ESPRIT DBS POÈTES : HOMÈRE
multiplié les légendes et les personnages, au point de trahir enfin visiblement le procédé qui les engendrait, et toujours au grand contentement du peuple, et sans protestation, du moins trop vive, de la part du sacerdoce. Le père de la poésie a donné l'exemple, et ses vers sont restés la Bible du génie hellénique. C'est parce que les Grecs n*ont été ni intolérants ni prescripteurs, c'est en d'autres termes parce que leur cœur est demeuré ouvert à la foi, et non point irrévocablement fermé sur elle, que leur intelligence a pu si librement pénétrer dans les voies de la science et de Tart. La religion ne les ayant pas faits esclaves, ils se sont rendus créateurs aussi en dehors de la religion.
Et que sont en effet les produits purs du sentiment du beau et de ridée du vrai, si ce n'est des distinctions, des séparations, accomplies par l'acte naturel de la raison que le dogme religieux absolu n'a point immobilisée? Produire intellectuellement, c'est séparer, bien plus qu'unir et lier, puisque le lien et la synthèse doivent leur valeur rationnelle à la seule analyse.
L'émancipation de la musique et 'de la poésie fut la première en date. Non que les aèdes ou chanteurs^ les hommes de la Muse, ces missionnaires de la civilisation par l'art, descendus de la Thrace, aient eu jamais à s'émanciper révolutionnairement, mais ils portaient et le peuple entier aimait en eux la liberté créatrice du chant et de l'histoire des Dieux et des hommes. Une suite de poètes dont les noms seuls nous sont parvenus chantèrent ainsi au berceau de la Grèce. Les poèmes d'Uomère, quoi qu'il faille penser de l'unité de leur composition et de la personnalité de l'auteur (question difficile), furent, avec ceux d'Hésiode, les derniers, et sont pour nous les plus anciens monuments de cette libre création [%oirii\.(^y source de la poésie de tous les peuples européens.
La rare alliance des dons naturels les plus exquis, l'affranchissement spontané de Tâme et la puissance de réflexion due au mérite moral, la naïveté jointe à l'invention et à la liberté firent les anciens Hellènes dignes de laisser à leurs descendants, comme leur Livre par excellence et le type éternellement gravé de l'esprit et des traditions de leur race, ces admirables vers homériques qui forment un heureux et parfait contraste avec le» constructions éthiques et religieuses de l'Inde. Ailleurs, pour ne point parler deTArye antique et de son moment toutà fait primitif, on vitlesnationstomberdansle servage moral de leurs Dieux et de leurs lois divines. Ailleurs, la po^'see put être belle encore, mais seulement de la beauté conservée chez Tesclave; et l'humanité ne chanta guère que les adorations de sa servitude. Beaucoup plus tard, au sein de civilisations mélangées et triturées, des poètes s'élevèrent, les Dante, les Milton, qui échappèrent en partie au fana-