LA CASTRATION ET LA PROSTITUTION SACRÉES
blement accomplir un sacrifice et un rachat pour leur famille ou leur nation, qu'elles représentaient (1).
Nous savons que ce dernier genre de sacrifices existait en Egypte. Là, non plus que chez quelques peuplades kananéennes, qui adoraient des symboles divins à formes animales, il ne parait point s'être arrêté devant la consécration religieusede la bestialité. Pourtant la dégradation des mœurs dans l'antiquité eut ses foyers dans l'Asie bien plus qu'en Egypte. C'est que, en Egypte, la religion, l'adoration, le fanatisme sincère ne connurent presque pas la décadence, et le sentiment du divin, si mal placé fût-il, soutint peut-être les consciences. Ailleurs, la préoccupation de la puissance sexuelle, le mélange de l'organe viril ou féminin à la divinité, la confusion des attributs actifs et passifs dans ces sortes de symboles de la nature, troublèrent profondément des esprits moins religieux, et, passant du culte à la vie, et du concept du dieu à l'œuvre de l'homme, mirent l'enivrement et l'orgie où devait être l'adoration, et le plaisir à la place du sacrifice : plaisir obtenu par des excitations contre nature, volupté cruelle qui emploie la force à se procurer des victimes. Tel est certainement le sens intime des mœurs des petites nations dont la propagande menaça si longtemps les Israélites en Palestine, et, par moments, les gagna. Le même esprit anima, jusque vers la fin de l'ancien monde, et les prêtres eunuques de la Grande Déesse de Phrygie, dont on connaît assez les folies orgiastiques, et tous ces sycophantes errants qui colportaient de ville en ville des cultes infâmes et lucratifs, sous le voile de la dévotion à Isis, à Dionysos, à Adonis ou à Mitra.
Venons aux sacrifices sanglants et à la vertu du sang répandu, selon les Sémites. Sanchonialhon a. sur ce sujet, des passages que l'étrange confusion mythologique où ils sont noyés n'empêche pas de se rapporter à l'antique sémitisme polythéiste ("2). Bornons-nous à mentionner ceux qui ont trait directement au mythe mêlé, mais surtout aryen, de la guerre des Titans, Ce sont, d'abord, la suppression impitoyable des enfants divins ou des prétendants à la divinité (Oura-
(1) Hérodote, i, 181, 182, 199. Remarquouâ aussi ce que l'iiistorien dit de l'universalilé de la prostitution ctiez le peuple à Babjione, et d'uae ancienae loi dont il parle sur ouï-dire. Vraie ou fausse, cette loi n'a pu être imaginée que par des hommes qui faisaient simplement et publiquement du mariage une vente et de la femme une marchandise : les riches achetaient les belles pour le plaisir, les pauvres prenaient les laides, avec des dots payées par les riches. Hérodote trouve la chose assez bien entendue (même livre, 196).
(2) Un trait réellement antique et qui tranche siugulièremeutsur l'amas des puérilités barbares des cosmogouies de cet auteur phénicien (ou de son traducteur grec) est celui par lt;quel commence un des morceaux qu'il a mis bout à bout. Il s'y agit d' <> un certain Élion appelé le Très-Haut » qui engendre, de sa femme Bérith (Alliance), le Ciel et la Terre (p. 25).
nos tue ou veut tuer ses fils; Iles « ou Kronos » répète Ouranos) ; puis la révolte victorieuse d'Ilos. complice âe sa mère la Terre, et aidé de ses compagnons les Élohim « ou Kroniens »; enfin, la mutilation d'Ouranos, dont le sang s'écoule en sources et en ileuves. L'intention se trahit partout de ramener les fables grecques à des origines sémitiques, et le tout ensemble à l'exp'ication évhémériste. 11 serait difficile de ne pas voir une tradition propre et sérieuse des Sémites dans un trait de la cosmogonie conservée par Bérose ; c'est celui où Bel est représenté se tranchant lui-même la tète, et les autres dieux pétrissant du limon avec le sang versé, et modelant des hommes, c'est-à-dire des êtres destinés à participer de la raison divine (1). L'effort cosmogonique de ces peuples les conduisit donc, comme il conduisit de leur côté les Aryens de l'Inde, à généraliser l'idée du saciilice et à l'appliquer à la divinité même, pour en faire le principe de production de la vie individuelle. Nous ignorons malheureusement les développements sémitiques de cette idée ; nous en ignorons l'époque, qui doit être ancienne mais ne saurait être primitive puisque la seule explication possible en est dans une doctrine, profonde, si l'on veut, mais peu naturelle, transportant de l'homme à Dieu l'acte par laquelle l'homme croit fléchir Dieu, Je cite ici le trait de Bérose, pour la barbarie de la forme, et comme exemple à la fois desacrifice sanglant et de grands effets attendus du sang versé. Une idée analogue, et sans doute originaire des mêmes contrées, quoiqu'elle se rencontre dans la Grèce antique, est celle de la mutilation du dieu et de la productivité du sang de son membre coupé. Tantôt il s'y agit d'un crime divin symbolique, comme chez les Grecs, et comme dans le passage de Sanchoniathon qui rappelle exactement la mythologie grecque; tantôt le récit suppose un sacrifice volontaire : El (llos ou Kronos) se retranche lui-même l'organe viril et force ses compagnons à l'imiter. L'auteur place la scène dans un temps de peste et de mortalité, et ajoute que, bientôt après, El voua un culte à son fils, la iMort, qu'il avait eu de la Déesse du Changement (sous le nom grecRhéa de cette dernière) (2). Ici, nous tenons certainement le concept des Sémites, car le dieu de leurs nations est appelé à personnifier une de leurs coutumes essentielles. Le but est la conjuration de la mort qui menace le peuple; le moyen est une expiation, un sacrifice; l'objet sacrifié est l'organe de latiansmission de la vie, la vie même par conséquent.
