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et devenir un instrument aux mains des puissants. Il y eut encore, à la vérité, des divei^gences considérables d'empire à empire et, dans certains cas, des atténuations du despotisme ou politique ou religieux qui provinrent de l'existence des classes aristocratiques. Cellesci, en effet, maintiennent partout quelque chose du droit et balancent les pouvoirs les plus concentrés, lorsqu'elles ne se perdent pas ellesmêmes en s'y alliant.
Quand, au contraire, la justice fut le mobile le plus puissant des consciences (comme chez les anciennes nations occidentales), la revendication perpétuelle de la raison et du droit conduisit aux religions les moins abaissées devant la divinité, engendra l'esprit de la science et le culte de la beauté réglée, enfin formula le principe de la loi polilique et des constitutions rationnelles, dont on tenta des applications nombreuses. Mais les guerres civiles et les guerres de conquête, l'anarchie intérieure et les excursions armées à l'extérieur, la division excessive des Etats et leurs luttes constantes, celle des partis et leurs rivalités non moins meurtrières furent des suites naturelles de la liberté ; et la justice, violée ou défigurée par les passions qui la réclamaient sans cesse, donna souvent des résultats peu différents de la négation directe du droit. Seulement, les grandes vertus liées à l'esprit d'indépendance subsistaient avec les abus de cet esprit, tant que la lassitude et les réactions n'amenaient pas le repos sous une tyrannie durable. De leur côté, les religions et les doctrines participèrent à la libre dispersion des forces. Leur division et le travail de l'esprit sur elles, rapproché de leurs éléments traditionnels et variés dont la mémoire ne pouvait entièrement se perdre, eurent pour effet de les rendre impossibles à fixer, encore plus impossibles à interpréter dans un sens à la fois conforme à l'antiquité et à la raison ; en sorte que là aussi la fatigue préparait tout pour une révolution totale et pour l'avènement tyrannique d'un dogme.
Lorsque dans les empires sans justice, ou devenus tels, éclate la réaction de l'amour dont j'ai rendu compte, la conscience, rentrée en elle-même, commence par mépriser le monde, et il s'en faut qu'elle espère le rendre jamais au bien. Elle le condamne et porte ailleurs ses vues. Cependant il arrive nécessairement que cette révolution de Tàme, en s'étendant, a des conséquences sociales. Dès que le nombre des convertis est grand, ils exercent, ne le voulussent-ils pas, une pression sur les institutions anciennes et sur les pouvoirs. Ils leur enlèvent leurs sujets. Si des castes existent, ils tendent à renverser les castes, comme a fait le bouddhisme, de cela seul qu'ils appellent indistinctement les hommes au salut, à l'excellence morale, aux fonctions sacerdotales. S'il y a seulement des empereurs, ou
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d'anciens pDnlifes, leur autorité se trouve siayulièrcinenl aiïaiblie ou menacée, puisqu'une puissance nouvelle, au moins et tout d'abord la puissance d'une idée, s'établit en rivale ou négatrice de ses commandements. C'est ce qu'on a vu à l'époque de la propagation du christianisme, qui cependant faisait profession de rester étranger à l'ordre civil et politicjue, et promettait de respecter l'empire du plus fort. Dans ces circonstances, il est inévitable que se pose une question de primauté entre la religion, même la plus mystique, et l'autorité sociale. Viennent les analhèmes, les persécutions, les guerres religieuses; enfin, selon l'issue de la lutte, les mêmes dévots, les mêmes saints qui dans un temps n'aspiraient qu'à se soustraire au monde, aspirent dans un autre à le gouverner et à le sanctifier par un judicieux emploi de cette même force qui leur semblait incompétente et odieuse alors qu'elle était tournée contre eux.
Ainsi la tentation d'objectiver le Juste à tout prix, môme par l'injustice, avec ruse ou violence, reparaît dans le triomphe du sentiment contraire. Une société sacerdotale, théocratique autant qu'elle peut, est au bout des efforts qui ont été faits pour échapper à une société plus ancienne, regardée à tort ou à raison comme oppressive. Bien plus, les consciences ne se sont pas enrichies et raffinées en vain dans l'excursion qu'elles ont tentée hors du monde empirique Elles apportent en y rentrant de nouvelles exigences, ici légitimes, là de nature à ne pouvoir être imposées justement à autrui et rendues obligatoires. Mais les unes et les autres se rapportent, aux yeux des croyants devenus des politiques, à des devoirs également sacrés, auxquels on ne saurait manquer sans crime. Il arrive de là que le régime théocratique s'étend et s'appesantit, et que le nouvel idéal objectif s'applique à de plus nombreux éléments de la conscience et de la vie pour les définir, les régulariser, les automatiser.
