RÉCAPITULATION. LE PROGRÈS DANS L HISTOIRE
l'histoire, est une fonction de l'histoire, et ne saurait en être séparée par aucune construction rationnelle avec certitude. L'homme de Texpérience doit être le sujet d'une théorie faite pour lui et qu'il puisse accepter, et ce même homme en sera toujours l'auteur. Or, c'est lui dont la moralité corrompue a fait des lois injustes, des sociétés perverses, des religions menteuses, puis de faux systèmes pour les justifier. C'est lui qui en fait encore, et c'est enfin lui qui tantôt s'élève jusqu'à les juger et les condamner, tantôt se trouve réduit à la triste condition d'approuver et de répéter de bonne foi, de bonne volonté, en toute sûreté de conscience, les faits que cette conscience n'a pu produire une première fois sans savoir qu'elle manquait à sa loi. Dès lors quelle garantie le pur moraliste peut-il donner de la vérité de ses thèses? Quelles qu'elles soient, il les tient du travail de l'humanité et de son travail propre; sa conscience n'est point à l'état pur, et la croyance dont il est l'organe demande à être étudiée dans la sphère de l'expérience, dans l'histoire, qui est l'expérience humaine généralisée.
Ainsi, d'une part, nous ne pouvons atteindre la morale qu'à travers l'histoire, sous peine de nous exposer à l'illusion en deux sens contraires : ou de prendre pour le bien et le vrai invariables des principes qui nous viennent de la solidarité et du passé, ou de nier le caractère universel et constant de notions dont l'humanité n'a jamais été dépourvue, mais que notre dialectique particulière, nos systèmes nous porteraient à fausser ou à répudier. D'une autre part^ nous ne pouvons comprendre et juger l'histoire sans faire usage des idées morales qui l'engendrent et la dominent, alors même qu'elles en subissent la réaction et s'altèrent continuellement dans leurs applications. L'histoire séparée du bien, qu'elle ne réalise point, conduit ses spectateurs et ses théoriciens au relâchement et à la corruption de la conscience.
J'ai tâché de tenir compte de cette double vérité dans mes analyses mêlées de psychologie et de faits, de principes généraux et de critique, de constatations et de discussions. La vraie philosophie de l'histoire ne saurait être, en effet, ni traitée par une méthode simple, purement synthétique, ni abandonnée au conflit des faits sans loi morale souveraine et sans règle pour les jugements.
L'autre question sur laquelle j'ai maintenant à m'expliquer est celle du progrès de l'humanité. H n'en est pas de plus importante et de plus liée en bien comme en mal à la moralité de notre époque. La croyance au progrès nous distingue fortement des siècles précédents. Elle est pour nous une cause de force, un mobile de changement et d'améliorations, un principe d'affranchissement du passé, de ses
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erreurs et de ses crimes, presque une religion qui nous tient provisoirement lieu de tant de vérités qui nous manquent, ou que nous ne savons plus reconnaître au sein de nos doctrines en décomposition. Mais cette même foi est surtout propre à nous affaiblir, à nous énerver, quand nous abdiquons la liberté de notre arbitre en faveur d'une sorte de fonction naturelle, ou évolution des faits, qui engendrerait le bien d'elle-même et sans notre vertu, nous prenant pour de simples instruments, La loi du progrès ainsi comprise a encore ce résultat de démoraliser l'histoire, en déclarant a posteriori nécessaire et bon ce qui a été, nécessaire et bon ce qui est, du moment que de grandes et visibles puissances en assurent le succès et la durée. Ces jugements qu'on pourrait appeler paresseux sont les plus faciles de tous et les plus illusoires, car il n'est rien de si aisé à l'esprit humain que de reconnaître des fails acquis, rien de si difficile que de comprendre et de démêler l'immensité de ceux qui pourraient être. Et pourtant s'il est quelque chose de spécifique à la conscience humaine, c'est de supposer, de conjecturer et de prévoir. Depuis que les jugements optimistes et fatalistes sont en vogue, il n'a pas été écrit dans l'école dominante un livre d'histoire qui soit vraiment œuvre d'homme.
