LA MYTHOLOGIE DE SANCHONIATHON
supérieur de la tour de Babylone (1) Achmoun, dans Sanchoniathon, partage le domaine des lettres avec les autres Kabires. Si Kadmos, introducteur de l'alphabet en Grèce, est au fon(i un Dieu phénicien (ce Kadmos dont la lé^^ende grecque a aussi un rôle pour le serpent), on a de fortes raisons de le croire identique avec Achmoun. Il est remarquable, en etfet, que le radical Kdtn se rapporte à des idées de vétusté et de primauté qui conviennent parfaitement à la place du huitième Kabiie dans le système du monde. Le nom de Kad^noun se retrouve avec le même sens dans VAdam Kadmon ou Adam Premier des gnostiques et de la kabbale. Enfin le nom tout semblable de Kadmilos appartient au dernier des Kaliiies de Samothrace, et on le reconnaît encore dans le Camillus des Etrusques.
Une fois réduits au nombre sacramentel que l'astrologie exigeait, les Kabires ne pouvaient plus épuiser la série des inventeurs divins admis dans la croyance populaire. Auprès d'eux durent se perpétuer de nombreuses figures, dont plusieurs entrent dans l'informe compilation de Sanchoniathon ou de ses reproducteurs et s'y mêlent d'une étrange manière avec les personnages de la tradition des Hébreux, et avec ceux de la mythologie grecque. On voit, dans les curieux fragments transmis et peut-être défigurés de cet auteur, les noms propres, tantôt se présenter dans leurs équivalents grecs, tantôt s'offrir avec des racines ou s'interpréter par des jeux de mots sémitiques, qui après s"être jadis introduits spontanément dans le seul genre de mythes dont ces races fus-^ent capables, s'utilisaient dans 1 intérêt de l'exégèse évhémériste la plus ridicule, à l'époque où l'esprit humain procédait sans critique au dépouillement des idées religieuses des différents peuples. On y trouve des groupes tels que Age et Premier-né, Lumière, Feu et Flamme, ChampetCultivateur, Géniteur et Génitrice, Pêcheur et Chasseur, Ouvrier du feu, Artiste, Autochtone, etc.; et ces noms sont donnés pour ceux des premiers inventeurs de la cueillette des fruits, de l'usage du feu, de l'agriculture, du culte de Baal- Samin, de la pêche et de la chasse, de la navigation, de l'art des constructions et de ceux de la parole, du chant et de la divination. On y trouve des géants qui portent des noms de montagnes. D'autres noms signifient Juste et Droit, le premier, cité comme père des Kabires et des personnages analogues de tous les pays; le second, de l'Égyptien Taout, qui imagina les lettres. D'autres encore semblent personnifier des castes de guerriers et de prêtres : Amynos et Magos. D'autres nous reportent aux concepts supérieurs des Sémites : ainsi
(1) Voir, sur le dieu Acliinouu, un article de M. A. Maury, Bévue archt'ologique, t. III, ancienne série.
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Samemroum (le Haut-ciel;, Zeus Milichios (Moloch), Élioun, etc. ; et leurs rôles ne laissent pas d'être semblables aux précédents, parmi lesquels il en est aussi dont les radicaux sémitiques les plus probables permettent de deviner d'anciennes personnifications plus générales ou plus profondes. Enfin, quelques-uns, mais surtout Samemroum et son frère et antagoniste Ouso, inventeur des habits de peau, se reconnaissent clairement pour Israël et Ésaù défigurés. Et les derniers, ceux de la dernière et de la plus confuse de ces cosmogonies mises bout à bout, présentent un inextricable mélange des dieux hétérogènes de la Grèce et de la Phénicie : Ouranos, El, Athènè, Kronos, Astaroth, etc., tous fils d'Élioun et de Bérith (l'Alliance).
J'anticipe beaucoup en énumérant ici des traits d'un syncrétisme' si grossier, qui ne saurait être bien ancien et où perce en outre un violent parti-pris (de Sanchoniathon ou de son traducteur grec"?) de ne voir dans les Dieux que des hommes anciennement déifiés. Mais il y a des conclusions à en tirer pour l'époque primitive. La fausse doctrine critique nommée, du nom de son introducteur, l'évhémérisme (ive s. av. l'è. V.) eut peu de portée dans le monde grec, malgré le hruit qu'elle fit, mais trouva un favorable accueil dans les siècles suivants, auprès des esprits qui subissaient l'influence sémitique. C'est qu'il se rencontrait là une disposition à n'admettre en dehors du Dieu unique et de sa Providence, que de si mples hommes, pour rendre compte des mythes anciens, étroitement unis aux diverses traditions nationales. Même au sein du sémitisme polythéiste, l'évhémérisme, antérieur sans doute à Évhémère, et tel qu'on le remarque dans les fragments de Sanchoniathon, pouvait faire suite au vieil anthropomorphisme phœaico-babylonien qui avait attribué à des dieux hommes, on ne sait comment liés aux grands dieux cosmiques, la révélation des arts et des sciences. Il est donc présumable que nous avons dans ces fragments quelques débris informes, mêlés et confondus de la plus étrange façon avec des éléments de toutes provenances, de cette « littérature babylonienne, » de cette « technique sacrée où chaque art était présenté comme la révélation d'une divinité » (1).
Quelle que soit l'antique mythologie des personnages révélateurs des arts et des sciences, il faut avouer que le système d'Évhémère faisait encore trop d'honneur à la plus grande partie de ces fables sémitiques, si l'on en juge par celles de Sanchoniathon. On trouve en remontant à leur source linguistique, non pas des grands hommes déifiés, mais des noms, tantôt de choses, tantôt d'hommes, pris de toutes parts aux légendes des nalions environnantes, et mêlés ou identifiés avec les noms divins de la plus ancienne tradition. Souvent
(1) E. Renan, Mémoire sur Sanc/ioniathon, Acad. des inscr., t.XXIH. p. 263.