
INTRODUCTION. oO
466 LÉGE.N'DE DES FILS d'ÉLOUIM ET DES FILLES d'adAM
Vadama, la terre; que les mariages mixtes causèrent la corruption humaine, ou du moins laggravèrent; que, par suite de ces mariages, il y eut ou continua d'y avoir des géants dans le monde, etque, enfin, la déviation morale de l'homme fut signalée par l'apparition des héros, c'est-à-dire de ces natures ennemies du respect et des sentiments pieux, mais dont la mémoire s'impose à la postérité par le déploiement de la force et letalage des vices. Le côté éthique de la légende n'offre rien que de clair et de conforme aux tendances des Hébreux, à leur attitude en face des anciennes civilisations de l'Asie. Mais le côté mythologique réclame une explication. La meilleure sera celle qui se fondera sur ce même fait d'antagonisme, en y faisant seulement la part d'une certaine accession de l'esprit des nomades aux fables polythéistes des autres, peuples.
Deux interprétations ont eu cours autrefois. D'après l'une, les fils d'Élohim ne désigneraient que les puissants du monde, et leurs mariages seraient de simples mésalliances. Une aussi froide hypothèse détruit les proportions de la légende et ne rend compte ni de la différence de nature des races, nettement exprimée pourtant, ni des graves conséquences physiques et morales de leur mélange. Et on remédie faiblement à ce défaut en supposant arbitrairement pour les filles d'Adam celles de Kaïn, pour les fils d'Élohim ceux de Seth. D'ailleurs, ces deux lignées ne sont opposées nulle part et ne sauraient l'être, car elles n'appartiennent point à une seule et même tradition, Kaïn n'étant point nommé dans les fragments élohistes, et Seth ne figurant que par un passage interpolé dans les jéhovistes. L'autre interprétation que j'ai à rappeler est mythologique, et, en cela du moins, préférable. Les fils d'Élohim seraient des anges déchus mariés à des mortelles. Ce sens parut naturel aux Juifs, après l'exil, et aux premiers chrétiens; il se trouve développé dans les livres apocryphes et indiqué dans les lettres apostoliques (i). Mais la démonologie, sur laquelle il repose, était étrangère aux anciens Hébreux : aucun point n'est plus avéré pour la critique.
C'est dans l'antiquité sémitique et à la fois dans l'antiquité aryenne, c'est dans une communication des races, antérieure à l'histoire, supposable cependant sur des inductions légitimes, qu'il faut chercher probablement la signification des Beni-Élohim. Nous avons remarqué déjà le rapport du Kronos des Pélasges avec le Bel de Babylone. Les Titans de la mythologie grecque (et nous savons que Japhet, l'un d'eux, se retrouve parmi les fils de Noah et les pères du genre humain des Hébreux) étaient des forces anthropomorphisées, forces cosmiques, terrestres, humaines et intellectuelles aussi. Fils du Ciel,
(1) Voir II Ep. Peir., u, i ; Ep. Jud., 6, et le Lio>-e d'ilnwch.
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astres et mouvements céle&tes, puissances volcaniques, inventeurs (les arts, ancêtres des hommes^, toutes ces cjualités étaient rassemblées chez les Ouranides. Il est éi^alement certain que le concept du divin, à Babylone, portait sur les grands êtres matériels du cosmos et sur les premiers révêlateuis des arts et des sciences, auxquels il faut joindre ici les fondateurs d'empires, les dominateurs, les forts de la terre; et que les i^énéralions humaines se rattachaient, dans le même ordre d'idées, à des dynasties divines. Ainsi, les radicaux sémitiques si voisins les uns des autres; alli, bhgl, blh, hgl, dont j'ai rendu compte, et qui signifient force, maîtrise, antiquité, hauteur, désignaient, en s'appliquant aux Dieux, des notions en grande partie semblables à celles qui constituèrent les Titans. Quelle que soit celle de ces racines qu'on préfère, pour servir à la traduction, peut-être un peu libre, que les Hébreux Qrent de ces êtres mythologiques pour les adapter à leur langage, les Beni-Élohim ne représentent pas moins les rejetons hommes-Dieux de la divinité babylonienne, et quelque chose d'analogue aux fils d'()uranos ou aux fils de Kronos. (Ces derniers figurent dans la mythologie hellénique comme les produits d'une seconde évolution où reparaissent les principaux traits de la première.)
