‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoireChapitre 202 sur 243 · MORALE DES PATRIARCHES · texte numérisé non relu

MORALE DES PATRIARCHES

commandement émané d'un être divin reconnu, doit, en eiïet, se substituer jusqu'à un certain point, dans la religion, à la dictée de la conscience, et en cela la sanction externe amoindrir la sanction interne du Ijien. Mais la foi porte avec elle un puissant correctif. Plus elle devient maîtresse dans les âmes, plus son énergie s'assujettit les œuvres légales ou coutumières; la personnalité se développe et les institutions sacerdotales, les commandements des églises perdent en importance et en danger. On a vu, à deux mille ans d'intervalle, Israël et les chrétiens protestants, dans les dispositions d'esprit les plus intolérantes, échapper à la théocratie politique par la primauté de la foi individuelle. Comme la nature des choses soumet, dans le fond, toute autorité morale externe à l'acceptation, à la ratification de la conscience individuelle, et que cette conscience ne manque pas de se retrouver elle-même, quand elle ne subit pas du dehors une tyrannie organisée, il s'est trouvé que la suprématie de la foi a été meilleure pour l'éducation morale des hommes que la suprématie des œuvres. II n'en pouvait être autrement, puisque la foi sortait, d'un côté, de la personne libre, et que les œuvres étaient définies, de l'autre, par l'autorité d'un clergé.

S'il convenait d'insister sur l'opposition qui se montre souvent entre la foi et la morale, on aurait beau jeu à prendre pour type de l'homme de foi Abraham, en rappelant le sacrifice d'Isaac, l'expulsion de Hagar, les bas mensonges en Egypte et en Palestine ; mieux encore, Jacob le supplanfeur, et ce curieux composé de visions religieuses et d'habilité peu scrupuleuse en affaires, qui fait de sa légende un tableau anticipé de la destinée du peuple de Jéhovali. Mais je me suis déjà étendu sur les qualités et les vices de cette nation. Trop de sévérité ne serait justice, ni du point de vue comparatif des races antiques, ni peut-être de celui des mœurs communes en tout temps. Les plus grands crimes, tels que ceux des fils de Jacob, ne se trouveraient déplacés dans l'histoire d'aucun autre peuple. A.u contraire, ils nous obligent ici à penser à l'efficacité de la foi et des préceptes divins qui, après tout, tirèrent de cette barbarie celui dont nous nous occupons et le portèrent à un noble idéal. Ils nous avertissent encore de noter impartialement les points sur lesquels l'Hébreu égala et quelquefois surpassa en moralité l'homme antique des autres races. Rappelons-nous le sentiment et le commandement du respect de la vie humaine, exprimé par des traits d'une force incomparable dans les légendes de Kaïn et de Noah ; la sainteté du mariage, malgré la polygamie; la dignité de la femme, l'affection sérieuse de l'époux et du fils dans la famille patriarcale; surtout l'idée fixe et rigoureuse de la justice, ou droiture de vie dans le chemin du Grand Voyant. Le philosophe n'exigera pas, sans doute, que le devoir se

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présente ici à l'état pur, comme dans la morale du Portique.

L'antique moralité hébraïque, induite des légendes des patriarches, est aussi remarquable par son côté négatif que par pon contenu. Les croyances, le développement de l'esprit et de l'âme même, dont les croyances déposent, offrent en effet, comparativement aux peuples aryens, des lacunes considérables. Toute une grande série de superstitions, mais en même temps la foi en l'immortalité, qui n'en est pas une, brillent à nos yeux par leur absence. Ces superstitions qu'on ne trouve pas dans les parties les plus anciennes de la Bible, quoique plus tard le contact de l'étranger en ait introduit plusieurs, se rapportent surtout à la divination et à ces pratiques illusoires dans lesquelles on fait servir des hasards secondés par une interprétation plus ou moins mystématique ou inspirée, raisonnée ou vertigineuse, à la révélation de l'avenir. Nous avons vu, non seulement les tribus fétichistes, mais les patriarches de la Chine et les nations d'origine aryenne employer dans ce but des procédés divers, dont l'explication est la même. Les premiers ancêtres de ces dernières les ont peut-être ignorés ; ceux des Hébreux de même, en cela supérieurs par la raison à tant de peuples intelligents de l'antiquité, et à plus qu'on ne le croit de nos propres contemporains. Ce n'est pas que les choses futures eussent moins d'intérêt pour ces patriarches que pour les autres hommes de tous les temps; mais l'Aryen primitif, en communion continuelle avec les Dieux de la nature, recevrait sans doute par vision directe les seules révélations qu'il pouvait attendre de ces êtres divins dont se composait pour lui le monde, et n'abaissait pas ses regards aux combinaisons puériles du sort; et l'Hébreu recevait en apparitions et en songes, de la bouche du Fort ou de l'Existant, la menace ou la promesse de ce qui le touchait. Il se peut que les membres des familles patriarcales qui pratiquaient de ces cultes inférieurs constatés par la mention des 7'éraphim de Laban, se servissent aussi de recettes divinatoires appropriées au genre de leurs superstitions, mats nous n'en savons rien, et il faut juger sur les grands traits et les grands exemples qui firent autorité en religion et dont s'inspira principalement la composition des légendes.