Au reste, la question du progrès n'a jamais été traitée. J'entends que nul philosophe ne l'a définie rigoureusement avant de la résoudre ; que les termes vagues dans lesquels on l'a posée ne permettaient point de conclusion nette; que les conditions, les abstractions, les sacrifices nécessaires pour admettre avec apparence de raison la marche ascendante d'une humanité presque toute encore plongée [dans une abjection profonde, n'ont pas été l'objet d'une étude attentive. Des difficultés de tout genre n'ont été levées que par des hypothèses bâties à la légère ou fondées sur la prévention : soit qu'on ait traité le progrès de principe, ou qu'on l'ait regardé comme un fait à vérifier empiriquement; soit qu'on l'ait jugé naturel, en quelque sorte, avec un point de départ pris dans l'homme à l'état purement animal, ou qu'on y ait vu un acte divin de restauration, chez certains peuples après une période de corruption universelle; soit, enfin, que la série d'avancement ail paru porter sur tous les temps, tous les peuples et toutes les parties de la vie physique, intellectuelle et morale des peuples, ce qui est une contre-vérité patente, soit qu'en l'ait seulement cherchée dans certaines phases, certaines nations et certains traits caractéristiques, dont il faudraitalors déterminer le lien et former un ensemble cohérent, par d'autres moyens que des vues d'histoire imaginaire ou apocryphe. Rien de cela n'a été fait. Des notions historiques vagues ou suspectes ont tenu lieu de toute investigation sur les origines et sur les rapports de succession ou d'intluence des races, des reUgions et des États ; et le problème qui domine ici tous les autres.
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celui des effets de la liberté morale sur les destinées des peuples a été négligé ou rejeté systématiquement.
Ce n'est qu'après avoir parcouru les périodes principales des faits, des idées et des croyances dans les diff'érentes séries de l'humanité qu'il est possible déjuger en quel sens et sur quels sujets, dans quelles limites^ pour quelles raisons, il y a eu progrès jusqu'à nous, et en quoi nous pouvons espérer que ce progrès se continuera à l'avenir. Les prestiges de la loi fatale se dissipant aux yeux du philosophe, avec les fausses relations historiques, qui ont été imaginées pour la servir, il peut voir cette grande loi se réduire pour l'expérience à un fait, déjà bien considérable : à savoir, que la civilisation européenne est héritière des conquêtes morales et des travaux de plusieurs grandes races diversement douées et diversement méritantes; qu'elle est parvenue, sur ce fondement, à prendre la conscience et la possession de ses propres fonctions à un degré jusqu'ici inconnu, à s'appuyer sur la notion même du progrès, à créer des méthodes, à composer graduellement des sciences et des arts qui deviennent à leur tour des adjuvants puissants de son perfectionnement.
Au-dessus de ce grand fait, auquel l'humanité tout entière est loin d'avoir participé, on peut concevoir deux lois : l'une serait la donnée divine et providentielle d'une destinée terrestre pour les hommes envisagés en un seul corps, destinée qu'ils atteindraient indépendamment des fluctuations de la liberté, et peut-être par l'organe de certains d'entre eux seulement et d'une seule religion. L'autre serait une simple loi psychologique en vertu de laquelle l'action constante des bons mobiles^ des bonnes passioas fondamentales de la nature humaine, jointe à l'accumulation des mérites et des connaissances, pendant que toutes les déterminations fausses ou perverses de la volonté se détruiraient mutuellement ou ne produiraient que des ondulations bientôt interrompues, conduirait infailliblement les sociétés à l'amélioration croissante de leurs relations et à la moralité de plus en plus grande de leurs membres.
