CHAPITRE XII
Centralisation théologique de TÉgypte. — Légendes,
dogmes, culte, diététique.
La religion populaire des Égyptiens, à daler d'un certain moment, roula presque tout entière autour du culte de la famille osirienne ; et ce fut ce culte qui, plus que tout autre, devint à la fin Je théâtre d'une théologie spiritualisée, non sans analogie avec un certain christianisme. Il résumait à merveille les objets essentiels de Tadoration dans tous les nomes d'Egypte et à toutes les époques. Il renfermait une trinité, Hésiri, Isi et Hor : un Dieu-Père, premier auteur de tous les biens pour la terre du Nil, type de la force génératrice, offrant en sa nature de Taureau le principe d'une religion phallique, toute semblable à celle d'Amoun, le Bélier de Thèbes, ou du Bouc adoré à Mendès; une Déesse-Mère, en qui se concentrait la fécondité divine, tant de la nature que de l'humanité, type de la fertilité et de la femme sous l'emblème réel de la Vache ; et un Dieu^ Enfant, né du frère et de la sœur qui s'étaient unis d'amour avant de quitter le sein de la grande Mère commune de tous les êtres. Mais cet enfant grandi est un Dieu-Soleil qui triomphe de Séti, Tennemi de ses parents, et fait régner le bien sur le monde des vivants, pendant que son père, victime sacrée de la puissance du mal, laisse son corps mutilé sur la terre et prend le gouvernement des âmes dans le royaume de VAmenii, THadès égyptien.
La religion osirienne avait le mérite de reléguer dans les ténèbres de Tabsolu certains dieux ou déesses antérieurs et quelque peu oblitérés, tels que Seb et sa femme Nout, dans lesquels les Grecs s'efforcèrent de retrouver leur vieux Kronos et sa femme Rhéia. C'était un Dieu-Homme, ce Hésiri qui avait été roi et dont on montrait le tombeau; qui avait institué la religion, l'agriculture et les lois; qui avait parcouru la terre entière en conquérant pacifique et civilisateur; qui, enfin, était tombé victime des méchants; c'était un Dieu-Sauveur, qu'on pouvait à la fois pleurer et prier, et son histoire et les symboles nombreux, par lesquels on était libre de la représenter, offraient une ample matière aux cérémonies et aux fêtes
LÉGENDE DE HÉSIRI 287
dont, plus que tout autre, le peuple égyptien était avide. Enfin, cette même religion donnait satisfaction au culte passionné des animaux, par le dogme de l'incarnation de Hésiri dans un taureau sacré, dogme des plus antiques et qui demeura jeune et vivant jusqu'à la fin.
La légende de Hésiri a reçu des interprétations diverses, dont la plupart me semblent n'avoir d'autre vice que celui de vouloir exclure les autres. Je me trompe, elles en ont encore un qui leur est commun : elles refroidissent la pensée religieuse en la voulant définir plus précisément qu'elle ne s'est elle-même définie ; et quand elles lui découvrent un symbolisme, c'est, dirait-on, pour la détruire en en excluant les éléments anthropomorphiques. Nous venons de voir ce que Hésiri était. Disons maintenant que son corps perdu et retrouvé selon la légende est un emblème du soleil au solstice d'hiver; que ce même corps, coupé en morceaux par l'impur Séti et jeté dans le Nil, peut symboliser le partage du divin fleuve en plusieurs canaux et son affaiblissement dans les sables, à l'approche de son embouchure; que les fragments trouvés et rapprochés par la piété d'Isi, la conception au sein de cette dernière après la mort de son époux, représentent la vie et l'action perpétuées des eaux, sur la terre, et de l'astre, dans le ciel; que ce membre viril perdu sans retour, et dont les hommes n'ont gardé que l'image pour l'adorer, est la force abattue du soleil d'hiver ou du Nil qui tombe dans la mer; que Hésiri dans VAmenti est le soleil dans l'autre hémisphère, mieux peut-être le soleil couché, de même que le chien Anoub est la divinité gardienne de l'horizon, c'est-à dire du passage du jour à la nuit et de la vie à la mort; que le fils posthume de Hésiri et de la sœur de Séti, ce Harpécrati, enfant languissant et infirme, est le soleil qui remonte péniblement dans le ciel, et que Hor, le fils légitime, est le soleil vainqueur qu'on adore comme indéfectible. Si Hésiri, le Taureau, est le symbole de tout ce qui féconde, Isi, la Vache, peut l'être de tout ce qui est fécondé ; elle sera la Terre que parcourt le dieu Nil, et la Lune qui préside à l'humidité primitive où germèrent les êtres, et l'étoile Sirim, dont le lever héliaque est messager de l'inondation. Enfin Séti, l'Hippopotame, frère malfaisant du divin couple osirien, auteur des douleurs humaines, toujours vaincu, émasculé, jamais détruit, Séti, que son ennemie elle-même, Isi, déchaîne après la victoire, se prête également à symboliser toutes les forces malfaisantes, le sable aride du désert, les vents brûlants, les marais pestilentiels, la mer infertile, puis, sous le type accessoire de l'Ane, les funestes incursions du Sémite exécré dont cet animal est le compagnon et le serviteur assidu.
