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RÈGLES DE LA CRITIQUE

d'inspiration factice et de convulsions, ou tels autres faits qu'il est inutile de nommer,, qui offrent des caractères communs avec les premiers, sans rien de religieux. La raison doit appliquer à ces sortes de phénomènes les mêmes règles d'appréciation que s'ils lui étaient soumis à travers mille myriamètres et quarante siècles de distance, en évitant toutefois de confondre les réalités de sentiment ou de fait avec les fictions dont elles s'enveloppent.

Ces règles dépendent des principes élémentaires de la probabilité et sont des conditions de la science. On peut les énoncer ainsi :

Les faits donnés par témoignage ou tradition ne s'établissent véritablement pour la critique qu'autant qu'il est possible d'en éliminer la part que l'interprétation, la prévention et les opinions des auteurs ou reproducteurs des récits y ont introduite. Cette part est très grande, souvent inextricable, souvent constitue le fait tout entier tel qu'on le communique ;

L'autorité des faits transmis varie depuis zéro jusqu'à une probabilité très haute, équivalente à la certitude, selon les habitudes et les dispositions d'esprit des hommes qui en sont les garants;

Les éléments d'explication et d'élucidation des faits envisagés dans l'histoire ne doivent jamais se chercher hors du sujet même de l'histoire, c'est-à-dire de la nature humaine et des événements humains, de la conscience et de ses actes, et de leur théâtre ordinaire dans le monde ;

Les faits qui semblent étrangers ou contraires aux lois constantes de la nature, reconnues et vérifiées jusqu'ici, n'exigeraient l'hypothèse d'un renversement de ces lois, ou de l'existence d'une loi supérieure, que s'il était impossible d'en rendre compte par l'application des éléments de la psychologie et de la morale, en un mot par l'étude de l'esprit humain.

La critique historique a encore deux règles importantes qui, autrefois et même aujourd'hui trop négligées, ressortent cependant de tous les bons travaux des modernes, et principalement dans notre siècle. Il est utile en les formulant de les opposer aux deux sortes d'abus de méthode auxquels sont dus, après l'emploi des thèses aprioriques pures, le plus grand nombre des systèmes sans poids et sans durée. Je parle de l'abus de l'analogie, et de l'abus, ou plutôt de l'usage erroné des étymologies. L'établissement de ces dernières est devenu de notre temps une véritable science dont les inventeurs de rapprochements historiques ne devraient plus se permettre d'ignorer les bases. Ils devraient savoir que les étymologies les plus apparentes et, au premier aspect, les plus vraisemblables peuvent être fausses, et que cela est prouvé par mille exemples, tandis que des séries entières d'étymologies vraies, c'est-à-dire établies par la filiation

authentique des mots, là où il est possible de la suivre, sont pouiiant de nulle apparence en elles-mêmes ou d'apparence très faible. Il sérail temps que les esprits systématiques cherchassent des procédés moins usés que ces jeux de linguistique improvisée^, à l'aide desquels s'opèrent à volonté les rapprochements les plus opposés entre les peuples, entre les religions. Une étymologie sérieuse doit s'appuyer, soit sur l'histoire du mot et de ses formes successives, souvent difficiles à obtenir, soit sur l'accord du cas qu'elle présente avec une loi générale de dérivation et de transformation de la parole, entre deux langues dont on compare toute une suite d'éléments. L'application de cette méthode a conduit à des découvertes historiques de la plus haute importance, et qui ont éminemment le caractère scientifique, en ce que les lois linguistiques sur lesquelles se fondent les philologues positifs sont susceptibles de vérification, comme le seraient des lois physiologiques.

Quant aux analogies, l'abus en est encore plus grand et le remède moins avancé, moins généralement apprécié. L'historien des institutions et des religions de l'humanité semble souvent se croire obligé de chercher à tout prix une certaine unité d'origine et de traditions; il ne voit partout qu'imitation et emprunts de chaque peuple à quelque autre peuple; il se fie à des ressemblances vagues ou sommaires, que des renseignements plus précis viennent souvent réduire à rien, sans se dire qu'une analogie, fût-elle très visible et profonde, ne suffit pas encore pour démontrer une communication. Et je ne parle pas de ceux à qui tout est bon en fait de comparaisons, parce que leur esprit se contente du premier aperçu venu, faute d'exercice dans l'analyse, et faute de cette science, de cette expérience qui augmenteraient chez eux le nombre et la faculté des distinctions, et les informeraient de la masse des erreurs où sont tombés tant de leurs prédécesseurs qui ont procédé comme eux. Je poserai donc en principe ici : que la critique ne doit s'arrêter qu'aux analogies claires et dont les éléments sont bien définis; que les ressemblances les plus avérées de la pensée métaphysique ou religieuse dans ses produits divers n'excluent pas toujours la spontanéité chez chaque peuple où ils se rencontrent ; et que, enfin, dans les cas où la nature humaine comporte cette spontanéité, on ne doit admettre de communauté originaire, ou de communications et d'emprunts d'une nation à une autre, qu'en les rendant probables par d'autres considérations.