La question de la croyance à l'immortalité doit aussi se décider par l'esprit et par la masse des textes. Que les anciens Hébreux ait eu cette croyance, on voudrait vainement le prouver par l'exégèse quintessenciée de quelque passage. Qu'ils ne l'aient eue ni avant ni après leur séjour en Egypte et jusque passé l'époque où ils firent au mazdéisme des emprunts, c'est un fait tlu genre négatif, et par conséquent indémontrable d'une certaine manière ; mais aucun lecteur impartial ne le méconnaîtra. Nous avons étudié d'autres religions de races antiques : chacune a son chapitre des âmes, des mânes, des

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morts vivants. Ici ce chapitre ne saurait se faire, faute des moindres éléments, et c'est une preuve qui suffit, dans une matière si importante où la négligence et l'oubli ne sont pas à supposer. S'il y a parti à tirer d'expressions vagues, telles que Plein de jours, il fut réuni à son peuple, ou d'une vieille légende comme celle de l'enlèvement d'Hénoch, en l'absence d'autres textes, il paraîtra que le patriarche rassasié de vie va partager le repos définitif de ses pères, et que celui qu'Élohim ravit confirme plutôt qu'il ne dément la même interprétation, ne devenant immortel qu'exceptionnellement, et cela avec son propre corps. Cette forme de perpétuation de la vie, ce don miraculeux fait à la vertu, est même très remarquable comme ancien trait d'imagination et de foi d'une nation qui n'arriva jamais à envisager Vimmortalité de l'âme à la manière des Égyptiens, ou à la manière des Grecs, mais seulement à se représenter la résurrection des corps et une autre vie terrestre des justes.

L'idée générale du rendez-vous des morts ne fut pas, il est vrai, sans expression chez les Hébreux. Le Schéol de la Bible a de l'analogie avec VAmenti de l'Egypte et avec VHadès de la Grèce ; mais la similitude ne va pas au delà de la notion naturelle et de la représentation métaphorique de l'aboutissement commun des vivants au lieu où l'on ne vit plus. L'idée de ce lieu, que d'autres nations définirent comme un royaume d'Yama, d'Aidoneus ou d'Osiris, les Juifs la développèrent peu à peu dans un sens particulier que nous retrouverons plus tard, et qui ne laissa pas de rester assez vague jusqu'à l'époque où il leur arriva de faire écho aux récits courants du monde antique sur V Enfer. A l'origine et quand nous regardons aux documents les plus anciens [Gen., xxxvii, 35, xlii, 38; xLiv, 29), il est clair (\\xe\e Schéol répond seulement à Timage du bas, du sombre et du sépulcral, en un mot, de la terre cooime réceptacle de ce qui trépasse, par opposition au siège céleste du noble et du vivant [Sclieni, la gloire; Scliamaï7n, les cieux).

Je n'ai pas négligé de mettre en saillie les côtés sérieux et sages du génie hébreu, rapproché de l'imagination mobile et créatrice des Grecs. J'ai noté aussi la ressemblance autrefois méconnue des deux races sur un concept capital : celui de l'anthropomorphisme divin, entraînant l'exaltation de la personnalité humaine. Mon étude se termine ici à une partie de la religion où l'infériorité de l'hébraïsme éclate. Le Sémite n'élève pas ses regards au-dessus de lexistence présente; les longs jours avant le tombeau sont toute son espérance; l'action, les promesses, on dirait presque la vie propre de son Dieu, quoique éternel, sont toutes renfermées dans la sphère temporelle, tandis que l'Arien spécule sur l'histoire des Dieux et sur l'histoire des âmes. La spéculation est une source de nombreuses aberrations, sans

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doute- la mythologie divine, Vidolologie animiste conduisent à bien des m'usionJet à Wen des écarts. Mais enfm, ce sont des sujets de tav il pour la philosophie de la nature et d'élévat.on pour a fo> Les Hébreux restèrent étrangers à cette philosoph.e, et leur fo,, quand elle se développa, ne s'appuya que sur le miracle.

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