Imaginons maintenant que, par une sorte de transaction comme il s'en lait avec les dieux, l'amputation se réduise à une circoncision :
(1) Chronique d'Eusèbe, éd. Aucher, p. 24, t. I.
(2) Fragments de Sauchoniatlion, éd. Orelli, p. 34 et
nous pouvons être conduits à une origine de la grande pratique nationale des Hébreux: Je dis une, parce qu'un sens plus idéal et plus élevé de cet usage sacré me semble probable (voir le chapitre précédent). Et cependant quand on voit les Hébreux de la légende de Moïse recevoir l'ordre de sacrifier à Jéhovah tous leurs premiers-nés mâles ou de les racheter par substitution, quand on voit Jéhovah rencontrer Moïse dans une hôtellerie et menacer sa vie jusqu'au moment où Séphora sa femme tranche le prépuce de leur fils (1), il est naturel de croire que les Hébreux de la légende d'Ahraham entendent racheter d'Élohim, par la circoncision, si ce n'est proprement les organes physiques de la génération du peuple, au moins et grâce à une sorte d'extension symbolique assez intelligible, sa conservation, la vie de ses enfants. Ce motif aura pris chez eux vraisemblablement une caractère moral tout particulier, à cause du sentiment qu'ils ont eu des vices à expier touchant cet organe, et des lois de pureté dont la circoncision se trouvait être un symbole.
Imaginons, au contraire, que le pacte de la circoncision substituée à ce sacrifice de la vie, qu'un dieu réclame impérieusement dans certaines rencontres, ne se soit point présenté aux esprits, ou du moins n'ait pas prévalu chez telle nation, chez les Phéniciens, chez les peuples de l'Asie Mineure mêlés ou gagnés au Sémitisme (qui, en effet, ne l'ont pas adoptée), l'émasculation elle-même aura pu paraître nécessaire, et, faute de pouvoir s'appliquer à toute une nation, aura réclamé des victimes choisies. Alors la castration de El et de ses compagnons nous offrira l'image et le sens de l'acte fanatique des hommes qui assumaient la fonction d'accomplir le sacrifice pour le peuple. Nous aurons ces sacerdoces d'eunuques, affectés à des cultes orientaux, longtemps avant l'époque où le monde entier connut les prêtres de Cybèle; et comme nul sentiment de moralité ne les soutient, comme leurs spéculations sur le sexe ambigu des dieux les troublent, nous devrons nous attendre de leur part aux dévotions infâmes et à toutes les extravagances.