La révolte et la chute des Titans sont des mythes de la plus haute antiquité grecque, et dont l'origine aryenne est connue. La lutte des nuages contre la lumière dans le Rigvéda, la titanomachie plus anthropomorphique d'Hésiode et la punition des puissances rebelles, admise dans les chants homériques, l'insurrection originelle d'Ahriman et la condamnation des Dews, dans le mazdéisme, enfin les excès des géants antédiluviens de la Genèse, et même l'entreprise impie des hommes de Babel, ne font que répéter une seule idée primitive, variée selon l'intelligence et la moralité des peuples. En lisant certaines légendes, à la vérité tardives et altérées, comme les rapportent des collecteurs de traditions sémitiques (1), il est difficile de ne pas croire que l'Asie occidentale polythéiste avait dans la haute antiquité ses fables particulières de ce genre. Nous ignorons quel degré de ressemblance elles pouvaient offrir avec les mythes mazdéens, ou avec ceux que les poètes grecs ont mis en œuvre; mais elles avaient pour sujet des combats livrés entre les puissances humano-divines sorties des forces premières, leur révolte confie celles-ci, leur défaite et leur dispersion. L'Egypte, à son tour, nous ne savons malheureusement pas bien encore à dater de quelle époque, mais enfin Tanti-
(1) Voir les fragments de Bérose, éd. liichter, p. 21 et 50, ceux de Sauchouiathon, éd. Orelli, p. 24 et suiv. — Voir aussi Volney, Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, 1. 1, chap. xiii, pour les citatious, non pour l'usage véritablemeut absurde qu'il en fait en adoptant la mythologie de Dupuis.
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quité égyptienne nous apporte son dogme des Fils de la défection et de la victoire du Seigneur suprême. Il faut tenir compte de ce que les données du problème du mal dans le monde et les éléments généraux du sentiment religieux ont dû suggérer d'idées communes aux hommes des races les plus différentes. Mais il ne faut pas non plus oublier que l'existence des mythes dont nous nous occupons nous amène ici à un lieu et à un temps où plusieurs de ces races ont dû être en communication plus ou moins prolongée.
Si nous ne pouvons plus guère déterminer la forme phénicienne ou babylonienne de la Piévolte, on voit que nous en avons une forme hébraïque,, imparfaitement adoptée et développée, dans la légende jéhoviste de Babel et dans le prélude jéhoviste de la légende du déluge. Ces deux documents témoignent d'une double inspiration chez les Hébreux : sentiment de haine el d'horreur, trop motivé sans doute, en face de la civilisation matérielle d'une partie du monde éiohiste; acceptation partielle des données mythologiques et polythéistes qui nous sont parvenues, transformées d'une autre façon, dans les Ouranides et les Kronides, ces Beni-Élohim de la Grèce. Les Hébreux, plus francs anthropomorphistes que les Grecs, ont attribué à de simples mortels la tentative impie de la tour de Babylone, tandis que la version hellénique du même concept met en jeu des géants qui entassent des montagnes pour atteindre le ciel, et que les Sémites des branches civilisées se servaient probablement pour le même objet de ces êtres hybrides et monstrueux qui figurent dans leurs cosmogonies. Les géants se retrouvent dans les légendes des nomades, mais là leur place est avant le déluge. Ils sont encore des hommes, au moins sont-ils engendrés par les filles d'Adam; mais leurs pères sont les Beni-Élohim, c'est-à-dire les fils des Forts, extérieurs à l'humanité, peut-être les Dieux de certains autres peuples, les Démons des traditions qui s'établiront plus tard lorsqu'une couche nouvelle de mythologie sera déposée chez les Juifs transportés à Babylone. Les rejetons de ces mariages impies ont fourni aux anciens jéhovistes, comme au rédacteur du Livre d Hénocli bien des siècles après, l'explication de l'origine des sciences, des arts, du luxe et de la guerre dans l'humanité, et en un mot des causes du déluge.