La croyance à une destinée est de l'essence de toute religion développée. Mais la fin que l'humanité doit atteindre, selon les croyances de ce genre, n'est pas toujours terrestre; elle n'est jamais promise à tous les hommes sans conditions; elle n'est pas attendue de leur seule vertu, mais il faut l'intervention d'un Dieu. Un but infaillible n'est fixé religieusement, soit à un homme, soit à une société, qu'autant que l'ont croit à l'action divine sur l'àme ou sur le monde. Sans cela les vertus humaines individuelles ne suffiraient point, et les vices, à plus forte raison demeureraient un empêchement. La destinée en ce sens ne peut donc être ni affirmée ni combattue que dans la sphère des religions et de la critique religieuse. En un mot, ce ne saurait
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être une loi reconnaissable de l'histoire. Les philosophes religieux qui, regardent le christianisme comme un agent essentiel de civilisation, appelé par sa nature à conduire l'humanité à son salut temporel, terme du progrès, confondent les genres, si cette expression m'est permise; ils attribuent à la religion une mission et un but que son auteur et ses fondateurs répudiaient en tant que marche et fin naturelle des choses et œuvre de ce monde, sans miracle (1). Quant à ceux qui font reposer la destinée temporelle sur une notion vague d'optimisme, avec une idée vague de Dieu pour garant, ou plutôt n'ayant pour tout Dieu que le Progrès même, à ceux qui etïacent l'individu et son vrai caractère, méconnaissent la liberté et ses oeuvres, et se montrent insensibles au mxl en le déclarant indifférent à l'ubtenlion définitive du bien, ils ne sortent du fatalisme vulgaire que par une religiosité sans base où manquent les éléments essentiels de la foi aussi bien que de la science et de l'histoire.
Au premier aperçu, une loi psychologique, telle que je l'indiquais, paraîtrait se distinguer du fatalisme. Les produits de la liberté y sont reçus à condition de se neutraliser quand ils se dirigent en sens contraire du bien et du progrès; et il est très vrai que l'accumulation des actes favorables, tant pour le mérite moral que pour les connaissances acquises et les oeuvres réalisées, chez les nations comme chez les individus, est une loi qui se comprend clairement, et d'ailleurs s'observe et se vérifie. Or, cette loi est précisément le progrès. Il serait certain et se continuerait indéfiniment, si le mal ne venait point à la traverse, si les erreurs, les vices, les crimes n'avaient aussi leurs résultats et leurs accumulations, chez les nations comme chez les individus. Mais la croissance du mal se conçoit non moins aisément que la croissancedu bien. Les exemples n'en sont pas rares : on en trouve sur toute échelle, dans l'homme, dans le monde, dans l'histoire. Il m'est donc impossible d'admettre que les actes de déviation, eu égard à la loi et aux vérités morales, soient nécessairement et par leur nature appelés à s'annuler mutuellement et à disparaître dans les résultantes. Au contraire, je crois avoir montré comment les lois de l'habitude et et de la solidarité étendent, généralisent et prolongent les effets des premières aberrations de la conscience, dans une série quelconque de déterminations individuelles ou sociales. L'expérience la plus sommaire, un seul regard sur la vie des peuples confirment
(1) Si l'on veut bien se former uue idée précise de ce qu'on appelle et ce qu'on a raison d'appeler civilisation, on reconnaîtra sans peine que les Grecs et et les Romains étaient nos semblables en tant qu'hommes civilisés, plus voisins de nous en cela que les gens du moyen âge. Ils n'étaient pourtant pas chrétiens et ceux-ci l'étaient.
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suffisamment ici l'analyse psychologique, pour tout esprit que ne dominent pas de fortes préventions.
Il est incontestable, et c'est encore un fait qu'on peut hardiment appeler historique et général, aussi bien que singulier et d'expérience per sonnelle, que ces premières aberrations dont je parle, n'ont été épargnées aux auteurs d'aucune race. Il s'ensuit delà que la loi du progrès, sur quelques points qu'elle porte, et quelles que soient les nations assez heureuses pour s'être affermies à un certain moment dans l.-i voie du bien, ne saurait en tous cas exister simplement, naturellement, et s'être manisfestée dès le point de départ de la conscience. C'est au contraire une déchéance morale qui s'est caractérisée partout à l'origine ou dès les premiers termes de l'exercice de l'arbitre humain. Je suppose, en effet, que l'homme a dû commencer sa carrière en tant qu'homme, c'est-à-dire sous la loi de moralité et sous l'impre.ssion de cette loi. Je le suppose, faute de pouvoir comprendre un autre commencement, une autre nature première, ou un passage de cette première à une seconde nature; et parce qu'il faut, de nécessité, indépendamment de toute hypothèse sur les origines physiques, envisager quelque part et de quelque manière un commencement moral pour un être moral, et des données historiques primitives de conscience, de réflexion, de raison, de justice pour un être qui a développé tout cela dans l'histoire.
