CHAPITRE XXX Récapitulation
J'ai formulé les principes les plus probablement applicables aux origines morales de l'humanité. J'ai ensuite exposé les antiques diversités ethniques, linguistiques, morales, religieuses d'un certain nombre de familles humaines, aussi brièvement que je le pouvais en ne me bornant pas à des généralités vagues et purement assertives. Sur ce sujet, je n'ai prétendu rien enseigner à l'anthropologiste, au philologue, au mythologue, à l'archéologue, de ce qui appartient à leurs études. J'avais, au contraire, et j'ai toujours beaucoup à apprendre d'eux. Mais le public préoccupé des grandes lois de la pensée et de l'histoire est aujourd'hui trop peu instruit des résultats particuliers, souvent très importants, obtenus dans chaque branche de travaux. J'étais donc obligé de faire connaître des séries de faits propres à justifier mes vues^ ou à renverser de vulgaires hypothèses. De leur côté, les hommes qui se livrent aux études spéciales manquent communément de philosophie, on le sait, et de critique encore quelquefois, et d'impartialité, faute d'envisager un objet a aez étendu. C'est à d'autres qu'eux-mêmes qu'il est donné de mettre leurs découvertes en place et de les utiliser. Enfin, la métaphysique et la morale ont longtemps dédaigné l'histoire, et la philosophie de l'histoire, depuis qu'il en existe une, est toute abandonnée aux systèmes. Tant de motifs réunis expliquent assez la part que j'ai cru devoir laisser aux faits dans un livre tel que celui-ci.
Une faible partie de ces faits a été parcourue dans les pages précédentes, et de ceux-là seulement qui s'éloignent le moins, ou par le temps ou par l'esprit, des ères primitives, durant lesquelles la vie morale et intellectuelle des hommes prend presque toute, et presque sans spéculation, la forme religieuse. Une critique encore bien insuffisante et trop souvent négative a été appliquée à ces premières époques. Et cependant on peut déjà voir clairement combien les historiens systématiques de l'humanité ont fait fausse route, combien ils ont vicieusement simplifié les problèmes et méconnu les données capitales du commencement, ou qui permettent de l'aborder par in-
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duction. Hegel et Comte, aussi bien que Bossuet et Vico, traitent l'histoire comme Eudoxe et Ptolémée traitaient l'astronoaiie, avec leurs sphères idéales. Mais ces derniers satisfaisaient aux mouvements des corps célestes, tels qu'ils les constataient; leurs théories permettaient la prévision dans une suffisante mesure, tandis que les philosophes écrivent leurs équations historiques en sacrifiant les faits et les principes qu'ils devraient le moins ignorer, et, loin de faire prévoir la moindre découverte dans le champ des antiquités, leurs systèmes ont toujours à redouter les connaissances acquises.
Sans être plus avancé que mon sujet ne le comportait, dans le cours de l'histoire, j'ai assez appliqué l'analyse et l'induction à l'origine et aux premiers termes du développement humain, pour avoir la réponse à deux questions que la philosophie a souvent et diversement tranchées : l'une, S'il y a une morale distincte de r histoire; l'autre, Si l'humanité a eu pour loi le progrès, simplement et dès le point de départ de la conscience.
