LES PHILOSOPHES .' LE CARTÉSIANISME
principe supérieur. Mais l'explication est illusoire, car, les deux principes étant personnifiés, on se demande toujours pourquoi Âhriman s'est dressé contre Ormuzd au commencement.
L'intervention du tentateur, dans le récit de la GenèsCy rappelle la donnée du mauvais principe, mais affaiblie. La part de la liberté humaine devient plus grande. L'origine du mal est manifestement double : on la voit d'abord dans la nature perverse du tentateur, puis dans l'usage que l'homme tenté fait de sa réflexion et de son libre arbitre.
Sur le premier chef, il reste à savoir comment cet être d'une intelligence supérieure, que le développement des idées religieuses dans la direction juive et chrétienne a représenté comme procédant primitivement du principe du bien, en est venu à se déclarer contre lui. Philosophiquement, ce n'est rien dire que d*assigner telle passion pour la cause du mal ; ou, du moins, il faut toujours expliquer ses effets essentiellement par la liberté, et dès lors le mal dans l'homme ne s'explique pas mieux non plus avec un tentateur qu'avec les passions et la liberté toutes seules. Sur le second chef, la nature du mal initial est placée dans la violation d'une défense particulière intimée de l'extérieur, et non par la conscience, et l homme ne succombe qu'à la suggestion d'un désir légitime en soi, celui de développer son être par la science. Quel peut être le sens profond de la légende, nous l'avons vu en partie ; mais, en y lisant un symbole de l'écart de l'instinct et de la perte de l'innocence, origine de beaucoup de maux transmissibles de tous genres, on n'y reconnaît rien des luttes de la conscience morale, à l'origine du mal moral proprement dit. La légende de Eaîn, dès qu'il en faut une, serait mieux appropriée que celle d'Adam à la représentation du premier crime qui souilla la terre.
Les théories des philosophes nous ouvrent un ordre de considérations bien différent, plus vrai et plus élevé à quelques égards, mais, sous un rapport, moins empreint du sentiment de la réalité. L'opinion la plus commune, et que le cartésianisme unanime a formulée, déclare le mal en général une privation, c'est-à dire une imperfection, un manque d'élre ou de réalité, et le mal humain et moral un défaut de la connaissance dans l'exercice de la volonté. Nous nous occupons de ce dernier. Descartes voit la raison formelle de terreur et du péché dans la détermination d'un libre jugement au delà des limites de la connaissance claire et distincte donnée dans l'entendement actuel. Il affirme qu'il n'y aurait point de mal si la liberté ne fondait ses décisions que sur l'évidence. Mais, que l'évidence ne puisse avoir lieu dans la plupart des cas de la délibération morale, et
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que cependant il y ait nécessité pour l'agent de prendre un parti; que les objets à comparer pour choisir, que les biens entre lesquels l'homme est suspendu, soient de genres divers, c'est-à-dire incomr' . parables quant à la connaissance pure; qu'ils diilèrent les uns des
i autres en proximité, en clarté, en généralité, en intérêt pour lui-
[^ même et pour autrui, et que, dans cet état de choses, des conditions
suffisantes pour établir la moralité de l'acte se trouvent néanmoins réunies, Descartes semble ne se point douter de tout cela.
Malebranche est à la fois plus clair et plus profond dans Texposition de la partie vraie de cette doctrine. Nous avons, dit-il, en nous un attrait invincible pour le bien indéterminé, notre bien. Mais l'attrait que nous avons pour des biens en particulier n'est pas invincible, c'est même en cette non-invincibilité que notre liberté consiste. II faut d'ailleurs opter entre plusieurs biens qui s'offrent au même instant et sont inconciliables. Le devoir est de choisir le vrai bien par une attention et une réflexion suffisantes; et, pour cela, on doit retenir longtemps son consentement, /atre usage de sa liberté autant p quon le peut. C'est, ajoute Malebranche, le précepte essentiel et
i indispensable de la logique et de la morale. Nous verrons tout à
\ l'heure Fichte arriver à la même conclusion.
A entendre ces philosophes, qui ne les croirait partisans aussi sérieux que résolus du libre arbitre ? Il n'en est rien pourtant. Desr cartes a pour système que la clarté croissante de l'entendement en-
traîne la détermination croissante de la liberté, et que, plus on est I ainsi déterminé, plus on est libre, en sorte que le plus haut degré
de liberté coïncide avec l'évidence des raisons, et le plus bas degré se rencontre dans cette lutte des motifs dont l'indécision est le signe. C'est, sous une forme adoucie, l'opinion panthéiste, hégélienne, saintsimonienne, que je formulerais volontiers ainsi, sans la forcer : l'homme est d'autant plus libre qu'il est moins libre. En d'autres termes, car ce n'est pas de contradiction que j accuse ces écoles : l'homme possède ce qu'il leur plaît d'appeler la liberté, en raison inverse de ce qu'il possède ce que tout le monde appelle la liberté. Ainsi la liberté cartésienne serait la pleine nécessité, quanta l'idéal; et, par le fait, l'agent qu'il faudrait déclarer le plus libre n'est pas celui qui dirige fermement son vouloir dans le combat de la vérité contre l'erreur; c'est cet autre qui, dominé par des penchants sans rivaux ou par des opinions d'une prétendue évidence, n'examine point puisqu'il n'hésite point, et obéit à des représentations exclusives. Quant à Malebranche, la théologie lui sert, ou peut-être l'oblige à retirer d'une main tout ce que, de l'autre, il concède au libre arbitre. D'après lui, Tentendement est tout à fait passif et reçoit des idées comme la cire reçoit des figures, sans action aucune. Ensuite, de