CHA.PITRE X
Des écoles d'histoire et de morale.
Je ne professe pas une doctrine onlologique et morale a priori, à laquelle je veuille assujettir l'histoire. Au contraire, je désirerais que les thèses que j'estime les plus vraies se présentassent, à la fin de mon travail, comme des conséquences de l'analyse historique ; qu'elles apparussent du moins, s'il n'est pas possible de faire mieux, comme les inductions, les hypothèses les moins répugnantes aux faits et les plus acceptables pour la conscience. Cependant l'analyse des idées morales, religieuses, philosophiques, telle que je la conçois, ne pouvant être exempte d'appréciations; les faits et les principes devant s'éclairer mutuellement, et les principes possédant par eux-mêmes, quand ils sont bien choisis, une probabilité considérable, fondée sur l'étude directe des phénomènes moraux, je crois pouvoir anticiper quelquefois les conclusions dans les préliminaires, sans autre cercle vicieux que celui qui est inhérent à la méthode la plus rationnelle, dès qu'on ne se flatte point d'enchaîner mathématiquement toutes les vérités possibles.
J'ai donc jeté, en avant de mon étude sur l'histoire des idées, des considérations générales, mais encore aussi historiques que je l'ai pu faire, touchant le bien et le mal et leurs modes d'origine et de développement sous la loi de solidarité, sous l'action toujours renouvelée de la liberté. On a pu voir combien je m'éloigne des doctrines qui gouvernent aujourd'hui les esprits, et dont je vais donner un nouvel aperçu en terminant cette partie de mon Introduction. Je ne les considérerai pas sous la suite des formes qu'elles ont afleclées, mais je na'occuperai des dernières que nous leur voyons, et des plus c tractéristiques. Il s'agit de la question du mal et par rapport à l'homme individuel, et par rapport à l'humanité.
Nous avions sur cette question deux traditions, l'une religieuse, l'autre philosophique, et moins profonde sans doute, mais aussi plus conforme à la plus claire des lois morales. Je me borne à les rappeler. La première attribue au mal une origine mystique, et une
104 DEUX TRADITIONS : l'ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES
existence de telle nature au péché originel, commis et transmis solidairement au sein de notre espèce, qu'elle regarde les hommes non pas simplement et naturellement comme frappés par ses conséquences et dans le fait seul de la misérable condition terrestre où ce péché les a fait naître, mais bien comme condamnés tous et individuellement à une peine future et éternelle en punition du crime de leur premier père ; et la manière de définir ce péché lui-même, en ce système, revient à substituer à la loi morale, aux notions rationnelles et aux cas humains connus du Juste et de l'Injuste, le devoir de soumission par acte d'obéissance implicite à un pur commandement externe, ce qui suppose l'abandon de la personnalité et de la conscience propre, un état de servitude. De là deux conclusions possibles et contraires, également funestes à la société humaine : ou l'entier renoncement à soi-même et à ce monde de péché, ou l'entreprise de le sauver malgré lui; on peut, en effet, chercher les moyens d'un salut individuel dans l'observation de certains préceptes révélés, en tant que volonté du créateur qui ouvre à chacun une voie de rédemption; et on peut viser à l'organisation d'une église qui contraigne le monde entier à obéir à cette loi divine.
La tradition ou, si l'on veut, le penchant et la coutume des philosophes, en général, est, au contraire, de n'envisager guère les lois morales que dans l'individu, de nier la réalité ou de méconnaître l'importance d'un mal initial, d'affaiblir ou même de nier la solidarité humaine, de prendre le bien et le mal pour d'invariables absolus de la conscience, dans l'application et non pas seulement en principe, en un mot de traiter de l'homme moral comme s'il existait sans précédents et sans milieu, taudis que, sans l'un et l'autre, la moralité dans l'ordre de l'expérience n'est pas définissable. Ces erreurs patentes de l'école rationaliste l'ont souvent conduite à négliger l'étude des lois de développement de l'humanité, ou même à croire que l'histoire n'est qu'un cercle, une vaine reproduction d'accidents semblables, et, par suite, à se confiner dans la recherche d'un salut philosophitjue, individuel et rare. Il est tout simple que, ne sachant ni comment le nul est entré ni comment il subsiste, se répand, s'aggrave ou s'atténue parmi les hommes, cette école ne puisse tantôt que l'ignorer, tantôt que le proclamer nécessaire, et n'aperçoive jamais de moyens efficaces de le combattre. Elle n'aurait que bien peu de force pour résister aux doctrines antagonistes, à celle qui admet le péché originel dans le sens qu'on vient d'indiquer, et à une autre qui a, dans le progrès continu de l'humanité, une foi fondée sur le déterminisme et sur des constructions historiques arbitraires, si elle n'était soutenue par la plus haute des vérités, la Loi morale, dont elle possède seule une conviction ferme.