Le même passage de Sanchoniathonoù la castration sacrée est rappariée et en quelque sorte dogmatisée, en remontant jusqu à El qui l'institue, renferme l'explication toute semblable d'un autre culte bien plus universel chez les Sémites polythéistes. En ce temps de peste, déjà mentionné, Ilos sacrifie son fils à Ouranos son père. Le fils est dit unique, à cet endroit, quoique, partout ailleurs, nombre d'enfants soient attribués à Ilos. Le saciifice est un holocauste, c'est-à-dire que la victime est consumée par le feu. Ouranos, enfin, est un nom auquel on n'a pas à s'arrêter, ce Dieu grec, dans la compilation si
(1) Exode, XIII, 12-113, et iv, 24-26,
confuse de l'auteur, étant lui-même engendré par le dieu essentiellement sémitique Élioun, avec Béritli, ou Alliance, pour mère. Un dieu livre donc son fils unique aux flammes pour apaiser la colère d'un dieu. Un double rapprochement vient à l'esprit : on pense au sacrifice légendaire d'Isaac et au sacrifice symbolique de Dieu à Dieu, qui s'est placé à la racine du christianisme : deux sacrifices déjà rapprochés dans la pensée chrétienne, malgré le changement que l'histoire força d'apporter à la détermination de l'instrument du supplice dans le dernier. Incontestablement les sacrifices sémitiques d'enfants sont le fond commun, antique et réel de tout ce travail de l'imagination religieuse. Au propre et en particulier, ils demeurent le culte éminent des Sémites polythéistes. En général et au figuré, ils s'emploient à la grande épreuve de la foi d'Abraham; ils restent, chez les Hébreux, dans le symbole de l'ofirande et dans l'acte du rachat des premiers-nés (pour ne rien dire des traces d'un autre genre). Dans Sanchoniathon, ils deviennent l'objet de l'explication évhémériste, c'est-à-dire que, admis à titre de faits, ils se présentent comme institués par un ancien dieu, qui ne serait, au vrai, selon cet auteur, qu'un homme de l'antiquité, apothéose par ses descendants. Cette exégèse puérile en suppose-t elle une autre antérieure, et profondément syml)olique,cette fois? Des prêtres phéniciens ou babyloniens avaient ils construit un premier type de leurs sacrifices coutumiers en racontant l'oflrande expiatoire d'un fils de dieu à un dieu par un dieu? On peut le croire. Ce qui est certain, c'est que l'i'lée, après une longue période d'existence et de travail latents, parvint à son plus haut degré de signification idéale dans le christianisme, où elle emprunta à d'autres éléments une partie de sa forme.
La similitude et la continuité traditionnelle sont indubitables. Quel abîme pourtant entre l'idée, telle qu'elle apparaît dans l'antique sémitisme païen, et l'idée considérée dans la ligne de> conceptions d'abord juives et puis chrétiennes, même en prenant cette dt-rnieresous sa forme dogmatique la plus dure et la moins épurée. Ici, tout est dominé par la forte conviction du péché de l'homme; et c'est un dieu juste qui condamne l'humanité coupable; et c'est un dieu d'amour qui se donne en sacrifice pour offrir à l'autre la « satisfaction vicaire ». Mais là, nous avons affaire à une puissance qui dévore ce qu'elle crée, et à laquelle on doit livrer une partie de ses produits pour obtenir la grâce du reste. Une sorte d'étrange symbolisme transcendant, parti de l'imagination d'un dieu jaloux de ses propres enfantements, arrive à celle d'un dieu lui-même sacrifié, volontairement ou non, et de la vertu du sacrifice de la vie comme génératrice de la vie ! et le tout avec les représentations les plus brutales de la génération et de la destruction : l'organe viril amputé, le sang répandu du ciel sur la terre pour la
féconder ! Quoi de plus étonnant et de plus instructif qu'une telle transformation morale d'une idée religieuse, et que l'adaptation d'un même symbole à l'expression de sentiments si profondément dillérents !
La religion des sacrifices d'enfants remonte à une très haute antiquité, sans doute, Un seul culte doit être plus ancien et dater de l'époque même de la première perversion morale chez les Sémites, perversion liée aux premiers faits de chasse, de guerre et de nourriture animale, ainsi que je l'ai indiqué ailleurs. Je veux parler de l'érection et de la consécration des stèles par le sang. Un texte de Sanchoniathon à ce sujet paraît bien se rapporter à une tradition primitive, elle même confirmée apparemment par quelque pratique cultuelle, jusqu'à la fin conservée. Il s'agit encore d'Ouso, frère de Samemroum, de ces personnages fils de géants, descendus d'Age et de Premier-né, et déjà donnés comme les inventeurs de la frostitulion des mères. Cet Ouso, ennemi de son frère, type du chasseur et du guerrier, et qui se vêtit le premier de peaux de bêtes, est regardé par plusieurs mythographes comme une espèce de Mars sémitique. Sa légende doit avoir fourni quelques traits à celle de l'Ésaû biblique, ou réciproquement,et il n'est pas exact dédire pour cela que les patriarches hébreux sont des dieux anciens rabaissés à la stature historique, car on coufond alors le procédé mythologique propre, en général étranger au sémitisme, avec le procédé légendaire, ou avec celui de la personnification symbolique, dont quelques données peuvent provenir de l'histoire à travers la légende.
