CHAPITRE PREMIER
Plan de Touvrage.
L'histoire est l'expérience que l'humanité a d'elle-même. Abordée sans critique, l'histoire ne peut que multiplier, en les amplifiant, ces mêmes phénomènes incohérents que donne déjà Texpérience individuelle toute seule quand la loi morale ne règle pas la conduite et le jugement. Traitée dans un système apriorique, elle défigure les faits, ou elle les dédaigne ; elle en rejette et elle en interpole, afin de disposer plus commodément les autres en série. La nécessité d'un prétendu développement organique se trouve ainsi substituée à lu naïve et forte lumière de la conscience, qui,, pour l'universel comme pour le particulier, est l'incomparable moyen de juger les données empiriques et de les mettre à leur place, et même encore d'y suppléer quand il le faut et qu'elles manquent. Mais l'histoire étudiée sans parti-pris, sans hypothèse cosmique, ou théologique, ou physiologique, sans cadre fait à l'avance et emprunté à la pire ignorance et aux pires préjugés, je veux dire à ceux qui s'ignorent eux-mêmes et se prennent pour la raison, l'histoire avec le seul appui d'un enregistrement impartial, avec les plus simples lois de l'entendement et de la moralité pour guides, doit agrandir la portée de l'expérience personnelle, pour la connaissance de l'humanité, de toute la distance qui sépare les faits généraux des phénomènes individuels.
'i PLAN DE L OUVRAGE
Celte histoire, qui va m'occuper, est celle qui envisage les délerminalions humaines du genre le plus universel, et qui tient les idées et les croyances collecLives pour les plus importantes de toutes, en qualité de coefficients communs du développement d'une personne quelconque. Mais ces grands faits intellectuels ne doivent pas se séparer des passions et de la morale : des passions qui sont les stimulants et la matière môme de la vie ; de la morale dont la forme, modifiée au contact des phénomènes divers, externes et internes, agit sur les croyances et les idées, et en subit ensuite les réactions.
Il faut d'abord scruter les origines humaines, morales, sociales, et remonter à des époques où les témoignages font défaut. Dans cette partie délicate, il est inévitable qu'on se fie à des inductions tirées de la personnalité de l'homme, telle qu'on l'a sous les yeux, mais réduite à ses iiléments essentiels, généraux^ profonds, et que tout porte à juger invariables. Ce sera peut-être assez, pour éviter de trop graves erreurs, de substituer la critique aux mélhodes affirmatives à outrance, aux hypothèses simplistes, à la fiction antéhistorique de l'animal devenant homme, et aux suppositions arbitraires de berceau commun, de révélation externe, d'mitiation quelconque de tous, individus ou peuples, par un seul. D'ailleurs, nous verrons dans la suite que les connaissances aujourd'hui acquises à la critique des races, des langues et des monuments, ont établi pour les origines humaines un terrain solide qui dispense presque de toute induction à des temps encore plus anciens, et, dans tous les cas, rapproche singulièrement ce que nous savons de ce que nous pouvons raisonnablement demander à l'induction morale de nous apprendre.
Ce premier travail doit être éclairci par l'étude de la moralité envisagée sous le point de vue historique, quoique général, et complété par l'examen des thèses de théorie les plus connues que nous avons à repousser ou à n'adopter qu'en partie.
Ensuite, nous passerons à l'étude des religions les plus anciennes, de leurs ^formes naturelles et primitives, de leurs rapports ethnologiques, géographiques, chronologiques, des états, progrès et déviations d'intelligence et de moralité qu'elles supposent, enfin des lois qui se témoignent entre l'assiette des âmes et des mœurs et les affirmations acceptées ou disputées touchant l'ordre suprême du monde. La partie empirique de ces recherches concerne presque entièrement des époques où l'histoire n'a sérieusement pénétré que de nos jours; et il faudra faire connaître là des vérités conquises par la critique, les unes positives, les autres négatives et non moins importantes, qui commencent à peine à se répandre parmi nous, et dont nul philosophe n'a encore tiré les conséquences. La partie philosophique ne sera guère moins nouvelle. En effet, l'histoire apporte une base
PLAN DE L OUVRAGE o
qui manquait, et bannit beaucoup d'hypothèses. Puis la scission déclarée au siècle dernier entre le sentiment religieux, entre l'intelligence même des religions et presque de la morale, et les études éthiques et politiques^ fait place maintenant au besoin éclairé de tenir compte de tous les éléments de la nature humaine pour expliquer l'homme et le diriger. La philosophie elle-même, devenue critique, ce soustrait à des spéculations trop purement rationnelles et sans fondement dans l'expérience. La morale, principalement depuis Kant, remplit le vide laissé par le dogmatisme métaphysique, et l'histoire générale doit, comme toute autre science, éprouver les effets de cette révolution. C'est ainsi que j'espère, en esquissant les traits probables de la plus ancienne humanité accessible à notre connaissance, demandant des faits aux sciences historiques et anthropologiques, des inductions à la raison sans préjugés, et des principes, quand il en faut, à l'analyse de la nature morale en ce qu'elle a de constant, arriver à des conclusions de très haute importance. Je voudrais avoir acquis le droit d'appeler ce travail une philosophie analytique de l'histoire.
J'aurai à étudier parallèlement le développement religieux des différentes sociétés, et ledéveloppementrationnel, quand il s'est produit; à considérer, d'un côté, la morale engagée dans les croyances, et ces croyances mêmes, dont la plupart existent encore après quelques transformations, de l'autre, la morale engagée dans la philosophie et dans les autres faits généraux delà civilisation intellectuelle. La comparaison des deux ordres de développement amènera de nouvelles conclusions dont la principale devra concerner le sens, la nature, les péripéties du progrès de l'humanité dans le passé, les conditions qui rendent le progrès possible, et les objets sur lesquels il peut porter essentiellement.
Cette philosophie analytique de l'histoire est l'instrument utile, et même indispensable, de la morale et de la sociologie, sciences vivantes dont quelques premiers principes se peuvent tirer de l'étude directe de l'homme, dont plusieurs ont donné lieu à des systèmes antagonistes et restent comme en suspens, et qui demandent tous à être éclairés par la critique comparative de la conscience, des faits et des doctrines. Les doctrines ont d'ailleurs leur place naturelle dans le cours du travail de l'humanité qui s'efforce de se connaître et de se constituer. Là, on les juge en qualité de faits historiques. L'histoire de la morale devient ainsi un élément de la morale, et des vérités quelquefois trop contestables dans l'abstrait s'imposent plus fortement lorsque la conscience, leur théâtre, est non plus seulement la conscience individuelle, mais la conscience considérée dans la société et dans l'histoire.