J'ajouterai quelques développements à la question des miracles, parce que la critique en est encore assez peu satisfaisante dans les plus répandus des ouvrages où ils sont envisagés d'un point de vue rationnel. On rejette ordinairement la réalité des miracles, sur ce

motif que rien ne peut avoir lieu dans la nature qui soil contraire aux lois de la nature. Mais ceci soulève d'insurmontables difiicuUés. Nous ne connaissons pas ces lois, ou les plus générales de toutes, assez pour juger, sans ombre de doute, de ce qui leur est ou non conforme. A la loi on peut toujours opposer l'exception, ce qui est en appeler à une puissance inconnue capable de produire le fait exceptionnel ou, plus scientifiquement, à une autre loi enveloppante de la première. Tel serait le cas, si l'ordre général comportait un certain nombre d'événements qui n'auraient d'explication que dans la cause et dans la fin suprême de tous. Alors la question sort de la science et de l'histoire et devient toute religieuse. Nous ne saurions décider a 'priori que jamais une volonté supérieure à la nature que nous connaissons n'intervient et ne peut intervenir dans les phénomènes ; et remarquons bien que, dans la supposition d'une nature bornée aux lois purement physiques, avant la connaissance des forces animées, l'action d'une volonté, fait mental capable de modifier instantanément un mouvement local^ aurait le caractère d'un miracle, tel qu'on l'entend ici. Au fond, nous ne saisissons les lois naturelles que comme données à l'expérience etconstamment vérifiées : par exemple, il n'est pas contradictoire, je dis contradictoire, qu'un mort reprenne vie, ou que les propriétés physiques, chimiques, organiques, d'un corps soient modifiées par une action inconnue, Aussitôt qu'une loi cesserait de se vérifier dans un cas quelconque, elle n'en serait plus la loi unique, et c'est tout ce que nous devrions conclure.

Le langage vulgaire admet trois espèces d'impossibilités : logique, morale, physique. La première, la seule vraiment rigoureuse aux yeux de la science, comprend tout ce qui ne peut être et effectivement 11 est pas, parce qu'il serait contradictoire qu'il fût. La seconde s'applique à des faits qu'on n'attend pas, qu'on ne croit pas, mais qui à toute force peuvent arriver et arrivent. La troisième compose l'espèce des miracles, c'est-à-dire des phénomènes qui, suivant la pensée logique, pourraient se produire, mais selon l'expérience bien conswMéQ ne se produisent pas, dira très justement le philosophe ou le savant, ennemi des hypothèses pures^ exempt de crédulité, mais en garde contre les assertions logiques et absolues portant sur les lois de la nature.

Ainsi, toute la question, pour ceux qui persistent à se la poser, est de savoir si véritablement les grandes lois naturelles sont ou ont été quelquefois démenties, et nullement si elles peuvent l'être. On ne doit pas légitimement se demander s'il a pu se faire des miracles; il suffit de savoir si raisonnablement, et tout bien considéré, on doit croire qu'il s'en est fait. La vraie définition du miracle est celle-ci : un fait extraordinaire, inattendu selon la raison, non réductible aux

lois naturelles connues, en opposition avec la mesure actuelle de ces lois et de leurs applications. Or, d'une part, ce fait peut logiquement être réel; d'une autre part, s'il n'est point réel comme on le rapporte, la fiction qui en a été faite ou les illusions qui y ont donné lieu peuvent s'expliquer par les erreurs de l'esprit humain en matière d'observation, de croyance et de témoignage, ou encore, pour la plus faible partie, à l'aide de phénomènes physiologiques obscurs, difficiles à préciser. Laquelle de ces deux possibilités conduit à la conclusion la plus probable? De tout temps, l'homme capable d'un effort de réflexion aurait dû répondre à celte question générale, autant qu'elle pouvait se poser pour lui : « La probabilité de l'erreur est de beaucoup la plus grande; il est extrêmement vraisemblable qne le fait miraculeux n'est pas un fait, ou qu'il est un fait, une réunion de faits tout autres qu'on ne pense. » Mais cette interprétation a trouvé de grands obstacles dans l'état mental des masses humaines.

