ANCIENNES DYNASTIES DE LA CHINE
grande préoccupation des princes et des ministres pendant plusieurs générations. De cette époque date l'établissement de l'incomparable régime des eaux, aujourd'hui en décadence, mais dont aucun autre peuple n'a approché et n'approche encore. Un même désastre, quoique nous en ignorions la cause, dut affecter la plupart des populations riveraines des grands fleuves du continent asiatique, et c'étaient celles qui passaient alors de l'état de tribu à Tétat de nation, et de la vie du clan à la vie de l'histoire. Mais tandis que l'imagination des familles sémitiques demeura mystiquement frappée et élabora sur ce sujet des légendes cosmogoniques ou morales, les cent familles de la Chine sentirent la nécessité du travail et le besoin d'une haute direction gouvernementale de leur pays. Ce fut pour eux une question de travaux publics. Leurs principaux chefs donnèrent aux entreprises de canalisation, de dessèchement et de cadastre, à la statistique de la terre et de l'homme, à l'entente et à la distribution des approvisionnements et des cultures ce soin, celte attention religieuse qui devaient rester de tradition pendant quatre mille ans et conserver toujours quelque chose du sentiment d'une famille unique au sein d'une nation de trois cents millions d'hommes. (Voir le Ckou-kifl, p. I, ch. v, et p. II, ch. I.)
La première dynastie fut fondée par l'empereur lu, c'est-à-dire par lauteur ou directeur principal de cette ancienne organisation matérielle du territoire, et de la distribution amiable du sol entre les familles alors existantes. Elle régna quatre siècles environ. Les Hia furent remplacés par les Chan, lorsque les abus ordinaires du pouvoir amenèrent une réaction morale des extrémités sur le centre. Les Chan régnèrent jusque vers la fin du xiie siècle avant notre ère. Ces deux dynasties présentent une succession normale de générations et de princes, entremêlée de révolutions. Ces princes ne sont guère cités que pour leurs vertus ou pour leurs vices (1), et cela doit être quand leur unique fonction est la suprême direction patriarcale du travail national. Le pays était partagé entre des chefs féodaux, si nous pouvons nommer ainsi, faute d'une désignation plus exacte, les descendants de ceux dont l'empereur lu avait reconnu l'établissement territorial. On comprend que la corruption s'introduisit de préférence
(1) 11 est aussi question de quelques grands ptiénomènes naturels. Une éclipse de soleil, rapportée à certaine année, vers le milieu du xxii* siècle, permettrait une vérification mathématique de cette partie des annales chinoises, si nos tables calcalées avaient atteint le degré de perfection désirable . Mais le fait le pins curieux est peut-être la mention d'une sécheresse et famine de sept ans, vers 1760 ; car la date du ministère de Joseph, en Egypte, est fixée par les égyptologues à peu près à' la mène époque (vers 1750, selon le Dr Brugsch).
252 PREMIERS ÉLÉMENTS DE RELIGION EN CniNE
au siège de Tautorîté souveraine. Mais cette autorité devait être en grande partie nominale à Tégard des intérêts les plus prochains des colons. La masse du peuple continuait el continua encore sous la troisième dynastie Tœuvre des défrichements et des conquêtes pacifiques. C'est dire qu'elle demeurait morale, et que le gouvernement paternel des chefs des grandes familles se conformait dans une certaine mesure à ces principes d'équité et d'ordre général dont le souvenir, devenu plus tard un idéal et rappelé sans cesse aux empereurs, fit de KouiVfou-tseu et des LettréSy ses disciples, les adversaires déckrés de la grande centralisation politique.
La troisième dynastie, celle des Tcheou, arriva à l'empire par l'effet d'une réaction semblable à celle qui avait amené la deuxième, et au profit d'une famille que la fondation d'un nouveau royaume dans la vallée de la Weï avait rendue prépondérante. Ce fut la guerre qui décida de la souveraineté. Il est remarquable que les reproches les plus graves adressés aux princes déchus dénotent chez eux une politique ou, pour mieux dire, des passions qui auraient tendu à constituer la Chine comme l'avait été l'Egypte à une époque plus reculée. En elTet, les moralistes annalistes qui composèrent les plus anciens livres de la Chine signalent à l'indignation publique l'arbitraire impérial, le mépris des cérémonies ou rites^ cette garantie essentielle des peuples, la transmission héréditaire des fonctions, la construction des monuments fastueux, les débauches de cour et les cruautés, enfin même, chez l'un des derniers Chans, des pratiques fétichistes et idolâtriques, ridicules et basses^ qui contrastaient avec la sage tenue du culte national. Le parti de la moralité triompha avec les Tcheou, et, plus tard, malgré les entreprises des empereurs à différentes époques, le respect traditionnel du bon sens, le sentiment profond de Vordre du ciel et de la terre ne cessèrent de former une opinion publique invincible. Les devoirs universellement attribués aux gouvernants ne purent jamais devenir tout à fait une lettre morte, parce que des rites invariables en consacraient la mémoire, et souvent l'observation. Seulement il arriva que la conception patriarcale de l'État, et une théorie morale où le droit ne paraissait point comme la contre-partie du devoir, conduisirent le peuple chinois à une décadence d'un genre particulier et très triste, à l'époque où d'autres notions lui eussent été nécessaires. C'est ce que nous aurons occasion d'expliquer ailleurs.
Les Tcheou, maîtres du pouvoir central (1), travaillèrent à cette organisation savante et minutieuse de l'administration et de la vie
(1) Voir, sur cette révoIutioD, la fia de la 3« partie du Chou-kiû elle commencemeot de la 4*. Voir aussi le chapitre xyiii de cette dernière partie.