ORIGINE DE LA FORCE
essentiels, ou qui lui importeront grandement dans le cours de sa vie. Selon qu'il apprendra par un effort de réflexion et de volonté à calculer ses actes et à modérer ses affections présentes, ou qu'il s'abandonnera sans réserve à la passion qui l'anime, il se formera à la prudence ou contractera les vices qui suivent l'habitude de céder sans réflexion aux mouvements précipités de l'âme. C'est donc un premier travail que l'homme a dû faire sur lui-même pour substituer à la fougue et à la prudence tout actuelles de l'animal la prévision et le calcul. La liberté a pu intervenir dans les moments de la délibération même la plus fugitive. La personne a déjà du mérite, ou déjà elle a péché contre elle-même. Les actes accumulés ont déjà commencé l'habitude, et avec 1 habitude le vice ou la vertu.
Il en est de la tempérance comme de la prudence, et il s'y agit encore d'opter entre des biens rapportés à des temps différents. Dès que l'agent a reconnu que la satisfaction d'une passion, au delà d'un certain degré, amène dans le bien présent la cause du mal futur, il est mis en demeure de modérer par sa volonté la jouissance même du bien, ou de la suspendre, ou d'y renoncer pleinement. Selon qu'il subira la série d'épreuves à laquelle cette nouvelle expérience le soumet, des vertus ou des vices s'établiront en lui et tendront à passer de sa personne libre à son caractère, dans lequel elle se fixe, et pour ainsi dire, à sa nature elle-même. On remarquera dans cet exemple, comme dans le précédent et dans celui qui va suivre, que le vice consiste principalement dans l'habitude de n'envisager le bien que dans le moment présent, quelles que soient les conséquences futures ou d'ordre génér j1 de la satisfaction d'une passion actuelle. Il e&t donc sensible que le mal moral tient ici, par essence et dans son origine, à l'abandon ou au mépris de la réflexion et de la volonté, dont l'agent repousse l'usage chaque fois qu'il lui est offert par sa nature morale. La vertu suppose, au contraire, cetle fonction caractéristique de l'homme qui lui permet de prévoir, de comparer, de ne point borner sa vue et ses appétits à la sphère des impressions actuelles, mais de prolonger l'une et de régler les autres afin de pourvoir à l'ensemble des biens combinés et respectivement limités de la vie. Or la pratique morale de la réflexion a toujours pour racine la volonté, et une suffisante persistance de la réflexion assure le triomphe des fins supérieures qu'elle fait découvrir sur celles qui sont plus près de nous et qui leur sont contraires.
Ces deux vertus dont l'usage a consacré les noms, la Prudence, la Tempérance, se résument en préceptes d'abstention plutôt que d'action, et consistent surtout dans le sacrifice de biens particuliers ou
LA BIENVEILLANCE, L'aLTRUISME, l'ÉGOISME 55
passagers à des Liens plus généraux que la considération du temps et la prévision des futurs font apparaître. Il conviendrait de les classer en cela sous un titre unique. Mais il en est une autre qui regarde essentiellement l'action, ou plutôt qui est l'action même : la Force, le Courage. En effet, parmi les Liens que sa nature première fait sentir ou désirer à l'homme, un des plus grands est le repos; et cela est si vrai que, même dans sa nature transformée par les passions actives et par l'haLitude du travail, il se fait encore souvent celte illusion de ne poursuivre les autres Liens que pour atteindre enfin celui-là. Or ce Lien est contraire à tous les autres Liens : à peine le goûtons-nous, ils nous sollicitent; et si nous persévérons dans l'inaction, le sentiment vif ou confus de ce qu'elle nous fait perdre suffit pour trouLler notre quiétude, trop souvent sans nous y arracher.
Dans l'état où je suppose les premiers hommes, il n'y a place d'ahord ni pour la nécessité sentie de l'effort, ni pour les tourments de l'oisiveté. Mais aussitôt que le travail devient une condition de la vie, dans les familles agricoles, l'antagonisme des Liens, l'antagonisme des passions se déclare. C'est en comLattant le goût du repos, cette fin si naturelle, qu'on satisfait aux autres fins de l'existence; en s'y aLandonnant, on se prépare des maux qui suppriment le repos lui-même. Tout à l'heure il fallait susciter un acte formel de volonté contre des passions présentes et quelquefois impérieuses qui occupaient la place; maintenant, dans ce vide passionnel qui est la passion du repos satisfaite, le sentiment du mal qui se prépare apporte à la conscience une affliction anticipée et sollicite l'acte à se produire. Rien de plus aisé, ce semLle; et pourtant la lutte est tragique. Chez quelques-uns^ l'inertie toute seule a un empire étonnant; la volonté lui laisse à chaque instant la victoire, au milieu des remords, en se justifiant à demi par la pensée d'être la plus forte à l'instant d'après, qui ne vient jamais. Chez d'autres plus nomhreux, la conscience, au lieu d'opter entre un repos miséraLle et un travail dont les Liens éloignés qu'il promet la touchent peu, fait appel à d'autres passions, ordinairement suLversives, pour donner carrière à une activité devenue nécessaire. Je n'insisterai pas davantage: on voit ce que c'est que le courage et ce que c'est que la paresse et la lâcheté ; on comprend quelle vertu ou quels vices entrent chez l'homme soumis à l'épreuve du travail, et comment il s'élève ou déchoit selon qu'il a fait effort sur lui-même.
La signification reçue des mots courage et lâcheté peut paraître, au premier aperçu, très différente de celle que j'adopte, et que justifie cependant la langue du peuple. Elle n'est que plus particulière. Je ne m'arrêterai pas à démontrer cette thèse de morale.
L'espèce d'antagonisme des passions sur laquelle je viens de m'é-