UNE LÉGENDE CHALDÉENNE DU DÉLUGE
prise de détruire la vie et les pécheurs. L'idée de la culpabilité des hommes est exprimée, semble-t-il (1), et répétée, mais sans recevoir aucun développement qui Fasse connaître l'injure dont les dieux ont à se plaindre. Sur Tordre du dieu, Kharisatra fait construire un grand navire dans lequel il enferme ses trésors, ses serviteurs, ses guerriers et des animaux de toutes les espèces, Samas fait l'inondation; Bin, Nabou, Nergal, d'autres dieux encore et des esprits mauvais s'associent à l'œuvre de destruction. Tout périt, les dieux eux-mêmes s'efTraient, montent jusqu'au ciel d'Anou et, comme des chiens cachant leurs queues, se blottissent. Ils se lamentent sur la perte du monde. Mais après deux fois sept jours de navigation, après l'épreuve de lâcher les oiseaux : la colombe, l'hirondelle, qui reviennent, et le corbeau qui se repaît de chair morte, et ne revient pas, Kharisatra prend terre sur une montagne, offre un sacrifice et voit « la grande lumière d'Anou ». Les dieux se pressent autour de Tautel, i l'exception de Bel. qui eût voulu qu'aucun homme ue fût sauvé de l'abîme. Enfin Bel lui-même est amené au pardon par l'intercession de Nouah, purifie le pays et fait un pacte avec le peuple. Kharisatra et les siens sont établis, immortels, dans un lieu écarté, à l'embouchure des fleuves (2).
Les savants linguistes qui ont étudié cet intéressant document y ont relevé des incohérences et des contradictions qui leur ont fait penser qu'il pourrait bien, comme celui de la Bible, être formé d'un assemblage de légendes de différentes provenances locales. Le fait capital est, d'abord, la confirmation qu'il fournit de l'existence d'un fondement réel à la tradition sémitique, susceptible de formes et d'interprétations variées; ensuite, le grand contraste entre le récit où les dieux sont représentés se pressant « comme des bancs de poissons au-dessus du .sacrifice » et un autre où se trouvent accumulés tant de traits enfantins, mais où Jéhovah seul respire la fumée du sacrifice (légende jéhoviste); un autre encore, également monothéiste, où Élohim fait un pacte éternel avec l'homme et tout ce qui a vie sur la terre (légende élohiste). Dans l'un comme dans l'autre de ces derniers le caractère moral de la légende est énergiquement accusé au début et à la fin du récit de la catastrophe.
(1) II ne se pourrait guère qu'ua peuple croyant à des dieux quelconques n'attachât pas une idée de punition à une catastrophe qui vient le frapper ; mais de quel genre de méfaits s'accuse-t-il lui-même, c'est ce qu'il importerait de savoir.
(2) Voyez pour les fragments traduits du poème d'izdubar, F. Lenormaut dans les Premièrts civilisations, Le déluge et l'épopée babylonienne , Il y a malheureusement à déplorer beaucoup de lacunes, et certains passages sont obscurs, de traduction incertaine.
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Le troisième des grands dieux de l'ancienne mythologie chaldéenne est Moul-i(e le Seigneur de la région souterraine. Son domaine^ et celui de son épouse Nin-ge, est le lieu sans retour, le Sépulcre, le Temple des morts, par euphémie, le Te aple tout court, pays ténébreux, séjour immuable. On y entre par sept portes dont la principale est à l'occident, près d'une haute montagne dont le grand réservoir des eaux baigne les fondements, et il est divivé en sept cercles (mais ceci seulement d'après des documents d'une époque où l'astrologie babylonienne avait admis une division semblable pour le ciel). Cette division a fourni, comme on sait, trois mille ans encore après, le plan du monde de la Divine comédie.
Les esprits mauvais, particulièrement ceux qui causent les maladies, sortent, au moins en partie, de l'Hadès chaldéen, mais cette circonstance a peu d'importance; car le partage de ces agents comme bons ou méchants semble ne dépendre d'aucun principe fixe; il n'exclut pas leurs changements d'humeur et leurs alliances. A plus forte raison, les distinctions faites entre eux ne se rattachent nullement à celle du bien et du mal moral; mais l'imagination, dans ce dualisme, est dirigée par les rapports variables de l'expérience. Le souverain de l'empire des morts n'a donc nullement le caractère qu'ont pu lui donner des religions dont le dualisme s'établit entre les œuvres méritoires et les actes coupables, entre la récompense et le châtiment. Ce dieu est invoqué, à l'instar des autres dieux, dans les hymnes magiques, et reçoit comme eux des titres qui impliquent souveraineté et protection. Son fils, Nin-dar, est un des plus puissants dieux protecteurs, l'ennemi essentiel et constant des ténèbres et des esprits ténébreux. L'explication de cette anomalie apparente est facile et toute physique. La mythologie chaldéenne a, de même que celle de l'Egypte, son soleil diurne et son soleil nocturne. Si le soleil descend tous les jours dans je monde inférieur, tous les jours aussi il en sort triomphant ; on peut même dire qu'il y a pris naissance, puisque l'imagination est libre de tirer mythlogiquement le Jour de la Nuit, comme la Nuit du Jour. En fait, le premier de ces points de vue est dominant dans les cosmogonies antiques, et il l'est redevenu dans la métaphysique évolutioniste moderne (1). Or le fils de Moul-ge, Nin-
(1) Une question que l'on se pose dans les discussions que soulèvent les théories de la causalité est d'expliquer pourquoi nous ne regardons pas la nuit comme la cause du jour, ou vice versa, malgré leur succession constante. Estil bien certain que nous ne tombions jamais dans celte erreur 1 que font les métaphysiciens de l'évolutioni^mR, quand, d'un côté, ils déclarent que tout phénomène a une caune antécédente, et, de l'autre, que l'inférieur a précédé le supérieur : l'enveloppé, le développé ; l'homogène, le distinct : toujours la nuit avant jour?
