ASTAROTH ET ADONAÏ
et son existence se partage entre deux sphères dont l'une est le règne de la vie, l'autre le règne de la mort. On sait quelles fêtes touchantes ou brillantes symbolisèrent dans le culte cette simple histoire qui, diversifiée de mille manières, elle-même symbolisait les périodes d'ascension et de déclin, de gestation et de naissance du soleil, de la nature et de la végétation.
L'idée de la Grande Déesse, substance permanente du monde, semble l'avoir emporté, dans cet ordre de concepts, sur l'idée du principe généraleur, ardent mais périodiquement éteint, et représenté souvent avec peu de gravité. Les Aslaroth et les Cybèle, puissances tantôt célestes^ tantôt telluriques ou lunaires, tantôt encore mises en rapport avec la vaste matrice humide de la Mer, comme l'Aphrodite de Cypre, ont un caractère universel devant lequel pâlissent leurs amants. Elles font plus, elles elïacent ceux-ci tout à fait en prenant des attributs hermaphrodites, ainsi que le démontrent la tradition et d'anciens monuments. Mais un fait inverse se produit aussi, et nous apporte une instruction curieuse de la marche des esprits et de la confusion naturelle à ces sortes d'imaginations. Le Seigneur sémitique Adonaï, et le vieux Père des montagnes phrygiennes, le pasteur des astres, Attys, non seulement subissent la castration symbo*lique familière à certaines cosmogonies, mais tendent souvent à s'efféminer et deviennent hermaphrodites. Cependant le caractère mâle des Déesses dominatrices s'accuse mieux et plus anciennement que le caractère ambiijfu des Dieux subordonnés. Il est clair que ces religions ont monstrueusement virilisé le concept de la Mère, pour le rendre plus propre à expiimer l'unité de la puissance génératrice par soi. selon leurs idées. En conséquence, elles ont dû féminiser pour l'imagination le concept du générateur et de l'amnnt. L'hermaphroditisrne et la castration qui le simuleen quelque manière se sont présentés alors en gui.'<e de synthèse, et l'on peut croire que le mélange et l'interversion symbolique des sexes ont favorisé et paru justifier l'infamie des mœurs et la révoltante obscénité des prêtres eunuques.
Si je comprends bien le principe et la pente de dégradation de ces concepts asiatiques, il faut dire que le culte du pur élément féminin n'y a point la réalité qu'indiquent les app;irences; et rien ne serait plus contraire aux tendances que nous leur savons Mais l'idée de la maternité, sous sa forme la plus grossière, ayant pris possession de l'esprit spéculatif, on se forgea une sorte de mère-mâle, de Cyhèle barbue, dAsiarté phallophore. Il y en a des monuments, La divinité fécondante, à la concevoir séparément, n'avait pu d'abord être que virile, et le primitif Adona'i n'étiit certainement point un efîéminé. Ainsi la femme, au fond, était absente des imaginations reliiwTHODUcriOiN 32
gieuses où elle semble avoir le plus régné. Les Phéniciens, et les Grecs après eux, ne purent introduire l'élément gracieux et doux qu'en transformant le caractère d Adonis, la majesté de la Grande Déesse ayant sans doute paru plus immodifiable à cause de son titre antique de matrice universelle. Alors se composèrent des mythes et s'instituèrent des fêtes qui désarment en partie la critique; mais en même temps le principe corrupteur fut en évidence, et on en vit les fruits.
Cet Adonis et cette âstarté, devenus à la fin des personnages d'une fiction mythologique assez particulière, avaient eu d'abord des rôles souverains conformes aux procédés de l'esprit des Sémites. On ne peut douter que le premier n'ait commencé par être le Seigneur par excellence et le Maître unique. L'autre s'éloigna moins de l'idée originaire, puisque Astarté, aussi bien que les autres noms des Grandes Déesses, couvrit toujours un symbole de la nature, mère de la vie, de cette nature qui n'est elle-même qu'un symbole aux yeux du philosophe. Et pourtant lorsque les prêtres astrologues particularisèrent Astarté, comme Mylitta, comme Baalthis, en l'identifiant avec la planète Vénus, ils la firent évidemment descendre du haut rang et du concept d'universalité qu'elle avait occupé. Cette déesse avait probablement représenté à l'origine un Tsébaoth femelle, l'essence céleste envisagée dans la production de l'armée des étoiles. Le nom d'Astaroth parait même n'avoir pas d'autre signification. Mais le mélange des nations et des idées, la tendance populaire à particulariser les cultes, les causes diverses du polythéisme sémitique aboutirent selon les lieux et les temps à une détermination planétaire, lunaire ou tellurique de la mère des astres.
Les noms divins de ces corps sont des noms sémitiques. Le premier de tous est Bel (ou peut-être El?) Il aurait été affecté à la plus éloignée, à la moins visible des cinq planètes alors connues, à celle-là même que nous appelons SaturnO;, si nous en croyons l'assimilation que les Grecs firent de Kronos à Bel, les Latins de Saturne à Kronos, et l'attribution de ces derniers noms à la planète par les astrologues. Des idées d'antiquité, de priorité et de suprématie se seraient ainsi liées à l'adoration de la planète reculée, au point de paraître usurper en sa faveur ce rang de cause primitive et souveraine qui semblerait plutôt convenir au Soleil, suivant la tendance commune des autres peuples. Mais il y a lieu de croire que les étrangers confondirent quelquefois des noms sémitiques, de significations différentes, et d'une autre part, les cultes de la Babylonie et de la Chaldée ont certainement varié selon les localités et les temps. Tels cultes primitivement solaires, par exemple, sont devenus planétaires au moment où le système astrolâtrique s'est
constitué. Quoi qu'il en soit, il résulte aujourd'hui des documents originaux, que Bel-Mt^rodach (ou Mardouk) a été mis en corresponHance avec la planète Jupiter, et non point avec la planète Saturne, dans la reliiiion babylonienne, et que cette dernière planète a corres[)ondu à une divinité, Adar, ou Samdan, dont le rôle est analogue à celui du Melcarth phénicien (1).