Qu'on admette donc, si l'on peut, que le début de l'homme dans la moralité n'est pas son premier début. Alors je laisserai de côté celui-ci, que nous ignorons; je m'attacherai à l'autre, et, considérant le moment quelconque où il se trouva vrai d'affirmer que l'homme avait la notion du juste et de l'injuste, je dirai que, dans ce moment même, et pour la première fois il fut libre, il reconnut une distinction et un désaccord possible entre sa conscience et ses actes, entre la vérité morale et les faits. Ce désordre ayant été produit, et non pas réparé, mais continué, répété par son auteur, ce fut alors le vrai commencement du mal moral, une déchéance de la nature morale, consistant en ce que les passions et la volonté ne se conforment point à la raison, et la même en un mot, identiquement la même, eu égard à l'ensemble des individus, des occasions et des actes, que si la lutte du bien et du mal avait eu cette même issue une première fois au sein de l'innocence édénique. Le mal étant d'ailleurs corroboré par des institutions, justifié par des doctrines qui devenaient à leur tour des œuvres conscientes et volontaires après avoir été, comme on le veut, des produits de l'instinct et de la fatalité, il est clair encore par là que l'homme se trouva établi un jour à l'état de déchéance par rapport à lui-même, à sa pensée actuelle, et que son progrès ne put être qu'une restauration de sa nature normale, telle qu'il la conce-
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vait et que, par conséquent, elle était. Le moyen essentiel ainsi que le fruit croissant de la restauration était, ce qu'il est resté, l'empire de la réflexion, le développement de la volonté libre devant la conscience éveillée. Mais aussi la négligence, l'abandon, le mépris^ ensuite l'atrophie graduelle de la réflexion et de la volonté, au bénéfice des habitudes et des passions aveugles, était, ce qu'il est toujours, un danger sans cesse présent ou une cause active et dès lors croissante de rétrogradation et de dépossession des biens acquis.
Selon cette manière de voir, on ne décide rien touchant le plus ancien état et les premiers débuts de la vie de l'homme sur la planète. On peut même se tenir aux opinions devenues si vulgaires et qui envisagent l'origine dans l'état mental animal, si l'on croit pouvoir s'expliquer l'humanité avec cette hypothèse et avec cet appel, suivant moi illusoire, à la loi de continuité. 11 ne faudra pas moins convenir que l'homme, arrivé à l'état de moralité, s'est trouvé, par là même, dans l'état de déchéance. Il s'y est vu, dans la mesure où lui-même s'est reconnu inégal à son idéal, où il a constaté le grand fait de la divergence entre sa propre conscience du bien et ses actes, entre les actions qu'il pouvait faire, et savait pouvoir faire, et celles qu'il faisait, entre l'ordre moral, tel qu'il le concevait, et les séries les déterminations empiriques de ses semblables, dans chacune de leurs sociétés. Alors l'exposition des vertus et des vices, présentés comme des produits de l'exercice primitif de l'arbitre, servirait de compendium symbolique à l'histoire réelle de l'avènement et des chutes de la moralité (ci-dessus, 1" partie, c. v et suivants)^ et ne laisserait pas de représenter la vérité, aux yeux de quiconque croit seulement à la liberté. Pour moi, je l'admets littéralement, et c'est la seule histoire des premières familles de l'humanité que l'induction et mon intelligence me permettent de comprendre.