Cette loi de l'erreur, cette forme de l'injustice sous couleur du bien, expliquent comment l'intolérance, naturelle qu'elle est ainsi chez l'homme (car le mal aussi est naturel), ne nous frappe excessivement que dans les sociétés où l'ardeur de la conscience et la foi supra-mondaine ont été à la fois poussées très loin. Il a fallu, en outre, un plein triomphe de l'idée longtemps humiliée, joint à des institutions préexistantes capables de s'adapter au gouvernement des âmes. Des deux religions que j'ai nommées, l'une, celle qui renonça le plus énergiquement au monde, le bouddhisme fut vaincu et banni des lieux où il était né. Tout le temps qu'il y demeura, il eut à compter avec des croyances antérieures et indestructibles, que luimême il consacrait en grande partie. Ailleurs, il en trouva d'autres et de très résistantes. Là où il put s'établir et régner seul ou à peu près, il essaya, sans doute, mais ne parvint pas à affaiblir les pouvoirs
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politiques. Aussi, tout en devenant théocratique à sa manière, en formant des sociétés conventuelles, en adorant des dieux vivants, il resta tolérant, c'est-à-dire fidèle à son principe originel du salut par la liberté de l'àme.
L'autre religion^ servie par l'anarchie de la foi et des idées autour d'elle, bientôt par l'anarchie sociale, par l'avènement de peuples neufs, par l'état peu avancé de leur développement intellectuel et moral, enfin par des traditions administratives offrant des moyens efficaces de police, et par des habitudes d'élaboration philosophique éminemment propres à la construction d'un dogme et d'un e morale subtils et achevés, put se proposer d'absorber et de réglemenler un monde autrefois maudit. Lechristianisme, devenu catholicisme, fit dans ce but un grand effort, en partie réussi, continué aujourd'hui même, et non sans espérance. Les obstacles ont été et sont toujours : l'esprit d'indépendance, avec les passions bonnes ou mauvaises qui s'y rattachent, l'esprit d'examen personnel, la science, empirique ou rationnelle, sans préjugés, la transmission à travers les âges de cette portion de travail et d'exemples de l'antiquité qui tient à l'expansion libre des forces humaines. Ajoutons le sentiment p;ofond et, définitivement, le principe rigoureux du droit de la personne, regardé comme le fondement de tous les vrais biens.
Le développement des deux erreurs liées contre la justice : celle qui prétend objectiver le bien par le commandement et par l'obéissance, en le déterminant a priori^ des plus hauts aux moindres éléments accessibles, et refusant à la conscience individuelle tout droit de juger par elle-même; et celle qui base exclusivement la morale sur le devoir, mais aussi le devoir sur la passion, à savoir sur l'amour quand ce n'est pas sur la crainte; ce développement conduit, on le voit, l'historien moraliste jusqu'à nos jours, par des chemins que tracent les religions, les gouvernements théocratiques et les pouvoirs absolus défait, quels qu'ils soient, autant qu'il en peut exister encore. Mais il ne faudrait pas croire que ces erreurs et ces illusions, ou d'autres tout analogues, ne se retrouvent pas dans la série historique opposée. Au premier abord, celle-ci semble n'avoir que la justice et la liberté pour mobiles, et elle les a tels effectivement dans une certaine mesure, assez pour que les nations occidentales, qui participent à la fois des deux séries à cause de leurs traditions mêlées, évitent, sous l'influence de la seconde, les plus funestes effets de la première. Nous allons cependant reconnaître que, là même où le nom de la justice est le premier invoqué et où les consciences sont admises à se diriger à peu près librement, on est en présence d'habitudes et de maximes qui faussent les applications et jusqu'à l'intelligence du droit.
