EN QUEL SENS LE MAL EST UNE SOURCE DU BIEN
nature, et que, partant d'une société élémentaire, la famille, hors de laquelle on ne peut le concevoir, il passe à des étals de sociélé plus complexes et s'engage d'autant plus à y entrer et à s'y maintenir, qu'il ne peut plus librement et sûrement satisfaire ses besoins et déployer ses passions dans certaines sphères qu'en consentant à en abandonner la liberté dans d'autres.
Ainsi le mal semble une condition du bien envisagé dans le développement social, comme il s'est produit. Si les familles primitives fussent demeurées confinées dans cet état édénique de paix, de bonheur, de faiblesse et d'ignorance, sous lequel l'humanité fit sans doute ses premiers pas ; si la misère n'eût pas fait sentir ses atteintes, si des raisons physiques et morales n'eussent pas motivé le vol et le meurtre, l'esclavage et la guerre, il n'y aurait point aujourd'hui d'histoire, il semble que nos destinées auraient été manquées. Peutêtre ignorons-nous seulement de quelle manière les forces sociales se seraient formées et agrandies pour les sciences et pour les aris, dans le cas où le mal n'aurait point éclaté ou déployé tant d'énergie. De même que certaines races tombées si bas par les méfaits de leurs auteurs et continuateurs se fussent maintenues, par l'usage de leur liberté en temps utile, au-dessus de ce niveau d'abjection qu'elles semblent désormais incapables de dépasser, les nôtres aussi peut-être auraient pu éviter de descendre au degré d'où elles se sont relevées peu à peu ou se relèvent, avec tant de peine. Et quoique le mal ait dû être par le fait une conséquence inévitable des tentations multipliées des volontés humaines, nous n'avons le droit d'affirmer la nécessité ni d'aucun mal particulier, ni de l'extension que le mal prit dans la société aux époques les plus funestes. Mais enfin il n'est pas moins vrai que tous les biens dont nous jouissons ont été préparés et obtenus sous l'empire des coutumes, par l'emploi des forces que le règne du mal a créées dans le monde. Le bien empirique est ainsi solidaire du mal, et il devait l'être jusqu'à un certain point (nous ne savons lequel), car il n'est pas possible, en fait, que les fonctions humaines s'exercent entre tant de personnes douées de passion et de volonté, et placées dans de si mauvaises conditions matérielles, sans que des faits subversifs s'engendrent et se propagent.
Il y a loin de là à cette pensée grossière et démoralisante que certains expriment ou laissent entendre : que le mal n'est qu'un 7noindre bien, est un bien au moins relatif, eu égard à ce qui a pu le précéder, ou à raison de ce qui en est la suite et la conséquence. Non, le mal est le mal, et de lui-même ne produit que le mal. .l'examinerai ailleurs le problème du mal que l'agent libre commet en vue d'une bonne fin. Il s'agit ici seulement de ce mal social qui, né de la vio-
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lation de la conscience, s'établit et tend à se perpétuer par l'exemple et par la coutume : je veux dire la guerre, car sa forme la plus saillante est celle que ce nom désigne, et tous ses modes, toutes ses conséquences peuvent se ramener philosophiquement à l'idée de guerre. Ce mal est suivi d'un bien réel, puisque le développement des forces sociales et du lien même de la société procède de la perversion des relations premières et élémentaires des associés. Mais c'est là que se place une erreur. On ne voit pas que, les conditions primitives étant troublées par des actes injustes, ce qui est un mal, quelles que soient ces conditions, ce mal irait de lui-même en s'aggravant; que le bien qui en sort est reffet, non de ce mal, mais d'une réaction de la conscience; qu'enfin, le retour aux anciennes conditions n'étant plus possible, de nouvelles s'établissent qui sont une production de la justice et des bons sentiments des hommes, appliqués à l'ordination et à l'amélioration des nouveaux rapports que le mal a désormais rendus fatals. Ainsi, après la guerre se fait la paix, et à chaque ordre social troublé peut succéder un ordre supérieur et plus conscient de soi. A chaque expansion du mal, le bien est appelé à créer sur un théâtre plus vaste, et il remplit quelquefois (non pas toujours ni en tout) sa mission, en formulant des lois plus élevées, alors même que les consciences sont et demeurent souillées par la solidarité des crimes qui renversèrent les lois antérieures.
Pour apprendre comment le développement du bien se produit en sens divers, et s'assure ou se compromet, j'examinerai maintenant la nature et les rapports principaux de cette idée du Juste dont je n'ai fait guère usage jusqu'ici qu'en me référant à la synthèse confuse qui en est universellement donnée.
Et d'abord je me demande quelle définition précise il faut adopter pour le premier manquement à la loi morale. L'agent a procédé contre sa conscience, autrement le mal moral n'eiàt point eu d'existence représentative, il n'y eût point eu de mal moral. Mais en quoi la conscience a-t-elle été violée? Est-ce par la négation de l'amour, c'est-à-dire d'une loi de bienveillance mutuelle, que nous supposerions proposée à l'observation de chacun? Est-ce par le renversement de la justice, autre loi qu'il s'agit alors de distinguer nettement de la première? Dans l'hypothèse où l'homme aurait essentiellement failli à l'amour, tout se fût passé dans la sphère des passions; les mauvais sentiments auraient pris l'empire sur les bons, dans ces cas inévitables de compétition où les plus vifs et les plus pressants intérêts se trouvent en jeu. Mais toutes les passions sont égales en tant que fondées également dans la nature, et si la raison n'intervient pas. On ne voit pas ce qu'il peut y avoir de fondamentalement