‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 238 sur 291 · DIVISION INTELLECTUELLE ET MORALE DES SÉMITES · texte numérisé non relu

DIVISION INTELLECTUELLE ET MORALE DES SÉMITES

consacrée pour ce dernier sens est hgélion que j'ai déjà eu occasion de mentionner (1). On ne saurait douter que ce concept du Divin sous remblème de TÉlevé ait appartenu au sémitisme autre qu*hébraïque, attendu que le nom d'Hélioun se retrouve à Byblos, comme synonyme d*Adonis, et joue un assez grand rôle dans les fragments phéniciens de Sanchoniathon. Mais le polythéisme en altéra le caractère absolu de deux manières, en le faisant entrer dans des systèmes de dynasties divines, et en l'assimilant à des êtres naturels tels que les astres, ce qui fut aussi le sort de Bel (2),

Reste maintenant le radical de l'é/re, hvh^ dont les Hébreux ont, tiré celui des noms de la divinité qui devait représenter pour eux, après Mo!se, le monothéisme le plus net, et qui, en effet, se prêtait moins que d'autres à l'interprétation polythéiste. L'emploi de ce radical ne paraît pas leur avoir été rigoureusement propre, mais à dater d'un certain moment, il a été de leur part très résolu, très systématique, aussi exclusif que les traditions le permettaient. Gomme il s'agit d'un nom postérieur aux autres, sinon en son origine même, au moins en tant qu'il marqua le sens d'une évolution religieuse commencée et poursuivie avec les plus grands efibrts pour affranchir l'idée de Dieu des déterminations particulières de l'idée de Puissance, j'aurai à y revenir dans la suite.

On doit voir clairement en quoi le concept ontologique religieux des Sémites différa de celui des tribus aryennes. L'anthropomorphisme primitif et nécessaire de l'esprit humain était le même des deux parts, je veux dire également intense, mais plus simple et plus intelligible pour nous chez les Sémites, qui divinisaient ce que l'homme saisit essentiellement et immédiatement dans la conscience du moi, la Cause, et non pas ces phénomènes externes, cette nature dont l'essence profondément cachée est l'objet inépuisable des études prolongées de la science et d'une expérience assidue que tirent sans cesse en tous sens les hypothèses et les systèmes.

On doit voir aussi qu'une division devait nécessairement se produire entre les hommes qui se plaçaient à ce point de vue de la Cause et de la Force attribuées à telle personne supérieure, mystérieuse^ à un ou à des Puissants, à un ou à des Élevés, etc., selon ce que les idées de culte et les mœurs, le genre de vie, nomade ou sédentaire, les impressions, naturelles ou nées de la civilisation, l'étendue ou l'étroitesse de l'intelligence, l'énergie et la simplicité, ou la faiblesse

(i) Remarquer aussi les formes hgilddh et xldhà hgildâh, qui déootent des idées semblables en dehors du milieu hébreu pur (Daniel^ ly, 14, et m, 26).

(2) Mardouk (=:Mérodacb), la plauète Jupiter. — Bel Mérodach est le graod dieu tutélftire de Babyloue.

450 DlVISIO^r INTELLECTUELLE ET MORALE DES SÉMITES

et la confusion de quelques notions essentielles, apportaient de coefficients différents, propres à déterminer le premier fonds moral commun des tribus de la montagne, ou du désert, et des populations des empires. Il y a lieu certainement de joindre aux agents de transformation que j'énumëre, les influences dues à des mélanges de races diverses, antérieurement aux époques de fondation des empires asiatiques (1); mais, même en dehors de cela, on n*aperçoit aucun empêchement de principe à la grave divergence intervenue dans le sein d*une race unique, pourvu qu'on ne regarde pas chaque type ethnique et psychique primitif comme indissolublement lié aux faits de son histoire et engendrant un développement fatal.

