ANTAGONISME DES PASSIONS
durée à ce moment de l'humanité. On peut croire aussi qu'il a eu ses degrés. La question que je traite, quoique posée sur le théâtre de l'histoire, est avant tout une question de morale et entraîne certaines simplificalions forcées, certaines abstractions qui n'ont pas besoin d'excuse pour le lecteur intelligent.
Maintenant je ne m'attacherai pas à chercher quelles mœurs pouvaient être en harmonie avec cetle situation de la conscience. Je ne décrirai pas non plus ce dont j'ai donné quelque idée d'après Kant, l'initiation à la réflexion par l'expérience, et l'application progressive de la raison à l'élablissement d'une vie physique de plus en plus artificielle. Enfin je laisserai de côté l'origine du langage, question que j'ai traitée en partie {Deuxième essai, § V), et que ramènera sous un aspect nouveau celle des idées mythologiques. Je dois me renfermer dans le problème moral par excellence, le problème du bien et du mal, et surtout du premier manquement.
Tout d'abord, faut-il conclure des explications précédentes que l'homme est ordinairement bon, parce que nul mal en lui n'est donné naturellement et en acte ? ou qu'il est originairement méchant, parce qu'il a la puissance du mal contenue dans l'application virtuelle delà volonté à la solution du conflit naturel des passions ? Ni l'un ni l'autre : il est innocent, il est peccable; le vrai bien et le vrai mal ne se produiront en lui que par l'exercice de sa liberté.
Le conflit des passions naît inévitablement de la pluralité des fins que l'homme se propose en vertu de sa nature. Le mal ne le tente jamais comme mal; mais un bien qu'il poursuit ne pouvant s'atteindre souvent qu'au détriment d'un autre bien, un bien réel paraît un mal à l'égard de celui qu'il supprime. La conscience est tenue de choisir en se déterminant. La forme la plus ordinaire de l'opposition a lieu par rapport au temps, lorsque les biens, tous deux relatifs à Tagent et incompatibles, concernent des époques différentes et impliquent plus ou moins de durée ou de généralité l'un que l'autre; ou par rapport aux personnes, quand le bien de l'agent exclut celui des êtres qui lui sont liés, et particulièrement de ses semblables et de ses proches, de ceux avec lesquels il se reconnaît une communauté.
Le premier cas est d'une importance capitale pour le développement de chaque homme et de sa valeur propre. Les vertus et les vices qui intéressent le plus spécialement l'agent lui-même y ont leur origine. Par exemple, l'expérience lui a bientôt appris que la poursuite vive et obstinée d'une certaine fin, sans nulle considération de ce qui peut en résulter ou simplement se rencontrer sur la route, amène des dangers et des maux, c'est-à-dire exclut d'autres biens