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dar est le soleil de nuit ; il est né dans l'abîme et il en sort pour mesurer le temps, régler les saisons et la vie, présider aux destinées humaines. Oud^ le soleil diurne, roi et arbitre des dieux, partage ces attributions et représente le côté lumineux et vainqueur du même dualisme : Exemple remarquable du dédoublement de la personniûcation, à raison de la difïérence des fonctions ou des circonstances.
Le monde souterrain se présente encore sous un autre aspect, familier aux légendes des tribus touraniennes ; c'est la région des métaux et le séjour des dieux des mineurs. Les métaux utiles, les métaux précieux et les gemmes ont leurs divinités spéciales, et on sait combien de superstitions s'attachent aux talismans du genre métallurgique; combien de contes merveilleux, à la recherche des trésors cachés, ou de tels autres objets rares qu'il faut ravir aux esprits qui en ont la garde, el dont la possession disputée confère des pouvoirs magiques. Nin-dar, le soleil de nuit, est le dieu principal du monde métallique. L'antique religion chaldéenne est la source de ce genre de merveillosité, comme de bien d'autres. Les rapports établis entre les métaux et les planètes, à l'époque où les dieux chaldéens devinrent les dieux astraux du culte babylonien, se sont perpétués dans les spéculations des alchimistes, ainsi reliées à celles des astrologues. On sait les assimilations non seulement de l'or au Soleil, mais du plomb à Saturne, du cuivre à Vénus, etc. Les dieux des Latins ont pris^ dans cette nomenclature^ la place des dieux des Grecs, qui avaient pris celle des dieux planétaires des Babyloniens, qui avaient pris celle des dieux chtoniens de la Ghaldée primitive; et on trouverait encore aujourd'hui, dans certaines rêveries sur les influences astrales, la trace des mêmes rapports imaginaires qui avaient, on ne sait plus comment, séduit les adorateurs de Moul-ge, Souverain des morts et père du Roi des métaux.
L'état des morts dans le Kur-nudé, l'enfer chaldéen, est semblable à celui que les Grecs ont imaginé dans l'Hadès, les Hébreux dans le Schéol. Il y a évidemment quelque chose de naturel dans cette fiction des ombres, apparences sans corporéité sérieuse, organismes sans fonctions, puissances sans acte. G'est, à vrai dire, l'idée de puissance qui se montre là, en se donnant une ombre pour substratum. Aussi, l'idée d'anéantissement n'y étant pas, celle de la reviviscence y peut entrer. Les morts peuvent reprendre temporairement les fonctions vitales, moyennant l'emploi de procédés convenables, être évoqués par des formules magiques, ou même ressusciter réellement par la volonté des dieux, enfin recevoir le don d'immortalité, comme Kharisatra dans Je poème d'Jz-du-bar, ou Hénoch dans la Bible (1). La
(1) On a remarqué l'identité de signification des noms du père de Kha-
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magie et la divination se développèrent chez les Chaldéens, plus que chez aucun autre peuple de l'antiquité, dans le sens de la nécromancie . A l'époque où une cei'taine école philosophico-religieuse du monde grec s'appliqua à idéaliser les grandes religions du passé, dans le but de les ramener à l'unité, on alla jusqu'à dire que « selon la doctrine des mages, tous les hommes devaient ressusciter et être immortels^ et toutes choses durer par l'effet de leurs prières » (1). Mais ce qui ressort des documents, quand on y cherche quelque idée générale et profonde au milieu de l'amas des superstitions et des traits nombreux qui dénotent l'existence d'un corps de sorciers faisant métier de l'évocation des esprits des morts et des fourberies de la ventriloquie, c'est seulement l'idée d'une boisson divine, d'une « liqueur de vie », à la disposition du Roi de Tabime, jalousement gardée, au fond du Knrnulé, par une déesse chlonienne dont la puissance peut cependant être dominée par un dieu supérieur tel que Nouah(2j. Ce mythe est l'un de ceux qui se retrouvent un peu partout, et dont il y a trace dans le chapitre m de la Genèse, qui supposent un sentiment jaloux chez les dieux, et la possibilité de leur ravir le secret de l'immortalité. Mais de semblables imaginations, même quand elles sont liées, comme ici, à l'opinion de la persistance des esprits, sont encore bien éloignées de l'idée d'une résurrection ou réincarnation promise à tous les hommes. La mort, en cet ordre de croyances, est la destinée fatale et commune, l'état permanent, défmitif des mortels : non point la mort en tant qu'anéantissement, suivant le sens qui s'est établi à dater de l'époque où l'on a opposé la mort, comme un pur fait négatif et brutal, à la doctrine philosophique de l'immortalité de l'âme, mais la mort comme élat des morts \ et cet état n'est pas le post mortem nihil des épicuriens. Au reste, il est permis de croire que l'opinion primitive et naturelle, — le fait nous montre assez qu'elle fut naturelle aux Sémites, aux Grecs et à bien d'autres — est mieux