Mais qu'on ne croie pas se trouver sur la trace d'un dualisme théologique semblable à celui dont une religion de l'Asie construisit
288 lE MYTHE EN GÉNÉRAL ET CHEZ LES ÉGYPTIENS
le puissant système, origine de la doctrine manichéenne. Rien ici ne dépasse la conception naturelle et populaire de la lutte inhérente aux phénomènes de la vie, mais représentée avec les éléments et les couleurs propres de la nature égyptienne. Quand nous aborderons, avec des documents authentiques, le développement cosmique et moral de la lutte des deux principes, telle que TÉgypte Tentendit, nous serons- en face d'une création religieuse autrement réelle et frappante que les lieux communs symboliques que nous venons d'indiquer; et nous ne trouverons rien cependant qui rappelle les dogmes persans ou manichéens.
Ces symboles peuvent représenter une partie de l'œuvre de l'imagination religieuse en Egypte; leurs nombreuses variantes, qui déroutent les mythologues, peuvent ne la représenter pas moins. Desûotions de ce genre, sur les mêmes divinités et sur d'autres encore, ont été conservées ou perdues pour nous, au hasard des livres qui surnagèrent au naufrage de la civilisation ancienne. Les unes étaient authentiques et d'âges divers, peut-être déjà variables et confuses pour un même âge ; d'autres sans doute furent altérées, transformées ou même construites de toutes pièces par les curieux de religion qui s'abattirent sur l'Egypte pendant huit cents ans, du roi Psamétik à l'empereur Hadrien; en sorte que, pour mille raisons, nos interprétations rétrospectives ne se font pas en claire et distincte lumière. Mais nous devrions nous bien persuader que notre tendance familière à composer, de tous les débris mythologiques d'un peuple, une mythologie cohérente et une sorte de doctrine unique nous paraîtrait souvent d'autant plus illusoire que nous posséderions plus sûrement et plus complètement tout ce que ce peuple a rêvé, tout ce que ses savants s'efforçaient déjà vainement de mettre en ordre à mesure que le leur livrait l'improvisation de la foi des ignorants ou des prêtres eux-mêmes. Peut-être un jour l'accumulation des papyrus de l'Egypte et leur lecture plus facile nous révéleront des divergences, des contradictions et des hérésies là où le simplisme de notre critique s'attache à construire l'unité.
S'il en est ainsi, Timportant est de se pénétrer de l'esprit moteur de chaque religion, d'en distinguer, d'en rechercher les époques, en subordonnant l'étude minutieuse et souvent inextricable des mythes à la détermination des notions plus générales de divinité et de culte, d'âme et de destinée. Néanmoins, la pensée créatrice des mythologies est d'un grand intérêt, même pour nous qui ne saurions prétendre en exposer les produits, si brièvement que ce fût, dans la multiplicité que leur donne nécessairement le polythéisme. Cette pensée, nous avons à nous demander ici ce qu'elle fut pour l'Egypte. Or, à oon-