CHAPITRE XVI
Origines helléniques. — Anciens éléments de la mythologie
des Grecs.
Deux causes puissantes s'opposèrent anciennement et de tout temps au développement d'un anthropomorphisme simple et naturel, dans les croyances des familles aryennes de Tlnde. Ce sont, premièrement, l'esprit cosmogonique et panthéiste appliqué par les brahmanes à la conception du monde, alors même qu'ils ne voyaient dans l'univers que la manifestation d'un personnage suprême; en second lieu, la foi extravagante aux miracles et à la magie, la confusion des espèces, le mépris de l'ordre et de la raison, l'inintelligence des lois naturelles. Les dieux, d*abord phénomènes personnes, ensuite personnes-phénomènes, comme je l'ai expliqué, se trouvèrent à la fois trop plongés dans le devenir universel^ et doués de pouvoirs de transformation trop exorbitants pour paraître jamais bien définis en face de la nature. Le paradis d'Indra donne, il e^t vrai, une idée approchante de ce que l'esprit anthropomorphique pouvait créer et de ce qu*en effet il créa dans l'Olympe des Grecs ; mais ce ciel indien et ses divins habitants, de plus en plus étroitement cantonnés, s'absorbent comme des dieux vulgaires et dénués d'aséité dans Tessence suprême de la divinité brahmanique.
On a vu, d'un autre côté, ce que le symbolisme de la Chine et de rÉgypte, quoique si différent de l'une à l'autre de ces deux contrées, le culte des Esprits dans la première, l'adoration des puissances matérielles cosmiques dans la seconde, pouvaient opposer d'obstacles à l'établissement des divinités franchement humaines. Toutefois, à un certain moment, l'Égyptien incarna ses dieux. Le Chinois, le Japonais, l'Indien lui-même, dans une partie considérable de leur vie religieuse, en vinrent à prendre pour objets de leurs adorations des êtres qui, suivant eux, avaient vécu, qui avaient respiré, aimé, et qui étaient morts. Et la suite de ces études nous montrera clairement la loi historique qui pousse toutes les religions à l'anthropomorphisme formel. Mais de tous les hommes du monde, le Grec et l'Hébreu furent les seuls qui fixèrent la divinité dans Tètre
DÉnNiTTON DE l'esprit anthhopomorphique 335
humain parfait : le Grec avec l'idée de la pluralité et des limites, l'Hébreu avec celle de la puissance une et absolue.
Les pères des Pélasges, des Hellènes et de quelques races voisines encore imparfaitement déterminées et douteuses dans quelques cas (Thraces, Gètes, Phrygiens, Lydiens, Cariens, etc.) émigrèrent vers l'occident avant l'époque, et plusieurs peut-être à l'occasion des progrès les plus marqués du dogmatisme et du sacerdoce au sein de la famille aryenne. De nombreuses tribus portèrent alors dans l'Asie Mineure, en GrècCi en Italie et dans les îles, les éléments d'une sorte de civilisation mêlée d'héroïsme et de brigandage : l'agriculture, les animaux domestiques, le travail des métaux, la navigation et le goût tout à la fois des demeures fixes et des expéditions militaires, la grande aptitude aux fondations coloniales. Celaient des familles multipliées qui se désignaient chacune par le nom de quelque ancêtre mémorable, plus ou moins légendaire et qui, variant beaucoup par les mœurs et les habitudes contractées^ allèrent s éloignant encore plus les unes des autres, depuis la barbarie du Gèle et la vie de rapine du Lélège jusqu'à la grandeur politique du Dorien, à l'élévation intellectuelle et morale de l'Ionien, à la mollesse de certaines races de l'Asie occidentale.
On ne sait trop si les Pélasges gagnèrent la Grèce par l'Asie Mineure et la mer Egée ou en traversant la Thrace ; mais leurs grands établissements de l'Arcadie, de l'Épire et de la Thessalie ne sont pas moins certains que leur diffusion sur les côtes de l'Asie et les îles de l'Archipel. Plus tard, quatre races parentes des Pélasges (Achéens, Ëoliens, Ioniens, Doriens) descendirent des parties septentrionales de la Grèce et foulèrent de tous côtés leurs prédécesseurs. Ces derniers venus, qui devaient s'avouer tous un jour de la même famille en se nommant /î/s d'Hellen, sans pour cela mettre fin à leurs incessants combats, manifestèrent une rare puissance d'expansion et projetèrent à l'occident et à l'orient des colonies florissantes. Leur objectif fut surtout cette Asie Mineure, que leurs ancêtres avaient autrefois traversée peut-être, et que du moins occupaient en grande partie leurs parents^ devenus plus ou moins barbares aux yeux de ces nouveaux hommes de la langue grecque. Cette contrée futdès lors et pendant longtemps le lieu de rencontre, de lutte et d'influence, de l'esprit qui avait prévalu en Orient et de celui dont les Hellènes sont les immortels auteurs.
Le principe générateur de l'esprit grec est le culte de l'homme idéal^ de l'homme, sans doute^ comme force, courage et beauté^ mais aussi et de plus en plus, dans l'élite de la nation, de l'homme comme bonté et justice. En religion, ce culte est l'anthropomorphisme.
Il est vrai que les divinités pélasgiques et helléniques sont primi*