Il y a une morale distincte de l'histoire, c'est-à-dire distincte de ses propres applications, quelles qu'elles soient. L'histoire elle-même n'est, en un sens, que la suite et la collection de ces dernières. Considérons d'abord l'homme actuel. On peut prendre un homme, élevé par l'expérience et par la raison tout à la fois, comme nous le sommes ou devons l'être, le placer entre sa conscience et les faits, et l'appeler à formuler sa loi : sa loi qui domine les faits, qui domine sa conscience elle-même, en tant que celle-ci sa détermine empiriquement dans l'ordre de la vie. On convient généralement de cette vérité; je veux dire de la supériorité de la conscience aux faits. Beaucoup de philosophes la croient si fortement, ce semble, qu'ils la faussent, en supposant que l'homme, mis à l'épreuve, recevrait de sa conscience une seule et même dictée dans tous les temps et toutes les conditions, si seulement il voulait sincèrement l'écouter. Beaucoup d'autres l'avouent également, mais à leur manière, et, au fond, la renversent , quand ils déclarent que la conscience n'est pas libre et que, dans son idéal, non moins que dans ses actes, elle est à la fois variable et toujours prédéterminée, nécessaire dans ses variations. Ceux-ci nient en réalité que la morale existe ailleurs et autrement que dans l'histoire, et puisse ou doive la dominer. Les premiers paraissent admettre la liberté et les fondements du devoir; mais ils ne laissent pas d'arriver de leur façon à l'affaiblissement du principe de la morale. La forme de leurs thèses, absolue et confuse tout ensemble, le vice de leur psychologie trop peu profonde,, les contradictions auxquelles les concessions qu'ils font au déterminisme les exposent, enfin la méconnaissance de la nature réelle et historique du mal moral, tout cela
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jette ces philosophes hors des faits et rend leurs doctrines impuissantes pour la science, inutiles dans le monde.
Prenons l'homme comme il put être à peu de distance de ses origines, que nous ignorons (1). Il posséda comme nous, en vertu de sa seule nature, cette conscience qui domine les faits par une loi du bien, ou un idéal, et se domine elle-même. Son expérience était courte, mais l'intensité supplée au nombre, quand il s'agit de certains actes et de certaines impressions. Le mal n'existait pas dans l'idéal, il exista dans le fait. Il s'accrut, il s'enracina par l'habitude individuelle et sociale, parla solidarité. Dans la mesure et sur les points où la conscience vint à se le déguiser, à se le représenter même comme bien, puis la pratique à le corroborer par les institutions, l'idéal faiblit, s'altéra, se déforma, passi d'un principe à l'autre par les contraires; et toutefois l'idée du meilleur ne cessa point de s'opposer partout au réel de la vie, à la conduite humaine, tant que l'abrutissement complet ne fut pas obtenu. C'est cet idéal, en tant que tel, et abstraction faite de ses déterminations bonnes ou mauvaises, qui, par sa seule existence, pose aussi l'existence d'une morale hors de l'histoire. C'est lui qui, s'il est obéi, quel qu'il soit et quelque dégradé qu'il paraisse à d'autres hommes et à un autre point de vue, ne saurait manquer d'engendrer progressivement la moralité de ceux dont la vertu réussira à diminuer l'intervalle de leurs actes et de leur représentation propre du bien.
Ainsi l'histoire est contenue en principe dans la morale. Il devrait suffire, envers les philosophes qui nient cette vérité, de les engager à rentrer en eux-mêmes, en simple qualité d'hommes ; ils peuvent en effet retrouver dans leur conscience ce fait universel : que la pensée juge, corrige, refait, recompose sans cesse les jugements individuels et sociaux, les actes, les événements, en un mot l'histoire. Or, une telle disposition ne saurait être donnée, avoir toujours été donnée chez l'homme de réflexion, virtuellement chez tous, sans que l'histoire de tous ne soit renfermée en ce sens dans la morale de tous et en soit une fonction.
Mais, dans un autre sens, la morale à son tour est contenue dans
(l) Je dis à peu de distance ; mais s'il a vécu, fût-ce eu traversaut des périodes géologiques entières, daas des états sociaux extrêmement restreints, avec des désirs très bornés, des coutumes à peu près fixes et peu de raisons d'en changer, le temps écoulé ne compte pas et l'origine est comme toute proche. Il est remarquable que les explorations géologiques nous obligent à reporter l'apparition terrestre de l'homme à des époques plus reculées qu'on ne l'a cru lomgtemps possible, et que cependant des caractères intellectuels et moraux que nous n'avons pas tort d'appeler priwz'^i/s appartiennent à des peuples placés, pour nous à Ventrée de VInsloire : Égyptiens, Chinois, Arvens, Chaldéens, Hébreux.