LÉGENDE SÉMITIQUE DE KAÏN
se livrant à la paresse a eu les sentiments d'un voleur, et celui qui a levé la main sur elle a ressenti l'émotion d'un assassin. Voudrait-on quelque chose de plus pour connaître l'origine du mal sur un seul exemple?
Ici je n'hésite pas à voir un genre de réaction du mal contre lo mal dans la lâcheté qui subit l'injustice, alors même que les meilleurs sentiments du cœur sont complices de la soumission. D'ailleurs, il faut savoir que la soumission n'est pas ou ne demeure pas complète : la ruse et les autres armes de l'esclave sont bientôt à l'usage de tout agent moral qui subit l'empire de la force.
Mais l'imagination est plus frappée, le cœur est plus ému de ces grands crimes qu'un caractère irréparable et la tragique surprise qu'ils causent à la conscience, même à celle du coupable, environnent d'un certain mystère. Il est probable que les grands vices et les petits crimes accumulés ont précédé les grands attentats. Il est probable aussi que la victime n'est pas tout à fait sans péché, ni entièrement étrangère aux causes qui ont préparé la péripétie. Mais toute cette histoire du passé d'une conscience, dans laquelle la liJierté a semé ce qu'elle devait récolter plus tard, échappe à l'analyse grossière des témoins et de l'auteur, ou tombe dans l'oubli. On ne voit plus que la grande scène, le moment terrible où un transport de passion éclate comme la foudre, pour briser l'obstacle que l'injuste a rencontré sur sa route.
La légende de Kaïn est un exemple de la manière dont l'esprit populaire conçoit cette invasion soudaine du mal moral, car la légende d'Adam, autant que nous pouvons la comprendre, semble plutôt symboliser l'introduction du mal physique. Pourtant celle-là même indique un antécédent du crime, la jalousie, et, dans son obscurité, nous en fait supposer d'autres et de nettement historiques, en nous présentant Kaïn comme un cultivateur, Hébel comme un berger. La rivalité antique et naturelle des deux modes de vie, ses effets invariables donnent à penser que les premiers torts n'étaient pas du côté du labour, à moins qu'on ne condamne l'appropriation du sol et les clôtures qui en sont les conditions. Cette condamnation est la pensée intime de Fauteur du récit, selon toute apparence : on doit le croire favorable aux bergers et hostile aux fruits de la terre, puisqu'il prête à Jahveh cette partialité clairement exprimée. Quoi qu'il en soit des précédents moraux de l'acte criminel, la moralité du fond du récit reste entière, l'attentat, la résolution irréparable étant donnée comme du fait du laboureur, qui portera au front le signe indélébile du meurtrier. Et laissant de côté la légende, n'est-il pas permis de dire que l'institution de la propriété de la terre, toute juste