risatra, dans le poème, et du pèred'Héuoch dans la Bible. Ce rapprocUeuient, joiut à l'emploi, quoique si différent des deux parts, du nom de Nouah dans l'une et l'autre des légendes du déluge, est bien propre à confirmer l'existence de traditions légendaires parallèles. Le c^utra^e n'en devieut que plus frappant entre l'esprit qui s'est appliqué d'un côté et celui qui s'est appliqué de l'autre à l'interprétation de faits originaires communs quels qu'ils soient. Le dire relatif à Hénoch, dans la Bible, est d'une admirable sobriété, et sa siguification toute morale : il marcha dans les voies de Dieu, puis il disparut, car Dieu l'avait enlevé.
(1) L'historien Théopompe dans la préface des Vies des p/iilosop/ies de Diogèue Laerce.
(2) Voyez F. Lenormant, La divination chez les Chaldéens, p. 151 et suiv. et Je fragment de la Descente d'Istar aux enfers, dans les Premières civilisations du même auteur, p. 81 et suiv.
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fondée, même physiologiquement, que la pure négation d'existence, dont l'unique argument est un défaut de perception.
Au résumé, si la mythologie s'est amu.'^ée à des fables sur le royaume des morts et sur la conquête derimmortalité. tout le sérieux delà religion, chez les Chaldéens comme chez les Sémites. a concerné les biens de la vie présente, les biens matériels, et ils ont demandé à la magie les moyens de les obtenir des dieux bienfaisants et de se défendre de la violence ou des embûches des esprits mauvais. Les hymnes magiques ont fait connaître un dieu chaidéen. intéressant à cet égard, parce qu'il est le représentant, en un sens tout matériel, d'une idée dont l'importance a été grande dans les leligions d'inspiration morale : le mazdéisme et le christianisme. C'est l'idée de médiation. Silikmoulou-ki est le principal agent et distibuteur des grâces; son nom paraît avoir pour significatioa celte fonction médi:itrice, qu'il remplit auprès du dieu Éa, et dont même d'autres dieux dépendent, qui ne sont pas des moins grands. Il est le miséricordieux par excellence, celui qui marche devant Éa, son fils aîné, son messager, le dépositaire de ses secrets libérateurs, le maître des incantations, le guerrier, le seigneur des batailles, celui qui porte secours contre la peste, la fièvre et tous les maux possibles en accomplissant les rites qui assurent la défaite des esprits du mal (1). Les prêtres, selon toute apparence, étaient les médiateurs de ce médiateur et le représentaient dans les exorcismes divers pour mettre en fuite « l'outouq mauvais, l'alal mauvais, le gigim mauvais, etc., etc., le spectre, le vampire, l'incube et le succube, etc., etc. »
Il serait inutile ici d'énumérer les dieux d'ordre inférieur de cette nomenclature; il est plus intéressant de se rendre compte des assimilations et des transformations d'attributs par lesquelles on pas^a des dieux de la Chaldée antique à ceux des emi)ires de Babylone et de Ninive. La fusion, très ancienne, comme nous l'avons dit, subordonna les éléments d'origine touranienne et en paitie les altéra, sans aucun effort pour les annihiler. Les corporations locales de prêtres qui donnaient à la spéculation et aux cultes (en y joignant l'observation exacte du ciel), la direction astrologique, prirent simplement le pas sur les anciens sorciers, qui cependant continuèrent la pratique de toutes les espèces de divination en usage. L'identification des dieux anciens de la basse Chaldée, tels que Anna, Éa, Moul-ge, à ceux de Babylone et de l'Assyrie créait seulement une double terminologie, — la traduction des noms de la vieille langue touranienne en noms de langue assyrienne, c'est-à-dire sémitique, se faisant couramment
(l) F. Leuormaut, Lamagie, p. 114 sq.