Le jéhovisme suit en cela sa tendance ordinaire à lier les idées de la civilisation et du mal, et à ne point se renfermer dans la sphère humaine. C'est ainsi qu'il compose la légende de Kaïn, en rapport immédiat avec Jéhovah ; qu'il présente Kaïn, impuni, non pardonné, après son crime, comme fondateur de la première ville, et ses descendants Joubal etToubal comme les premiers artistes et les premiers ouvriers; et c'est lui qui, cherchant une racine du péché plus profonde que le premier iraLiicide, a raconté la loutalionparleSerpenlde lanière
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des humains. L'élohisme^ au contraire, rapporte simplement les générations d'Adam par Seth, et se borne à mentionner la corruption humaine avant le déluge comme un fait naturel imputable à l'homme {Genèse, v, 1-28, 31-32 ; vi, 9-12). Cette dernière forme du travail légendaire peut appartenir à des tribus d'un esprit plus primitif et moins troublé par certains spectacles. L'autre peut provenir de familles qui adoptaient le nom de Jéhovah et se séparaient de l'élohisme, parce qu'elles avaient sous les yeux des cultes élohistes corrompus. Une scission formelle entre Hébreux aurait pu naître de ces circonstances ; mais elle ne s'accomplit pas, et nous venons d'examiner les seuls signes qui en subsistent encore. Plus tard les deux traditions se rejoignirent, parce que les croyances étaient au fond les mêmes.
Mais si ces considérations sont justes, nous avons là une sérieuse indication de l'antiquité du jéhovisme. En effet la situation historique où nous trouvons les motifs originels de l'adoption du nom et du culte de Jéhovah peut remonter jusqu'au temps de la fondation de l'empire chaldéen (vers l'an 2000) et se prolonger durant toute la période du parcours des tribus sémitiques nomades dans les contrées imparfaitement soumises à la domination des empires où nous savons que se sont rencontrées dans l'antiquité tant de races et de langues diverses. Et si nous remarquons de plus que le jéhovisme, après Moïse, devint la forme la plus sobre de la religion des Israélites, ce que précisément avait été l'élohisme ancien, tandis que le jéhovisme ancien avait élaboré des dogmes véritables qui tombèrent ensuite dans l'oubli, il est difficile de ne pas conclure que ce dernier était antérieur à la réforme mosaïque (1).
Je réunirai maintenant les deux ordres de documents, si semblables en général pour tout ce qui intéresse la conscience religieuse, et je tâcherai de distinguer les croyances primitives des Hébreux. La première de toutes concerne la création et la domination du monde par l'être anthropomorphe appelé Élohim ou Jéhovah. Nous retrouverons ailleurs les idées réfléchies de cosmogonie sous leur double élaboration. Bornons-nous à en extraire le sentiment et l'inspiration communes.
Élohim fait, ou fait être par sa parole, la lumière, les cieux, la terje et leurs armées; il fait Adam; il le fait à sa ressemblance; il les fait
(1) La critique va aujourd'imi plus loin dans la réiiction contre le systèmo qui donnait pour origine au culte de Jéhovah la révélation mosaïque, et certains auteurs voudraient faire remonter ce culte plus haut même que l'élohisme, au sein cVune tribu sémitique donnée. Aussi haut, la portée des argu menls peut y aller; plus haut, c'est dificile, en présence de la géuéralil.' sémitique des idées assemblées sous la dénomination élohiste.
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mâle et femelle et les nomme Adam {Genèse, i, 1, 26, 27 ; ir, 1, et V, 4, 2). Il les bénit, leur dit de se multiplier, de se nourrir de l'herbe et des fruits de la terre et de s'assujettir les animaux (i^ 28, 29). Il ouvre les sources du déluge, après que les hommes ont corrompu leurs voies devant lui, mais il fait alliance avec Noah, homme juste, entier, qui marche avec Elohim ; il le sauve des eaux, le bénit lui et ses générations; leur défend de verser le sang humain, et leur livre les habitants terrifiés de l'air, de la terre et des mers pour s'en faire une nourriture, toutefois non sanglante (vi, 9 et suiv.; vu, viii, passim., et IX, 1-1 7j.
Celle première allianceest suivie de l'alliance d'Élohim avec Ai^ram, de l'institution de la circoncision, de la promesse de générations innombrables et du futur établissement en Kanaan. Le nom à'Ab-ram, Père élevé, est changé en celui d'Ab-raham., Père de la multitude (xvii, 3-27). C'est ici le fondement de la croyance d'Israël en sa nalionalité providentielle. J'ai dit les raisons qui permettent de la reporter à des temps antérieurs au séjour en Egypte.
