LES SACRIFICES, L' ANTHROPOPHAGIE
à titre de nourriture. Mais, d'un autre côté, la victime consacrée par l'acte du sacrifice et par les cérémonies qui s'y joignent devient un aliment précieux. L'imagination y envisage des propriétés bienfaisantes, fortifiantes, déterminées selon le degré d'abaissement ou de barbarie des hommes qui forment ces sortes de concepts. On partage donc la victime avec le Dieu, et il est d'ailleurs naturel qu'on se réserve les parties les plus comestibles. Tel est l'usage généra], qui peut avoir pourtant ses exceptions. Ainsi, Tanthropophagie et les sacrifices humains sont des pratiques liées, et elles le sont si bien que leur antique rapport a laissé des traces jusque dans des cultes de formation 1res avancée et que, au premier abord, on croirait exempts de toute barbarie. Mais ce point s'éclaircira mieux par la suite.
De toutes les lies polynésiennes, c'est la Nouvelle-Zélande qui a présenté le plus complet développement de la coutume anthropophagique. J'ai déjà eu Toccasion de remarquer le sens religieux qu'y attachaient les insulaires en consacrant la chair de la victime et, accessoirement, les aliments en contact avec elle; ce qui n'empêche pas que l'anthropophagie ne fût aussi une atroce question de régime, une ressource que ces hommes avaient pu en venir à croire indispensable. Mais le sentiment qui emportait tout chez eux était celui qui convient à des imaginations possédées par l'idée de la vie violente et conquérante en sa plus effroyable extrémité; et ce sentiment même prenait une forme religieuse. Ils pensaient en mangeant l'œil et le cœur de l'ennemi s'approprier ses qualités et sa force, augmenter leur substance de sa substance, lui voler jusqu'à la protection de ses dieux, et, par là, rayer tout à la fois son nom du livre de vie et s'y inscrire eux-mêmes en double. Aussi ces peuples vivaient-ils dans un état de division extrême et de guerres continuelles et exterminatrices. Chaque tribu se retranchait derrière des pieux et des fossés, et de là tour à tour tentait et repoussait des incursions. L'élément moral de la famille était le seul qui préservât une peuplade de la dissolution complète et de l'anéantissement, et qui lui permit, en faisant du meurtre un sacrifice et une communion, de se constituer une manière de vie sociale et religieuse dans la perversion la plus totale des idées de religion et de société.
On sait que la philosophie a vu naître aussi, dans les écoles sophistiques, un système de glorification de la force comme loi du monde, et des doctrines qu'où pourrait qualifier d'anthropophagie morale. L'idéal et la pratique de ce genre de conceptions appartiennent, on le voit, à la sphère de dégradation des passions humaines, même religieuses, encore plus qu'à celle de la spéculation philosophique. Mais de même que les aberrations de la méthode analytique et rationnelle constatent l'indépendance et la liberté de la pensée, et que se tromper,