Mais il est essentiel d'observer que les mots déchéance et chute ne seraient entièrement justes que dans le cas où l'homme s'erait tombé dans le mal du haut de la moralité développée et de la vertu acquise par des luttes antérieuses. Nous avons vu qu'il n'en est pas ainsi, philosophiquement. L'analyse des données morales et du principe des actes nous a montré que la déchéance consista dans ce fait que l'homme, au lieu d'opérer son ascension possible dans le bien, tel que sa réflexion l'entendait et le jugeait applicable, opéra partout sa descente réelle. Il faudrait donc faire usage d'un mot, s'il y en avait un, qui exprimât, non la perte que l'homme aurait faite d'un éden de la vertu, car jamais un tel éden n'exista, mais la suite et l'ensemble des effets de la volonté qui, entre les deux chemins conduisant de l'innocence au bien et de l'innocence au mal, le portèrent à prendre
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le second et à s'y engager plus ou moins avant, à mesure que les questions de devoir et de droit se posèrent à sa conscience (1).
Les défenseurs de la thèse du progrès simple et indéfini pourraient accepter jusqu'à un certain point ces principes et vouloir en éluder les conséquences. Ils accorderaient l'existence constante d'une désharmonie entre la conscience et les faits. Mais loin que ce désordre leur parût, en s'établissant, prouver la déchéance de -on auteur, ils y verraient un signe et un effet de l'élévation graduelle de ce dernier. Ce n'est point l'homme qui descend, diraient-ils, c'est son idéal qui monte, pendant que les faits persistent, et se jugent sur d'autres règles, et finis.sent même par suivre à leur tour l'ascension de l'idéal. L'objection est toute à côté du problème sérieux du mal, et ne porte point. Ceux qui la font nient sans doute la réalité du libre arbitre et ne tiennent pour réellement possible, en chaque occurence, que ce qui est. Alors le débat concerne premièrement cette question, à laquelle tout est subordonné, et que j'ai traitée à plusieurs reprises et à tous les points de vue. Si, au contraire, ils se flattent de croire à la liberté, ils n'y ont point assez réfléchi, et ils oublient que chaque agent est condamnable, condamné par sa propre conscience, déchu à ses propres yenx, dans chaque occasion particulière où son acte volontaire est en o position avec sa pensée du bien. Or, cet agent, c'est tout homme; cette occasion, c'est l'histoire entière; cet acte c'est celui qui se répète sans cesse et qui, commis un certain nombre de fois, dans des cas diversement graves, aux premiers temps de la vie des familles et des nations, a engendré ce lien delà solidarité dans le mal qui donne à la déchéance une existence en quelque sorte matérielle dans la masse de l'humanité (2).
11 est incontestable que la nature est, pour ainsi dire, complice de cet abaissement de l'homme, et le marque d'une empreinte de fatalité. Une loi naturelle des choses, que l'agent moral trouve établie et comme régissant le monde avant lui, de tout temps, et qui est pour le moins étrangère à la loi morale; un ordre qui embrasse les rap-
(1) La question, telle que je l'envisage ici est différente de celle de la Chute de l'Humanité considérée au point de vue universel et cosmique. Cette dernière a été traitée ailleurs (Essais de Critique générale, Troisième Essai, 2e édit., § XIII).
(2) Depuis que la théorie de l'évolution a été embrassée par des philosophes attachés d'autre part à la doctrine du péché original, on a essayé de comprendre le libre arbitre (sans lequel il ne s'aurait v avoir pécAe) comme étant lui-même un produit de l'évolution. La tentative est illogique. Ch. Secrétan a semblé lui-même le reconnaître (voy. La civilisation et la croyance, p. 329). L'évolutioniste ne peut trouver et marquer dans le cours de l'évolution humaine le moment où l'agent prend pour la première fois connaissance de l'alternative du bien et du mal eu son acte, en telle sorte que cela qu'il faisait innocemment, il ne le puisse plus faire que criminellement.