Ainsi les Sémites apportaient dans l'humanité des propriétés intellectuelles communes et, à ce qu'il semble, les mêmes notions religieuses fondamentales. La philologie s*en assure, en remontant, pour trouver ces notions, à la source la plus ancienne, aussi profonde que la source des langues. Sur quels points essentiels a dû se déclarer, et comment nous expliquerons-nous une scission qui se sent dès Tépoque où remontent les premiers souvenirs transmis du monde hébreu, et qui devint le fait générateur d'une période décisive de l'histoire des idées morales?

La scission porta-t-elle sur la tendance monothéiste des uns et le polythéisme des autres? Sans doute, et ce point importe, mais n'importe pas le plus. C'est, parmi les caractères distinctifs à signaler, celui qui paraît le moins tranché à l'origine. Il se marque plus profondément à mesure qu'on avance, mais l'observateur impartial des valeurs morales et religieuses des peuples devra reconnaître que ce sont bien moins le sentiment relativement monothéiste des Hébreux et les cultes polythéistes des Babyloniens ou des Chananéens, qui creusent l'intervalle entre le peuple de Jéhovah et les adorateurs d'Âstarté et de Moloch, que les pratiques et les mœurs liées respectivement aux idées de chaque nation. Or, les égarements moraux sous couleur de religion ne sauraient passer pour inhérents à la croyance de la pluralité des Dieux, prise en elle-même. Autrement, il faudrait ranger sur la même ligne la religion de Minerve et celle de Moloch^ et frapper du même anathème la civilisation grecque et la vie infâme du monde punique.

Et d'abord nous devons nous prononcer sur la thèse controversée du monothéisme naturel et essentiel des iSémites. Elle a été soutenue, au moins dans une certaine mesure^ à l'aide des documents qui éta-

(1) C'est ainHi,par exemple, qu on a découvert de noire temps fa parlie proprement chaldéenne, c'est-à-dire primitivement tourauleDoe, des origines de la reUglon chaldéo-baby Ionienne. Celle-ci ae peat plas èlre considérée <;omme exclusivement sémitique (v. ci-dessous, chap. xxix).

blissent le caractère universaliste des divinités sémitiques en tout temps, la concordance des concepts impliqués dans leurs noms avec ceux des noms divins de la Bible, leur différence d'avec les Dieux de la mythologie aryenne (1). Mais il ne résulte pas de là que les peuples de cette famille, à l'exception d*un seul, et de Tun des moins considérables numériquement, n'aient pu être polythéistes. Ils Tout été, puisque l'histoire connaît leurs Dieux locaux, leurs Dieux multiples et d'attributs divers, et qu'elle ne peut s'incrire en faux contre leurs titres de race. Il s'agit donc de s'expliquer comment l'esprit a pu fractionner ici la divinité conçue sous l'idée de Seigneurie, aussi bien qu'ailleurs la divinité représentée par les phénomènes personnifiés, et comment une rencontre a été possible à la fm entre deux procédés contraires en apparence. Le fait est incontestable, et la question ainsi posée n'est pas difficile à résoudre.

En effet, le principe des Aryens n'interdit pas un certain monothéisme, en tendance surtout, puisque l'esprit anthropomorphique croissant, ou de mieux en mieux dégagé de la confusion primitive, tel que nous l'avons vu chez les Grecs, arrive à constituer la croyance d'un Père des Dieux et des hommes, et que, de son côté, une spéculation dont le panthéisme est la fin compose l'unitéd'uneautre manière. Â son tour, le principe des Sémites n'exclut pas les déterminations polythéistes de la foi, car les notions qu expriment les mots El, Bel et quelques autres, et que l'habitude a rendues absolues aux yeux des modernes, ne pouvaient se déterminer primitivement que par des relations, et ces relations étaient assez variables pour engager dans la croyance à la multiplicité des causes divines des hommes qui cédaient à la pente des imaginations particulières et ne soutenaient pas un effort constant pour s'en défendre.