Jéhovah-Élohim forme Adam de la poussière d'Adama (la terre), souflle la vie dans ses narines, plante le jardin de Héden et intime à l'homme le premier commandement, la première défense. Il forme de la terre les animaux et leur fait donner des noms par l'homme. Il forme la femme d'une côte prise à l'homme et remplacée par de la chair. Après la tentation et le péché il expulse de Héden le couple qui a voulu attenter à sa science et pourrait aussi prétendre à l'immoi'talité. Il le condamne à vivre péniblement sur la terre en travaillant, à souffrir et à mourir {Genèse, ii, 4; m, 24). Jéhovah intervient ensuite sur la terre où il reçoit en personne les offrandes des fils d'Adam. Il laisse errer Kaïn impuni après son crime, et permet ains la fondation des villes et des arts. Plus tard, en présence de la corruption des voies du monde, il se repent d'avoir fait l'homme, détruit les êtres par le déluge, pardonne à Noah et aux siens seulement, les sauve avec tout ce qui est nécessaire à leur conservation, et respire, satisfait, la fumée du sacrifice d'actions de grâces (iv, 1-24; vi, 1-8; VII, VIII, IX, passim).
Jéhovah descend de nouveau sur la terre, à l'occasion de la cons- Iruclion de Babel, disperse les audacieux et confond leurs lèvres. Enfin il se manifeste à plusieurs reprises, pour appeler et conduire Abraham dans les épreuves de sa vie nomade, et lui promettre pour l'avenir une grande postérité et la possession de Kanaan. Élohim ou Jéhovah se révèlent au patriarche, à Hagar, à Saraï, ses femmes, à des rois liés à sa destinée, tels que Pharaon ou Abimélek. Dans toute cette série, les deux ordres de légendes se rejoignent et suivent une marche parallèle. Seulement, la légende de Sodomeet lerécitle plus
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complet de la vocation d'Ain aham, ainsi qne de la grâce accordée à Sarah, appartiennent à la série jéhoviste.
Ce qne je veux conclure de ce rappel de textes, c'est la croyance aussi expresse que possible des deux côtés, et aussi ancienne que la tradition hébraïque elle-même^ en un être supérieur, essentiellement existant, élevé, puissant, anthropomorphe ; qui a fait les cieux, la terre, l'homme; qui intervient pour la conduite de son ouvrage; qui punit ou récompense les actions, selon qu'elles s'éloignent de sa droiture ou se règlent sur elle, et contracte avec les descendants d'Abraham pour les conduire à la destinée dont ils auront à se rendre dignes. Cet être de forme humaine idéale, indéfectible, opérant sur le monde en qualité de Providence^ est défini dans la formule de bénédiction de Malkisédek, le soi sacrificateur de Salem : «Béni soit Abraham par le Fort, l'Élevé, possesseur des cieux et de la terre, » à laquelle Abraham répond, en ajoutant le nom de Jéhovah : « J'ai levé la main versT^if/^fan^, Fort, Élevé, possesseur, etc. » L'idée de possession comprend dans l'hébreu celles de production, de formation, d'acquisition, naturellement liées, et nous interdit toute recherche métaphysique sur l'acte générateur, qui est ici le titre suprême de la possession.
Une recherche de ce genre est étrangère à l'esprit religieux et ne convient qu'aux époques où la foi cherche à s'appuyer sur un idéal rationnel qui, poussé à l'absolu^, se trouve n'avoir plus de base dans les catégories de l'entendement. Rien n'est si vain que la prétention souvent affichée par la critique, soit apologétique, soit offensive, de déterminer la valeur exacte du mot créer (bàrâ) au début de la Genèse. L'idée générale de faire, engendrer, produire, suffit largement à la foi primitive; elle établit la sihprérnatie du créateur et la dépendance du créé, sans qu'il paraisse nécessaire de se demander si cet auteur des choses n'a pas toujours eu néanmoins un objectif en regard de lui. Sans doute une idée confuse de préexistence matérielle, élémentaire, chaotique, est au fond de l'esprit, et la Genèse en offre une très forte trace; mais, d'un autre côté, les deux grandes réalités du point de vue primitif, le ciel et la terre, sont simplement dites créées ou faites, et l'on sent bien que l'idéal religieux s'opposerait à toute détermination philosophique d'un véritable être préexistant qui diminuerait l'indépendance ou la virtualité unique du générateur de l'univers.
Ce qui est plus intéressant et plus positif ici que la critique de Tidée de création, c'est celle des rapports entre la créature pensante et son créateur. A cet égard, le concept hébreu est très remarquable, et d'autant plus qu'on le jugera joint à une thèse plus énergique du pouvoir divin. S'il est dit qu'Élohim fait l'Homme à sa ressemblance, il ressort aussi de toutes les légendes qu'Élohim et Jéhovah sont à la