DOCTRINE DE LA RÉMUNÉRATION TEMPORELLE
âmes des injustes du commun. Cette demeure monstrueuse^ née d^elle-même, et dont les Dieux mômes ont peur, semble n'avoir d'habitants, outre les grands ennemis de TOlympe et leurs gardiens, que des êtres plus exclusivement mythiques^ tels que le Sommeil et la Mort.
La doctrine homérique des erocoXa» qui ne se trouve pas dans Hésiode, me semble le produit naturel, et aussi exempt de théologie que possible, de l'imagination grecque appliquée au concept de la mort. Ausf>i est-ce une source de spéculation philosophique. Mais le système des Races et de leurs rémunérations diverses a d'autres racines religieuses, et rapporte tout à Zeus et à sa justice. Il reste à s'expliquer comment Hésiode s'est arrêté en chemin, et, tout en permettant l'induction, n'a rien dogmatisé sur ce que Zeus peut réserver aux morts de la période post- héroïque. Mais, le poème des Travaux et des Jours est là tout entier pour montrer que l'auteur a subi une influence antagoniste du sentiment qui aurait pu le porter à donner pour sanction formelle à la morale un ensemble de récompenses et de peines posthumes. Aucun système ne se trouvait apparemment formulé autour de lui touchant ces dernières. Au contraire, une sanction tout actuelle et terrestre, analogue à celle que nous voyons invoquée constamment et exclusivement dans les anciens livres des Juifs, était sans doute aussi l'instrument le plus ordinaire de l'édifîcation religieuse des Grecs avant l'institution des Mystères. Les promesses, les menaces faites au nom des Dieux, dans la bouche des prêtres ou des aèdes pieux, se rapportaient aux biens temporels, aux troupeaux, à la fertilité de la terre, avant tout à la longue vie et à l'heureuse postérité. Une place importante appartenait encore à la notion de solidarité. On s'appuyait sur un sentiment naturel, et souvent très naturellement fondé, pour déclarer les cités et les races solidaires des méfaits ou des belles actions de leurs membres. Enfin, la justice distributive avait pour siège ce grand Zeus, dont l'œil voit tout, la vierge auguste Dikè, qui, quand elle est offensée, arrive auprès de son pére^ lui expose IHnjustice des hommeSj et les trente mille aardiens divins des mortels, qui parcourent incessamment la terre, Hésiode a recueilli toutes ces croyances dans son poème, où elles tiennent la place qui aurait pu revenir à des doctrines eschatologiques.
L'ancienne Grèce s'est donc liée à ses Dieux par la foi en une rémunération temporelle des œuvres, en même temps qu'elle se formait des notions de vie future et d'immortalité naturelle, et qu'en outre elle imaginait des destinées affectées divinement après la mort à différentes espèces de mérites. D'autres peuples ont manifesté plus ou moins
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inégalement ces deux tendances presque opposées et propres à se suppléer l'une l'autre. Mais ce que seule la Grèce a fait, c'est de ne rien sacrifier à ses imaginations en pareille matière, ni de l'énergie, de la gloire et des joies de la vie présente, ni du concept le plus solide et le plus autonome de la justice, envisagée dans son siège, la conscience. L^impératif rigoureux du devoir se lit dans Hésiode à toute page; il ne s'y sépare pas de la revendication du droit, car l'obéissance n'est pas prescrite, et le commandement n'est rien de plus qu'un fait politique. Le poète insiste sur le précepte du travail saint et salutaire, sur la nécessité de Teffort. Seulement, il s'attriste et se décourage quand il compare son idéal des mœurs avec le désordre et les divisions des hommes. Il reste essentiellement grec, en ce que ni les besoins de Tordre social ni l'empire d'une doctrine religieuse ne l'inclinent à renier l'indépendance de la personne humaine; et il émet cette maxime dont on chercherait vainement l'équivalent chez toute autre nation antique :
€ Il est d'un honnête homme de se laisser persuader par celui qui donne de bons conseils; mais il est d'un homme accompli (icavaptoioç) de tout penser par soi-même, en réfléchissant à ce qui est le meilleur eu égard aux conséquences et à la fin > {Les Travaux et les Jours, V. 291 j.