Les rapports dont je parle et qui menaient naturellement à la pluralité des Dieux sont d'abord les divisions locales et nationales. Le Protecteur et Vengeur divin d'un peuple devient spécial aux yeux de ce peuple et des peuples voisins, encore que descendu d'un concept commun, aussitôt que se produisent entre eux des rivalités, des différences de culte^ ou seulement de langage : alors, si chaque nation ne fait pas ce que firent progressivement les Israélites, si elle ne conteste pas la valeur du Dieu d'autrui, si, au contraire, elle laisse introduire, à côté de son culte, des cultes transformés dans un autre sens que le sien, laissant en cela libre carrière à la foi populaire, il est clair que le polythéisme existe. Son droit est reconnu.

En second lieu, l'idée originaire et commune de Puissance a be-

(1) E. Reuanj daua le Journal asiatique^ t. XIU, 5* série, 1859.

soin de se fixer par des attributs ; mais par cela même elle doit se spécifier, et un Dieu unique, Bel, se trouve ainsi décomposé en plusieurs Dieux, comme Bélitan, Belpéor, Belsamin, etc. Les noms d'attributs distincts, et jusqu'aux noms divers d'un attribut identique, peuvent aussi produire la multiplicité, au même titre que dans le système aryen, où un seul phénomène admet plusieurs dénominations, et fonde tout autant de personnes divines. EnGn, il arrive que les notions de Force et de Causalité, au lieu de rester affectées à des personnes, d'ailleurs indéterminées, comme dans certaines légendes bibliques, s'attachent à des substances, à des corps visibles, ou encore à des fondateurs d'empires, auteurs de grandes œuvres de civilisation matérielle sur la terre. On ne contestera aux empires sémitiques ni l'adoration des dieux éponymes, ni la déification des grands êtres cosmiques et finalement de la nature en général. Or il est clair que ces cultes, avec les dogmes panthéistes que la réflexion appelle à la fin à les justifier, ont pu appartenir à un courant religieux dont le point de départ coïncidait avec celui du peuple devenu monothéiste par excellence, et dont le point d'arrivée s'est rencontré avec la doctrine philosophique des nations qui avaient commencé par mettre un Dieu sous le nom de chaque phénomène.

Une grande cause du polythéisme, sur laquelle l'attention de la critique n'a pas été assez éveillée, consiste en ce que les origines des religions ont été locales (exemples : TÉ^i^ypte, la Babylonie, l'Assyrie, la Grèce], et les religions des grands peuples et des empires, des œuvres de rapprochement et de syncrétisme. Au fond il pouvait y avoir quelque chose ou beaucoup du sentiment monothéiste dans un culte tel que celui de Bel-Merodach à Babylone ou d'Assour à Ninive, avant que ces villes fussent devenues des capitales d'Empires, — outre que le concept de divinité avait son nom propre, son terme universel, impliquant toujours une certaine notion de l'unité divine. — La réunion des cultes locaux dans une religion nationale est le procédé d'une sorte de religion d'État, en même temps sans doute que l'effet d'une contagion et d'une fusion naturelles. De là les panlhéons. Le monothéisme professé est né du refus qu'un petit peuple a fait peu à peu, puis défmitivement, de regarder comme dieux les dieux des peuples voisins, adorés sous d'autres noms et d'autres attributs et avec d'autres rites que le sien, son protecteur et son dieu. Ce jour-là, son dieu a été pour lui Dieu.

Les tribus nomades chez lesquelles la foi primitive appliquait avec énergie, simplicité et sobriété la notion commune du Fort et de l'Élevé, de TÉtre créateur des choses et régulateur de la conscience, les tribus relativement morales, en un mot, fondèrent leur religion sur les visions et les songes sublimes d'un patriarche^ tel qu'Abram ou

Jacob. Celles-là, grâce à Taction d'une suite prolongée de héros religieux^ se dépouillèrent des scories de croyance dont la trace se suit depuis les indications idolâtriques et presque fétichistes qu'on remarque dans la Genèse jusqu'à l'imitation toujours recommencée et toujours réprimée des cultes voisins. Elles donnèrent enfin la victoire au Dieu jaloux et firent de force, pour ainsi dire, une grande place dans les idées dé réflexion au seul dogme monothéiste qui ne fut pas en même temps le panthéisme.