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ports les plus généraux des êtres, et s'inscrit en faux de si loin contre la justice révélée intérieurement à un seul d'entre eux, c'est-à-dire à Ihomme ; un enchaînement de phénomènes au travers desquels la vie, en chaque individu misérable où elle se détermine, semble obligée de prendre toutes sortes de faux-fuyants pour échapper un moment à la fatale rencontre de tant d'ennemis visibles et invisibles qui la pressent de toutes parts; enfin, l'impérieuse nécessité physique qui du mal de l'un tire le bien de l'autre, et réciproquement, tels sont les exemples et les leçons que l'homme reçoit de la nature, s'il l'accepte pour son institutrice. Il eût donc fallu que, stoïcien dès le berceau, il déclarât la scission entre sa conscience et les choses, et trouvât le courage de ne jamais modeler son acte sur l'acte universel, innocent peut-être avant, mais certainement coupable aussitôt que joint à la représentation du mal. Voilà pour chaque homme et pour le premier commencement de tous. Plus tard, celui qui serait demeuré juste, dans la société des consciences violées, puis altérées des autres, aurait eu la tâche énorme, impossible, d'affranchir ses actes de la solidarité de ses semblables et de leurs coutumes; celle de supporter le mal sans réagir par le mal, sans rien exiger ou défendre au delà de son droit le plus strict et le plus pur, sans rien abandonner non plus de la cause du bien, quelles que soient les passions qui naissent ou s'exaltent, et quelques conseils que donne une lâche prudence. Ce juste aurait eu donc tout à souffrir, non pas seulement ici de la part de l'aveugle nature, mais de la part des hommes, et ce qui n'eût été en lui que la simple justice aurait paru le plus complet et le plus surhumain des sacrifices.
Quand on considère l'ensemble et la succession des membres de l'humanité, quand on songe à la force des tentations partagées et multipliées par un si grand nombre de consciences, d'abord séparées^, puis à l'état de conflit continuel, et quand on se rend compte des chances de répétition et de corroboration du mal, si rapidement croissantes avec la production même des actes qui le constituent, on doit juger nécessaire ce mal, ainsi vu dans sa masse : nécessaire en fait, pour ainsi parler; je ne dis pas logiquement, car il faudrait pour cela que la nécessité existât à l'égard de la conscience individuelle. Quand on considère celle-ci, le double elïort qui lui est demandé semble trop grand, et on trouve naturel que la conscience ait constitué empiriquement sa loi dans le fait d'un écart constant entre elle-même et les actes qui émanent d'elle, c'est-à-dire dans le mal. Gela est naturel, en effet, et n'est pas pour cela bon ni nécessaire; l'existence de l'idéal constate elle-même l'existance du mai, et constate aussi la possibilité, sentie de l'agent, que le mal n'eût point existé. Otons ce possible, l'idéal ne subsiste qu'énervé. Otons la croyance qui vise ce pos-
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sible, l'idéal disparaît tout entier, faute d'un fondement quelconque où il s'appuie. La loi de l'écart entre la conscience et l'acte cesse d'être représentée, cesse en conséquence d'exister.
Ainsi, nous ne concevons guère que les hommes fussent demeurés impeccants, n'étant pas impeccables; nous ne concevons nullement ce que les destinées eussent été dans cette hypothèse; et pourtant le fait de l'idéal qui se pof e et s'est toujours posé, le fait même de l'écart qui s'est produit et se produit sans cesse exigeât que nous reconnaissions que ce qui n'a point été a pu être : que chaque conscience individuelle, que toutes les consciences, par suite, ont pu demeurer dans le bien. Admettre cette vérité, que si peu d'hommes comprennent encore, ce n'est cependant que faire porter sur le passé le même point de vue et la même affirmation que nous faisons porter sur l'avenir et que nous appelons alors l'espérance. Ils n'ont point été rares aux époques d'élévation de l'idéal dans l'humanité dégradée, et ils ne sont point rares aujourd'hui, ceux qui conçoivent, ceux qui espèrent une société humaine sans guerre et sans tyrannie. Ils ne laissent pas de savoir, ou par l'expérience ou par le témoignage interne de leurs vices et de leur faiblesse, combien il y a loin des bons sentiments aux bonnes et efficaces résolutions et aux actes, et quelle immensité de suites entraine une seule action mauvaise, et jusqu'oîi va la solidarité des hommes, et en quel nombre, enfin, et de quelle importance sont les fatalités accumulées sur nous par notre histoire, et dont nous avons à soulever le poids pour nous affranchir.