Le propre de l'ignorance est de croire que rien n'est si aisé que de constater un fait Au contraire, quiconque a touché tant soit peu aux sciences expérimentales sait que les faits sont complexes, qu'ils tirent de l'analyse seule, et d'une analyse exacte, de vraies définitions, et que l'extraction d'un fait engagé dans beaucoup d'autres est un travail, souvent une découverte. On est d'abord tenté de donner le nom de fait à chaque élément défini par une hypothèse irréfléchie ou même inaperçue, parmi ceux qu'offre le mélange confus dont toute observation grossière se compose. Plus tard, on reconnaît n'avoir rien constaté, si ce n'est le fait mélangé lui-même. La science commence quand on sépare, quand on limite et détermine les parties et leurs rapports. Alors seulement se présente un vrai fait à démontrer ou à vérifier, et on doit apporter une attention extrême à l'envisager de telle manière que l'interprétation de l'observateur ne vienne pas se mêler à l'observation et l'altérer : source continuelle et considérable d'erreurs. Après que nos affirmations spontanées ont subi cette épreuve, il nous arrive souvent de reconnaître faux cela précisément que nous avions cru voir, et, à la place du fait prétendu, vient une vérité que nous n'avions pas soupçonnée.

Aucun miracle n'a été soumis à cette méthode, devant laquelle les témoignages simples n'ont pas le moindre poids. C'est elle pourtant, on peut le dire, qui s'est appliquée d'une manière générale à la question des miracles. L'esprit scientifique, se détournant du fait prétendu, du fait inobservable, impossible à reproduire pour l'expérience, s'est reporté sur un fait général qui lui suffisait et qu'il pouvait vérifier, quoique longtemps méconnu : à savoir, le penchant de l'homme à s'halluciner, à imaginer, à modifier par l'imagination, à transmettre, à accueillir, à amplifier avec ardeur des faits autres que ceux qu'il

a vus ou pu voir, cela, suivant le courant de ses passions religieuses, ou seulement de son goût pour le merveilleux, et conformément à l'état d'espérance et d'attente de sa foi. Le miracle, phénomène historique imaginaire, a été ainsi substitué, pour la critique, au miracle, phénomène historique réel des croyances vulgaires. L'exégèse a remplacé la croyance pure et simple de la légende. La légende, réduite à elle-même, et privée de son ancien concours de preuves illusoires, a gardé, pour unique fondement qu'on ne puisse lui refuser, la possibilité logique de phénomènes contraires aux lois universelles de l'expérience, et dont nul observateur compétent et libre d'esprit n'a jamais été témoin. Il y aurait bien encore à tenir compte d'une base plus réelle, celle de certains accidents physiologiques produits sous l'influence de l'imaginaiion et de la foi, et qui expliqueraient telle merveille (parmi les moins extraordinaires). Mais cette autre possibilité, dont l'e.xégèse dite rationaliste a tant abusé, emporte plutôt la négation que la confirmation du miracle, tel que les religions l'entendent, puisqu'elle dépend d'une loi.

La critique historique pose par cette négation une de ces thèses de haute probabilité, équivalentes à la certitude pour la raison humaine. Aussi, l'aveu qui eût exigé autrefois un rare désintéressement à l'égard des croyances traditionnelles, et qui ne se rencontrait même qu'avec des passions hostiles à ces croyances, est devenu un axiome et une première condition à remplir pour l'étude de l'histoire. La foi religieuse, à son tour, se voit ou se verra obligée d'y consentir, en s'apercevant de plus en plus que les miracles n'ont aucun rapport nécessaire avec l'essence d'une religion, et que, loin de passer désormais pour des preuves, ils sont pour l'esprit des motifs de doute et des occasions de scandale. Il est facile de démêler les causes de ce progrès de l'esprit humain dans les voies de la réflexion.

Une des plus importantes est le développement des sciences d'observation. La méthode qui les a fondées et qui en accroît incessamment îe domaine favorise, tantôt directement, tantôt indirectement, l'habitude intellectuelle de chercher les faits véritables sous les apparences que d'autres habitudes et des préventions de tout genre mettent à leur place. C'est ce que j'ai lâché d'expliquer.

La conviction de la constance des lois naturelles suit le progrès de la découverte même de ces lois. Leur empire reconnu se fortifie et s'étend; l'étude du monde représentatif et de ses illusions s'ajoute à celle de la nature; on se rend compte de la part que l'imagination, la passion, la foi prennent à des phénomènes dont on croyait l'observation et la transmission toutes simples, et dont l'expérience prétendue était rattachée à des causes invérifiables, hors de l'homme et hors de la nature.

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