SACRIFICES ET RITES DES ÉGYPTIENS
vertu d^expier pour le peuple. Et la racine doit en être cherchée
dans l'idée d'une solidarité mystique, idée engendrée sous l'influence
de la terreur, en violation de la conscience du droit et de la responsabilité personnelle.
Pour revenir maintenant aux Égyptiens, il n'est pas possible
qu'une doctrine morale, la seule qui, outre le motif de l'offrande à
titre de don reconnaissant, a pu jamais expliquer la pratique des
sacrifices, ait échappé au sacerdoce qui, dans les malheurs publics,
au fond du sanctuaire, sans la participation du peuple, ainsi qu'on ^
nous l'apprend, immola't des êtres que lui-même jugeait de nature
divine. A la vérité, l'auteur ou collecteur de nos renseignements et
de mille interprétations incohérentes, Plutarque, nous dit que le
prêtre ne se décidait point au sacrifice du Dieu, qu'il ne l'eût d'abord
sommé par menaces violentes, en lieu ténébreux, de mettre fin à la '
plaie du peuple. En ce cas^ nous reculerions jusqu'à la religion des
tribus les plus grossières^ et ce sacerdoce si vanté pour sa sagesse
aurait pratiqué, même très lard^ à la connaissance des Grecs, des
rites d'une extrême abjection. Mais n'oublions pas que la propriété des
religions est de garder intactes les formes de leurs cultes, pendant
que varient et se transforment les dogmes qui en fixent Tesprit. Il es^
donc possible que la notion du sacrifice ait changé de sens et que
des rites antiques se soient néanmoins perpétués. Ce changement de
l'idée religieuse du sacrifice-exécution en celle du sacrifice- dévouement doit avoir eu lieu très anciennement dans le culte de Hapi, en
supposant qu'il y ait été nécessaire; et la popularité croissante de ce
dieu dans toute retendue de TÉgyple s'expliquerait ainsi. D'autres
cultes locaux pourraient, au contraire, avoir conservé plus ou moins
longtemps des coutumes barbares improvisées en temps de calamités i
par les tribus primitives.
Toutefois je ne prétends nullement que la doctrine du sacrifice volontaire ait fait de grands progrès en Egypte avant l'époque où l'y
développèrent à l'envi la religion du Christ et celle de Sérapis. Les ;
Égyptiens n'ont jamais connu ces dévouements à la divinité, ces tortures, ces supplices recherchés par les victimes elles-mêmes, non plus que ces pratiques de pénitence et de mortification dont l'Inde religieuse nous offre tant et de si épouvantables exemples. L'idéal de sainteté de cette dernière nation fut placé dans le renoncement absolu à la personnalité, et une multitude de solitaires l'atteignirent pleinement ; mais celui du sacerdoce égyptien consista dans le règlement sage de la vie, qui est tout le contraire de la mortification. On a beaucoup parlé et les historiens ont multiplié les détails des abstentions et observances diverses des prêtres de Thèbes et de Memphis. Mais, à les étudier attentivement, on s'aperçoit que ces pratiques
300 ÉLÉMENTS DE l'eSCHATOLOGIE ÉGYPTIENNE
composent une diététique et non point une ascétique. La pureté, la propreté, les soins minutieux du corps, l'abstinence de tout ce qui peut exagérer les sécrétions, la recherche d'une raisonnable maigreur, tout cela est d'hygiène et diffère profondément, souvent même jusqu'à la contradiction, de ce que la haine de la vie et le désir d'offrir à un dieu leurs souffrances a, de tout temps, inspiré aux amis fanatiques de la douleur. En effet, tel régime augmente la force et la beauté de l'homme, et tel autre les diminue, tend à les détruire.
L'abstention du vin et de la chair des animaux, quand elle n'est point absolue, mais matière à règlements, ne caractérise pas non plus l'ascétisme, surtout sous le climat de l'Egypte ; et si nous voulons nous abstraire un moment des habitudes de régime que la raison peu à peu nous a faites, à notre grand profit, nous rappeler ce que nous savons de la voracité, de la saleté hideuse des hommes dégradés et de leur passion pour les boissons enivrantes, méditer sur la loi qui enchaîne les uns aux autres des vices en apparence hétérogènes et inégaux, songer enfin à l'influence que la diète d'un clergé doit exercer sur le régime d'un peuple, puisque ce qui est de précepte chez l'un est encore de précepte atténué ou de conseil pour l'autre, nous ne douterons pas que la règle de vie adoptée dès la plus haute antiquité par quelques familles sacerdotales n'ait été une cause première et active du degré de perfectionnement qu'obtint, dans la vallée du Nil, une race pauvrement douée sous quelques rapports.
Il serait temps d'aborder la partie la plus brillante et aujourd'hui l'une des mieux connues de la religion égyptienne : la doctrine des âmes et de la vie future. Mais je n'ai déjà que trop mêlé, dans les pages précédentes, les croyances de la plus haute antiquité religieuse avec les développements postérieurs, quoique encore si anciens, du dogme. Ici, la difficulté de distinguer deviendrait plus grande encore. De plus, le véritable sens de la théorie eschatologique, dont les éléments nous sont fournis par des travaux tout récents sur le livre égyptien de la Manifestation de tâme à la lumière, ne saurait s'établir sans discussion. Et il en est de même de la signification ontologique et morale à attribuer à la théologie de ce livre sacerdotal, où nous chercherons l'expression définitive des dogmes originaux de l'Egypte. Je remets donc cette étude à un autre lieu, et je me borne, quant à présent, à signaler les principes. Tout développement écarté, ils remontent certainement en grande partie à l'époque des origines. Ce sont l'existence des âmes, leur faculté de revêtir des corps différents et de parcourir le monde dans une