LA BIENVEILLANCE, L ALTRUISME, L EGOISME
tendre est surtout relative à la personne elle-même^ quoique les résultats du conflit ne puissent pas ne point intéresser les autres. Les devoirs qui en naissent pour elle concernent avant tout son propre développement. Elle devient plus ou moins raisonnable selon qu'elle connaît, qu'elle limite par des conditions de temps les biens divers qui l'attirent, et qu'elle les classe par ordre de dépendance et de généralité. Considérons maintenant l'antagonisme des biens personnels avec ceux qui se rapportent à d'autres personnes, et les devoirs qui lient entre eux les hommes. Mais réduisons ceux-ci à leur essence la plus simple et la plus élémentaire, car il y a loin de la réalité au thème absolu de la Loi morale.
J'accepte comme une donnée primitive de la nature humaine un fond de bienveillance et de sympathie pour les autres êtres et particulièrement pour les hommes, c'est-à-dire une disposition à se reconnaître en communauté de biens et de maux avec eux, mais dans une mesure que les cas particuliers seuls déterminent, et autant d'ailleurs qu'il ne se produit point de passions capables de modifier cet état ou de le tourner en son contraire. Il est certain, d'autre part, que l'homme est attiré en toute occasion vers le bien personnel qui lui est immédiatement sensible. Il ne l'est pas moins que, si ce bien lui est refusé ou soustrait, du fait de quelque autre agent volontaire, ou si seulement il imagine qu'il en est ainsi, il passe vis-à-vis de ce dernier à une disposition malveillante où l'on peut voir l'origine empirique du penchant au mal, établi parallèlement au penchant au bien, en ce qui concerne les rapports des personnes. Mais bornonsnous à considérer Fétat favorable des passions comme s'il devait exister seul ; il suffit à nous faire comprendre l'existence d'une opposition possible, inévitable même dès les premiers débuts de la pratique morale, entre le bien que tel acte libre va causer à une personne et celui dont une autre personne, à la connaissance de la première, va être privée par le fait de ce môme acte; ou, ce qui revient au môme, entre le bien qu'elle désire procurer à autrui et le bien qu'elle doit pour cela consentir à perdre. Tout étant ramené au critère de la conscience unique de l'agent, l'option a lieu entre des biens qui le concernent l'un et l'autre, puisque le bien d'autrui est aussi son bien dans l'hypothèse de la sympathie qui est une sorte de communauté ou de pénétration passionnelle. La diversité est grande néanmoins, la comparaison singulière. Quand nous n'opposions que des fins présentes à des fins éloignées ou plus vastes, l'intérêt individuel était toujours en jeu; l'individu s'agrandissait par l'efïort et par le renoncement même. Ici il est invité à s'amoindrir ou, du moins, à ne voir son agrandissement que dans la conscience qu'il a de l'agrandissement d'un autre par son œuvre et par son mérite. Aussi reçoit-il, in-