Quoi qu'il en soit, Ouso, dans Sanchoniathon, élève et consacre deux stèles au Vent et au Beu, les adore et les asperge du sang des bêles qu'il a tuées. Ce culte primitif nous fait penser aux stèles de Jacob, sauf que nous avons ici le sang au lieu de l'huile dans les libations. Le mystère de l'éternel anthropomorphe hébreu cède la place aux grands éléments physiques de la vie et de la mort; l'honneur et la supplication empruntent leur matière au meurtre, et nous retrouvons les mêmes onctions barbares qui furent spontanément imaginées par des milliers de tribus, du Mexique au Soudan et du Soudan à la Chine. Sanchoniathon, ou son traducteur grec, toujuurs évhémériste, ajoute que les auteurs de ce culte payèrent leur dette à la mort, mais que les survivants leur vouèrent à eux-mêmes des stèles et des fêtes. En d'autres termes, la tradition rapportait à des dieux la fondation de cette religion sanglante et, par conséquent, la fixait à une antiquité immémoriale. C'est une racine de toutes ces pratiques d'expiation et de purification par le sang qui, sous la forme du taurobole et du criobole, par exemple, pénétrèrent en Grèce et à Rome avec le mystère de la Grande Déesse ; et c'est le principe des théories encore élo-
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quentes aujourd'hui, si ce n'est tout à fait vivantes, qui ont leur importance en librairie, dans les églises et dans les salons (1).
Les sacrifices humains, et spécialement ceux qui prenaient pour victimes les êtres les plus chers à la famille durent s'introduire chez les Sémites, comme chez d'autres nations, dans les circonstances terribles où la foi aux expiations réclamait des offrandes du plus grand prix. Mais, plus que chez d'autres, ils s'étendirent et durèrent. La divinité qui reçut en aliment (2) ces offrandes monstrueuses était la Puissance ou les Puissances (les Schédim de la Bible), sous le symbole astrolàtrique du Feu dévorant, et sous la représentation matérielle du taureau, soit que cet emblème animal eût été emprunté à l'Egypte ou à l'Assyrie, ou qu'il eût été choisi pour son double caractère de force fécondante et d'impétuosité aveugle. Ainsi, on livrait à Baalthis la Noire, la même qu'Astaroth en tant que Nature dévorante, des animaux vivants et des enfants, Jjrûlés dans un taureau d'airain. Le plus souvent c'est à Baal-Moloch que s'offraient ces sacrifices. Ils étaient réels et fréquents, et imputables au fanatisme des parents eux-mêmes. On en est très assuré par les livres des Juifs (3), chez lesquels ils se répandirent avec les autres prostitutions étrangères, pour employer l'expression des prophètes. Mais on voit par les mêmes passages que tout se réduisait dans certains cas^ et sans doute les plus communs, à une cérémonie figurative. Alors les enfants passaient par le feu, c'est-à-dire entre deux bûchers allumés. Ainsi se préparait la transformation de l'horrible réalité en symboles modifiables et progressifs, pour l'époque où le sentiment religieux devait subordonner jusqu'à un certain point, le mobile de la terreur à d'autres mobiles.
Ces coutumes nous paraissent effroyables, et en effet elles le sont. Cependant si nous les comparons au culte de peuplades encore plus dégradées, que nous voyons tahouer, puis assommer par surprise,, en l'honneur des Dieux, les malheureux et les déshérités d'entre leurs membres, il faudra reconnaître qu'il y a eu moins de bassesse, plus de religion et plus d'avenir chez les nations qui livraient leurs propres entrailles en expiation à la divinité dévorante. L'horreur n'est pas pour cela diminuée. On peut même dire que, se liant à des dogmes tout autrement puissants, elle nous contraint de réfléchir à cet enfantement d'actes scélérats qui naissent de l'idée religieuse,
(1) De Maistre, Soirées de Sainl-Pélersbourij, et toute l'école qui voudrait supplie?' Dieu par les su/>plices.
(2) Ezéchiel, xvi, 20.
(3) Psaume cvi ; Rois, u, 16; Lévitique, xvni, 21, et xx, 2 ; Jérémie, vu ; 31 et xxxit, 35 ; Ézéchiel, xvi, 19-38.
selon le poète (1). Mais nous savons, ce que le poète ignorait, que le mal religieux est un effet du mal moral, lequel, essentiellement^ est le mal humain. Nous savons que le progrès des mœurs et le mélange des peuples amènent le progrès de la religion, à travers bien des oscillations, et autant que le permet l'habitude, principe conservateur du mal comme du bien, du mal encore plus facilement que du du bien. Un culte idéalisé , transporté des hommes aux personnes divines, se retrouve après quatre mille ans dans la doctrine descendue des sources sémitiques, et qui couvre l'Europe. Mais il faut l'œil du critique pour démêler encore dans la croyance des chrétiens la tradition, le symbole et la morale des sacrifices humains.
(l) Lucrèce, I, v. 81 : Vereor ne forte rearis Impia te ratiouis inire eleineuta (eu embrassaut le matérialisme d'Epicure) viamque ludogredi sceleris : quod contra seepius illa Relligio peperit scelerosa atqua impia facta. Aulide, etc.