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Parlons d'abord de la nécessité de constituer, sur les bases de la liberté, des pouvoirs de nature peu dissemblable de l'usurpation. L'autorité des antécédents, des coutumes et des intérêts, conduit là, n'y eût-il ni ambition ni esprit de servitude, et de cela seul qu'un peuple se trouve par le fait liors d'état de juger des questions de droit public, et incapable de se passer de délégués, ou s'il ne peut sans danger visible d'anarchie renouveler fréquemment les pouvoirs de ceux-ci, ou si une porlion impoi tante du corps social est réputée indigne d'exercer ses droits, parce que les droits d'autrui et son intérêt propre en souffriraient. Voilà un mal tenant beaucoup de la fatalité des faits et étranger en apparence aux principes dont je m'occupe ici. Mais une terrible question les ramène immédiatement : Sur quel fondement de justice refusons-nous l'usage de son droit à un homme quelconque, en alléguant simplement que nous savons, c'est-à-dire que nous croyons qu'il s'en servirait à notre dam et au sien?
Avouerons-nous, suivant la première impulsion de notre raison, et la bonne, qu'il n'y a nulle justice à cela, mais seulement exercice de la force et prépotence fondée sur l'utilité, sur l'intérêt? Alors deux théories s'offrent à nous. Avec l'une, nous soutiendrions que la justice est moralement imposée à tout homme vis-à-visde tout autre, et à toute association vis-à vis de ses membres, sans réserve aucune, quoi qu'il puisse arriver, quels quesoient l'injustice privée, les vices, la mauvaise conduite connue ou probable des appelants au droit. 11 y aurait donc obligation stricte à conformer la pratique à l'absolu de l'idée du Juste, et à rejeter toute considération de l'utile? Ceci paraît pratiquement impossible. Avec l'autre théorie, nous reconnaissons qu'il y a dcms l'humanité un mal radical et, quant à présent, ou dans le tout, irrémédiable; que l'injustice et la guerre sont les noms de ce mal; que, puisqu'il existe paitout, sourd et latent quand ce n'est point à découvert, exiger de moi la justice et la vérité sans restriction équivaudrait à me faire accorder leurs droits à ceux qui, libres, détruiraient les miens; que je serais ainsi tenu de me sacrifier, et que cela n'est point juste.
La première doctrine est réfutée par l'instinct et la nécessité des choses. La seconde, dont on ose rarement sonder le fond, a contre elle l'abus qui s'en peut faire et qui s'en fait effectivement; car il est aisé de prétexter le mal dans autrui pour se dispenser de faire le bien soi-même, et la distinction qu'on «est amené à établir entre la moralité pure et la moralité possible ou pratique, entre l'idéal et le réel, sert excellemment à couvrir la mauvaise volonté et toutes les compositions de conscience. Mais cette objection n'est pas valable : une vérité ne cesse pas d'exister parce qu'elle offre des occasions
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d'erreur ou des armes à la mauvaise foi ; et, dans une cause dont le for intérieur décide, le motif peut être inattaquable en principe, lors même que, interprété et appliqué, il laisse le champ libre à la corruption du juge.
Au lieu d'avouer que la société humaine est incomplète et viciée par l'état réel des âmes, l'extension rigoureuse du droit impossible pour les meilleurs à cause de sa violation habituelle chez les autres, et la parfaite justice inapplicable individuellement si elle n'est universelle, et elle ne l'est pas; au lieu d'étudier et de développer sainement ce principe, où du moins subsiste sans altération la morale idéale, où les pliénomènes subversifs sont à leur place, place d'exception et de flétrissure, on cherche une justification de l'Injuste et une sanctification de la force; on fausse l'idée du droit en prétendant y trouver la source de faits contradictoires avec cette idée ; on retombe enfin sans le vouloir dans les théories politiques dites àe droit divin, ou dans ces arrangements de morale sophistique qui reviennent tous à introniser la violence ou l'amour, ou l'odieux mélange des deux, sous le nom usurpé de la justice.
L'injustice coutumière des systèmes de liberté ne consiste pas seulement dans le déni d'exercice du droit, fait à une partie des membres du corps social, soit dans la constitution d'une autorité où ils n'entrent point; mais elle est également sensible en ce que cette autorité ne manque jamais d'étendre la sphère des lois civiles, domestiques, politiques, religieuses, au delà des droits qu'une personne et la société elle-même peuvent légitimement s'arroger sur une autre personne. L'État opprime l'individu, les majorités oppriment les minorités. On a vu des démocraties théocratiques, et des républiques investies de plus de puissance que n'en ont des rois sur leurs sujets. Ici comme plus haut, le mal peut être jugé en partie inévitable, fatal. Mais il faudrait le nommer ce qu'il est, éviter de le corroborer, de lui faire une légitimité en le posant en principe de morale sociale. Une grande cause qui l'active et l'entretient, outre les passions et l'usurpation des chefs, les passions et la servitude des masses, est la foi grossière en la souveraineté absolue de la volonté générale : cette fiction dont chaque particulier peut se croire le représentant; par-dessus tout, l'idée qu'on y associe contradictoirement, l'idée que le bonheur et la vertu contrainte du peuple sont à poursuivre par tous les moyens, sont des buts suffisants à les tous légitimer.