Le mal, dont j'ai traité avec la généralité qu'une exposition philosophique réclame, n'est pourtant pas un mal abstrait, ou dont les caractères historiques soient difficiles à préciser. Il n'est au contraire que trop aisé de le définir, et par un mot écrit dans les faits : la guerre. L'idée approfondie de la guerre est assez vaste pour embrasser, au moins par voie de conséquences, l'esclavage, les castes et toutes les espèces d'actes de la tyrannie exercée par l'homme sur l'homme, aussi bien à l'état coutumier que dans les moments de déploiement de la force brutale. La même idée s'étend à la série des faits de violence et à celle des faits de mensonge et de fraude, s'il est vrai que ces derniers servent tantôt à procurer à l'agent les moyens d'atteindre le but de la guerre sans emploi de la force, ou avec un emploi plus restreint, et tantôt à le défendre contre de plus forts que lui. En somme, le mal moral réside tout entier en ceci, que la personne ne rend pas à la personne ce que selon sa propre conscience elle lui doit (le méfait contre soi-même étant compris dans cette définition) ; et le mensonge ou la violence, l'un et l'autre, ordinairement, sont à la racine de ce mal. Entre personnes différentes, c'est donc la guerre, et la source en est dans la volonté individuelle au service de passions complexes,
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dont les éléments en eux-mêmes ne sont point mauvais. Le conflit des mobiles d'action devient pernicieux par défaut de justice.
Il est des maux qui semblent naîlre de l'institution sociale ellemême, plutôt que des méfaits individuels. Mais cette origine collective est une pure apparence. Au fond, la société ne peut jamais que consacrer un mal déjà existant, et déjà justifié dans l'opinion de ses membres ; ou tenter d'érig^er un mal en correctif d'un autre, et toujours sous la sanction des consciences prises séparément; ou, enfin, comme résultante acquised'une masse de crimes, servir d'instrument puissant à la perpétration de nouveaux attentats particuliers. Nous avons vu comment les lois de l'habitude et de la solidarité interviennent pour modifier les états individuels de la conscience, dont ils n'allèrent pas néanmoins la nature fonctionnelle. C'est toujours celle-ci qui, par ses variations, indépendantes dans une certaine mesure, et de quelque état acquis qu'elle parte, a l'initiative première de ces changements, en mal comme en bien, dont les ondulations s'étendent si loin, et dont les rencontres diverses forment le réseau profond de l'histoire.
Il est aussi des maux qui naissent de la religion, et tous les peuples les ont connus, soit quand leurs croyances les ont induits à des actes d'injustice et de cruanté, dans les sacrifices, par exemple, soil quand elles les ont portés à violenter les consciences, en faisant du culte et de la foi même des objets d'obéissance et de commandement, et enfin de cela seul que les notions qu'ils se sont formées des dieux et des devoirs envers les dieux ont impliqué la justification de l'iniquité. Ce nouveau genre du mal est encore un corollaire de ce que j'ai nommé d'un seul mot, la guerre.
En effet, les idées morales sont logiquement antérieures aux idées religieuses chez l'homme, puisqu'elles sont plus manifestement essentielles à sa constitution interne, plus directement et immédiatement liées à la loi de sa vie et de ses rapports. On peut concevoir l'homme sans religion, et, de fait, il est ou devient quelquefois tel (j'entends étranger à presque tout ce qui a porté historiquement ce nom de religion). Mais on ne saurait se le représenter dépourvu de la notion de moralité ni des applications principales (bien ou mal entendues) de cette notion. Ce ne serait plus l'homme, et celui que nous connaissons ne manque jamais de cet attribut et ne le perd jamais. Jusque dans l'état le plus abaissé, jusque au seuil de l'idiotisme, on constate sous des formes quelconques la présence de l'idée de la justice. Ainsi, lorsque nous nous plaçons au point de vue de l'analyse et de la science, et que, par conséquent, nous éloignons l'hypothèse d'une révélation externe de la nioiule elle-même^ pour ne l'envisager qu'inhérente à l'homme, nous devons assurer que la religion n'est [loint la
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