PREMIER RESSERREMENT DU LIEN SOCIAL
certaines familles normales à une époque indéterminée ; car nous connaissons assez déjà les antiquités humaines pour assurer que, parmi plusieurs raees dont nous ignorons si la bassesse est un état primitif ou dégradé, il en est d'autres qui existèrent, selon leurs plus anciens souvenirs, à ce moment de moralité élémentaire et de simplicité primitive où notre spéculation éprouve le besoin de fixer un type et de trouver une origine.
Tant que le premier mal ne s'était point produit, ou tant que sa nature et ses développements se bornaient à des actes qui n'amenaient pas une perturbation trop grande dans les rapports des hommes, et ne révoltaient pas violemment leurs consciences, l'association humaine obéissait à des lois simples, élémentaires, qui ne se formulaient même point. L'autorité s'exerçait dans chaque famille à l'état naturel, instinctif, et il faut supposer qu'il n'existait encore entre diverses familles ni cause décisive de collision, ni nécessité de s'assujettir respectivement à des règles positives et uniformes de conduite. L'uniformité de vie résultait seulement de l'uniformité de nature et de sentiments.
Mais après les premiers meurtres et les premiers vols, la conscience fut avertie d'un besoin nouveau. La notion de la réparation se fît jour, comme loi morale à opposer au déchaînement des passions subversives. Le lien social, auparavant très lâche, se resserra pour engendrer la sécurité. Après la généralisation des grands vices et de leurs conséquences, on s'accorda à opposer à la licence des particuliers un règlement public, et beaucoup de choses qui n'étaient d'abord que naturelles devinrent obligatoires sous la sanction de peines plus ou moins graves. Après les guerres, pour ainsi dire domesti jues, qui eurent nécessairement lieu lorsque des familles furent entraînées à épouser la cause de leurs membres ou de leurs voisins, l'idée d'un traité de paix se présenta, et, en cela, celle d'un contrat de société entre elles, contrat désormais explicite, avec des coutumes convenues ayant force de loi. Enfin, après d'autres guerres, nées delà rencontre dégroupes sociaux ainsi formés avec des tribus faites à d'autres mœurs et mues par des intérêts contraires ou rivaux^ l'idée de nation se constitua, et la famille cessa d'être le groupe social lui-même. L'autorité sortie de la famille s'étendit donc, et par là même put s'affaiblir. Elle devint aussi moins matérielle; elle devint une idée, l'idée de ce qui est imposé par les consciences de tous et, au besoin, formulé par des conventions.
Je ne parle pas ici de l'incarnation que certaines nations firent alors de l'autorité en la personne d'un ou de plusieurs hommes chargés de la faire respecter en imprimant la terreur, et je ne parle pas encore de la religion : autre forme de l'autorité exercée principale-
SI l'homme est social par nature 77
ment sur les cœurs, mais qui ne laisse pas d'avoir son premier fondement dans la crainte ou dans l'espérance.
J'ai traité du mal initial en rendant mon sujet aussi abstrait que possible, afin de mieux apercevoir les vérités les plus générales et qui sont d'importance majeure pour la critique de l'histoire humaine. Ici, je m'applique en même temps à l'essence originelle du lien social, et je vois le mal se produire sur un théâtre plus étendu qui me permettra d'en discerner des séries entières de conséquences.
Je réponds sans peine à la question : Si l'homme est un être essentiellement social? L'homme est d'abord un être social en ce sens qu'il est un être domestique, en ce que les enfants ont besoin de leurs parents, que les parents aiment et dirigent leurs enfants au delà du temps nécessaire à l'éducation, et que ceux-ci contractent l'habitude du respect et de l'obéissance jusqu'au moment où ils peuvent être à leur tour des chefs de famille, et encore au delà, si d'autres sentiments naturels ne se trouvent pas mis à de trop fortes épreuves. Or c'est là un lien social suffisant à l'origine, ou du moins dont les premiers développements n'altèrent que peu la nature. Lorsque les familles ont essaimé, peuplant la terre de proche en proche, l'instinct et des traditions de fraternité président à leurs relations, si d'ailleurs les subsistances ne manquent pas, et tant que le mal ne s'est pas produit et généralisé dans une certaine mesure. Cet état social naturel, non encore rationnel, ne se dément que par l'eftet des passions qu'amènent des rivalités diverses ou l'invasion de la misère. Mais alors précisément la société primitive traverse une crise qui la transforme, et, niée par des faits d'antagonisme et de guerre, elle s'affirme de nouveau avec plus de conscience d'elle-même et tend à devenir, d'instinctive qu'elle était, presque rationnelle; de naturelle, presque conventionnelle et positive; la société succède à la famille.
L'homme n'est donc social,, dans la pleine extension du mot, qu'en puissance et par son développement. S'il nous plaît de poser la question abstractivement et d'imaginer un homme en présence d'un de ses semblables, hors de tout groupe antérieurement formé, nous dirons qu'il est social et antisocial, comme il est bon et méchant, selon que nous considérons en lui une passion ou une autre, un besoin ou un autre besoin, une idée ou une autre idée, la sympathie ou la crainte, la faiblesse qui demande secours, ou la faim qui ne veut qu'une proie, la bienveillance amenant l'égalité et le partage, ou l'égoïsme qui fait du soi le centre universel. Mais, sous le point de vue historique, bien que la double tendance se conserve nécessairement et apparaisse toujours, il faudra dire que l'homme est social par essence, puisque c'est dans la société et par elle quil développe sa