Cette partie de la religion babylonienne, — et assyrienne aussi — constitue au fond ce qu'on a coutume d'appeler le sabéisme et qu'on attribue aux « mages de la Chaldée » . Remarquons encore une fois que ces mages sont plutôt des membres d'un sacerdoce sémitique, qui doit èti e distingué à la fois des sorciers chaldéens de race touranienne auxquels ils s'allièrent en les subordonnant et des prêtres mazdéens (de race aryenne) qui ne datent, à Babylone, que de la conquête persane. Quant au nom de sabéisme, il est justifié par un radical sémitique, le même que celui du tsébaotkàe la Bible, qui exprime comme le cosmos des Grecs, une idée de bel assemblage, particulièrement dans le spectacle du ciel étoile.
La fameuse tour aux huit étages superposés (soubassement compris) qu'Hérodote vit encore à Babylone était consacrée aux sept dieux planétaires. Plusieurs villes de la Chaldée et de la Babylonie avaient construit de semblables pyramides : conception architecturale dont rexécution, commencée quelque part et laissée inachevée, dût être le fondement de la légende de la confusion des langues, appliquée par les Hébreux à la constr ction impie de la tour de Babel. Le monument que vit Hérodote portait, à son assise la plus élevée, un temple, et, dans ce temple, il y avait une table et un lit, sans aucune statue.
Était-ce un dieu sans forme qui se révélait dans ce lieu, et pouvait y féconder une mortelle ('2) ? était-ce le principe suprême de la lumière créatrice, un rafpel de la plus ancienne idée sémitique et du souveiain générateur autrefois cherché et adoré sur les hauts lieux? Ou plutôt la statue de Zeus-Bélos (ainsi le nomme Hérodote), à qui l'édifice était surtout consacré, se voyait elle dans l'enceinte intérieure et manquait-elle au sommet, paice que là siégeait invisiblement le dieu lui-même?
On a de la peine à comprendre que l'anthropomorphisme se soit concilié avec l'assimilation des dieux aux étodes Mais il n'est pas moins étonnant, aux yeux de qui veut assez y réfléchir, qu'il se soit joint à tel ou tel phénomène naturel, ou à telle idée abstraite, ou à la notion de la puissance infinie, ou à llnfini, et à l'Absolu mêmes. Cette élrangeté e>t commune à presque toutes les religions, se trouve
(1) Voyez plus loin (cbap. xxrx) d'autres détails sur les dieux planétaires et en général sur les dieux chaldéo-babylonieus et sur leurs origines.
(2) Hérodote, i, 181 et suivants.
à leur berceau et les accompagne très tard, pour ne fléchir un moment que dans le panthéisme. Les Babyloniens montraient quelque part le tombeau de Bel, en tant qu'homme, à l'époque où ils étaient loin de renoncer à voir sa divinité dans une planète, et où les penseurs parmi eux le considéraient probablement, si ce n'est en lui-même, en Bellis son épouse, comme la substance qui embrasse, engendre et dévore toutes choses.
Pour revenir maintenant à la tour de Babylone, il est à peine douteux que, entre autres usages, elle ait servi d'observatoire aux prêtres astrologues. Il ne faudrait pas croire pour cela que leur savoir astronomique ait été poussé très loin. Le songe d'une science primitive de la haute Asie n'a plus guère d'adhérents, et n'en saul'ait avoir d'instruits des travaux delà critique moderne. Mais la simple observation des positions respectives et des déplacements des corps mobiles de la sphère, la science du berger complétée, systématisée (l'explication des éclipses de soleil peut-être, l'explication non la prédiction), voilà ce qu'il est permis d'attribuer à ces hommes. Et voilà ce qui intéressait chez eux la spéculation, parce que, des rapports accidentels aperçus entre la situation des astres, d'un côté, et les modifications atmosphériques, les événements de la vie humaine, les révolutions des empires, de l'autre, rapports qu'ils crurent essentiels, qu'ils généralisèrent et édifièrent en théorie, ils firent peu à peu sortir le plus factice, et le plus étranger à toute idée morale, des systèmes daclion de la divinité sur les hommes.
Ce système a encouragé l'étude du ciel et la garde des annales astronomiques. Toutefois les observations de 19 siècles, transmises à Aristote, dit-on, se trouvèrent sans doute trop peu précises, ou porter en grande partie sur des faits alors trop dénués d'intérêt, pour paraître utilisables aux vrais astronomes de la Grèce. Et je ne sais si V astrologie, mieux accueillie et perpétuée à travers le moyen âge que ne le fut jamais Vastronomie, servit comme on le prétend à conserver l'étude de celte dernière; mais il est certain qu'elle y entretint une déviation funeste du but de la science, outre qu'elle leurra les esprits d'une superstition dont les dernières traces sont encore mal effacées. Le principe de l'égarement est le même que celui du fétichisme, quoique l'objet en soit pris plus haut. Il consiste dans la conclusion tirée d'une action ou influence possible, qu'on imagine, à une action ou influence réelle, qu'on affirme. La preuve se donne par la rencontre accidentelle de l'effet prétendu avec la cause prétendue, et ne manque jamais, grâce à ce qu'on n'a garde de compter les cas qui démentent la règle, non plus que de prendre la peine de définir et d'observer rigoureusement ceux que l'on prend pour la confirmer. Les pratiques anciennes et modernes de divination et d'incantation,