C'est donc toujours l'amour ou la force au lieu de la justice. Ce principe de gouvernement s'est nommé la volonté de Dieu dans les théocraties, dont les chefs n'avaient à s'attribuer d'autre mission que la charge de faire exécuter à tout prix cette volonté substituée
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au droit. Il s'est nommé raison d'État, quand des puissances purement politiques ont adopté des maximes, pour subordonner les lois morales au salut du peuple, et surtout à leur propre conversation, dans l'intérêt de ce même salut. Il se nomme enfin souveraineté du but^ quand des partis ou de simples individus se croient tout permis contre les droits d'autrui ou de l'État, du moment que leurs actes se justifient à leurs propres yeux par la fin qu'ils se proposent, et qu'ils pensent être le bien général ou la félicité future des hommes.
Cette dernière forme de l'injustice est la grande tentation des démocraties modernes. Le but, auquel on veut tout sacrifier, peut différer de celui qu'on poursuivait en d'autres temps, à des époques d'autorité; encore devient-il aisément le même, ne fût-ce que par l'elïet des moyens ou maximes adoptés, et beaucoup de démocrates nourrissent des pensées de communauté ou de hiérarchie oppressives. En tous cas, les moyens et les maximes supposent un principe, et dans ce principe on reconnaît souvent la pensée des pouvoirs qui ont le plus violenté l'humanité, ou qui l'ont systématiquement trompée pour son bien : la préférence donnée à la passion sur la Justice, la subordination du droit clair et certain à un prétendu droit supérieur, qui n'est jamais que l'Utile, et dont chacun, selon son illusion particulière, se portera juge.
S'il est des circonstances, et il en est sans doute, où l'entraînement des luttes engagées autour du droit, ici la passion du Juste, et là les résistances de l'égoïsgme, la uerre enfin, et, d'un coté, la plus excusable des guerres conduisent comme fatalement un parti à vouloir assurer le triomphe de la justice par des moyens qui en sont la violation, c'est un très grand mal, mais auquel paraîtra s'enchaîner une suite de biens. Ce ne sera jamais autant qu'on l'a espéré ni aussi sûrement; ne faisons pas de ce mal un principe. Les actes criminels ne sont pa^ sans mélange et admettent quelquefois des excuses ; la théorie des crimes saints est, au contraire, odieuse. Vue dans l'histoire, elle distingue les pires et les plus corrupteurs des pouvoirs. Jugée par la pratique et selon l'utilité même dont elle se prévaut, elle n'obtient que des triomphes déplorables et trompeurs; ou les résultats qu'elle atteint sont incertains, viciés à leur source, souvent apparents et rien de plus. Enfin et surtout, cette théorie est, au fond, la négation du bien qu'elle poursuit par le mal, du droit qu'elle viole en prétendant l'assurer; et au lieu de la justice, pôle de la conscience, au lieu du jugement moral, relativement simple et infaillible dans les cas particuliers, elle livre la direction de l'âme aux prévisions incertaines, aux calculs dangereux, aux hypothèses fausses sur la vraie portée et les lointaines eonséquences de nos actes^, alors que l'utilité la plus probable et la plus générale n'aurait elle-même point de droit contre l'évidence reconnue du Juste.
102 RAISON d'État et sûuvl:raineté du but
En somme, les doctrines de la raison d'État et de la souveraineté du but systématisent à leur usage les faits de violence et de mensonge introduits dans l'humanité dès le commencement, et devenus en partie coutume et seconde nature sociale. Ces faits ont leur existence solidaire et, par suite, leur fatalité. Cependant, la conscience personnelle pure, la morale véritable et unique, la politique bien inspirée les renient et les combattent avec un succès dont témoignent les biens réels que nous possédons. Au contraire, ces fausses doctrines les acceptent, et, avec la prétention chimérique d'y mettre fin en les imitant, elles les consacrent.