Les tribus fixées et foulées dans les empires, livrées aux vices des grandes agglomérations d'hommes,' et à ceux qu'elles tenaient plus anciennement des habitudes barbares de leurs esprits et de leurs cœurs, plongées et appesanties dans la démoralisation par le spectacle de la guerre et de l'esclavage en grand, condamnées à justifier ce qu'elles pratiquaient et à déifier ce qui les terrorisait, à déifier aussi les voluptés brutales où elles trouvaient l'ivresse et l'oubli ; celles-là développèrent la même notion commune du Fort et de l'Élevé (non sans adjonction de quelques autres) dans les plus abominables institutions religieuses et politiques dont ce vieux monde ait laissé la mémoire. Encore faut-il que nous devinions ici plus de choses que nous n'en savons; mais nous en savons trop. Rien n'a pesé d'un poids plus lourd sur la transformation morale de l'antiquité, et n'a servi davantage à motiver la réaction mystique et ascétique, où faillirent se perdre les grandes conquêtes de la raison, dues à l'ancien esprit de la Grèce et de Rome. Ce n'est pas sans cause que les faits de Babylone et de Ninive, entre tous ceux de l'histoire, sont enfoncés pour nous dans l'inconnu, ou ne peuvent plus nous être révélés que bien imparfaitement, par la lecture des clous gravés sur la pierre. L'humanité n'a eu de ce côté qu'à condamner et à passer. Il lui aurait été trop dangereux de se bien souvenir. Qu*on en juge par la magie et la sorcellerie, vaines superstitions, maléfices imaginaires et pourtant criminels, dont nous avons des restes dans nos campagnes, et qui étaient alors regardées comme des sciences; et par la plus relevée de ces dernières, l'astrologie, exceptionnellement perpétuée à l'état spéculatif, de siècle en siècle, et qui se perpétue encore dans quelques cerveaux obscurs.

Les conditions profondes de la moralité^ non les déterminations intellectuelles d'une ontologie unitaire ou multiple, sont les éléments véritables de la scission des races sémitiques. La moralité est la cause, la grande cause. Le fait capital qui en dépend est l'application morale des concepts de divinité, de sacrifice et, comment dirai-je? de sexualité généralisée. Ce n'est nullement la tendance à unir ou à diviser les objets de l'adoration. Cette double tendance est par ellemême ou par son côté purement intellectuel, innocente, et Ton voit

les religions monothéistes elles-mêmes avoir des procédés de multiplication de la nature divine, qui rappellent de près le polythéisme; mais le penchant à définir de telle ou telle manière les êtres divins et le culte qui leur est dû, voilà ce qui est d'une extrême gravité et intéresse les fondements moraux de la nature humaine.

Les Sémites des branches corrompues se distinguent des autres en deux points. Ils adorent la force brutale, ou tout au plus manifestée par des œuvres matérielles purement utiles; la règle et le commandement de leurs dieux n'est pas la droiture; et ils expient et supplient par le sacrifice humain : atrocité dont la tradition des Sémites pieux n^ofire que des traces à discuter. Ensuite le concept de génération, qui chez ceux-ci se borne aux applications correctes et pures de la loi de l'animalité, chez les autres, s'étend et se pervertit, donnant lieu à des symboles naturalistes et cosmiques d'un caractère immoral, d'où naissent les rites infâmes et des coutumes telles que la prostitution sacrée. Les Dieux du polythéisme sémitique ne sont point primitivement ce qui détermine ces sortes d'idées, mais ce sont ces idées et les mœurs qui déterminent ces dieux ou leurs cultes. Et les Hébreux ne méritent pas tant une éternelle gloire pour avoir échappé au polythéisme en général que pour avoir lutté avec une constance et une énergie, peut être sans pareilles dans Thistoire, contre un certain polythéisme qui avait pour Dieux les Belpéor et les Moloch.

Page 1