‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 212 sur 291 · SYSTÈME ARTIFICIEL DES PATRIARCHES ANTÉDILUVIENS · texte numérisé non relu

SYSTÈME ARTIFICIEL DES PATRIARCHES ANTÉDILUVIENS

des noms propres, mais des idées d'humanité, de paternité, de filiation (1) ; quand nous remarquons que les patriarches, depuis Adam jusqu'à Noah, sont précisément au nombre de dix, comme depuis Sem jusqu'à Abram, nous sommes portés à penser que la première série a été construite à Tinstar de la seconde, à l'époque où Abram était devenu le patriarche par excellence, le fondateur religieux de la famille des Térachides. Il faut avouer pourtant que les nombres des deux listes n'offrent pas entre eux des rapports d'arrangement simples et faciles à apercevoir.

La question n'a pas, au fond, l'importance qu'y attachent les mythologues. L'intérêt porte sur la comparaison des procédés narratifs de l'élohiste et du jéhoviste, Tun d'une simplicité extrême avec des caractères de réalité pris du concept de la famille et naïvement exagérés, l'autre complexe et profondément psychologique. Or, le contraste est le méme^ soit que l'élohiste ait composé de toutes pièces une famille patriarcale mythique, soit qu'il en ait emprunté les éléments à la tradition, — à la même tradition réelle, quoique obscure, à laquelle le jéhoviste appliquait ses procédés particuliers.

Mais on n*a pu se défendre de viser à un autre genre de résultats. Admettant comme prouvée la nature toute mythique de la généalogie antédiluvienne, et j'admets qu'elle le soit, on a voulu spéculer sur les analogies qu'elle présenterait avec la suite des âges divins que d'autres peuples ont projetés en avant de leurs temps historiques. L'école de Dupuis et de Volney espérait ainsi démontrer l'existence d'un mythe unique et très ancien, fondé sur l'observation astronomique. Aujourd'hui que les bases de ce système sont ruinées, on tiendrait pour d'autres motifs à retrouver les principes communs d'une doctrine des âges chez la plupart des nations de l'antiquité. Il est vrai que beaucoup d'entre elles se sont donné des chronologies fabuleuses. Mais les nombres en sont généralement différents, ou n'ont de commun que l'emploi des facteurs 2, 3, 4, 5, 10, 12. Cet emploi est naturel et a pu quelquefois fournir naturellement certains grands nombres identiques. La fiction des âges anté-historiques n'a non plus rien en soi qui n'admette la spontanéité et doive absolument s'expliquer par des emprunts. J'en dirai autant du concept des âges cosmiques ou humanitaires. Une critique désintéressée n'admettra l'origine commune de ces sortes de doctrines qu'à la double condition de leur reconnaître des rapports très précis, qui ne puissent passer ni pour tout accidentels, ni pour liés naturellement, au contraire, à

(1) Seth, fondement et rétablissement; Éaos, homme; Kaîa, formation, acquisitioni lared, descendance. Il est vrai qae d'autres noms ont nu autre caractère : Méthoascéla BÏgïùûQ guerrier; Lémek» dne sauvage.

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un tel ordre d'idées ; puis de s'assurer que ces rapports ne se sont pas établis à des époques récentes.

Ce qui tranchera pour nous la question, c*est que Tesprit créateur du concept des âges varie d'un peuple à l'autre, encore plus que les nombres et les périodes imaginés. Les Égyptiens, les Indiens, les Grecs, les Hébreux, dont nous parlons en ce moment, ont eu des hypothèses de ce genre aussi difîérentes les unes des autres que le permet l'exercice de l'intelligence sur un seul et même sujet, et avec des données naturellement les mêmes en partie. La plus frappante ressemblance à laquelle on puisse s'arrêter est sans doute celle que je dois mentionner ici, comme concernant ma présente étude. Je veux parler d'une analogie souvent remarquée entre la chronologie généalogique antédiluvienne de l'élohis te hébreu, et la série fabuleuse des dynasties de Babylone avant Xisouthros, rapportée par Bérose. Certes, il ne faudrait pas s'étonner s'il y avait ici quelque chose de plus qu'accidentel, un emprunt véritable d'un côté ou de l'autre. En tout cas, il s'agit de l'élaboration des antécédents, soit traditionnels, soit mythiques, d'un même événement, et à peu près dans la même contrée. Et pourtant toute l'analogie se réduit à ce que THébreu compte avant Noah dix générations longèves, et le Chaldéen, avant Xisouthros, dix dynasties dont la moindre dépasse une myriade d'années. Le nombre dix a pu être adopté à l'imitation des Chaldéens par les Hébreux, d'autant plus facilement qu'il se trouvait symétrique du nombre auquel ils réduisaient d'autre part leurs générations post-diluviennes. Mais le total de la période comprend 432,000 ans selon Bérose et 1,654 ans selon l'écrivain élohiste. Les divisions suivent des deux parts des lois différentes et impénétrables. U est toujours facile d'obtenir des rapprochements et de faire à tout prix un système. Il ne l'est pas ici d'affirmer avec fondement, quelque chose de plus que Cette vérité vague : à savoir que des mythes de génie différent ont pu résulter d'un travail double appliqué à des croyances partiellement concordantes.

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