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LA CRITIQUE DU PENTATEUQUE. RÉSULTATS GÉNÉRAUX

après le retour de Babylone, la rédaction en devint définitive. Celleci fut alors consacrée et devint peu à peu le canon des Écritures, grâce à la vénération de tous et à l'introduction d'un esprit tout autre que celui qui produit spontanément la foi et les légendes. Je veux parler de l'esprit de littéralité, d'exégèse et de casuistique : il arrive toujours à son heure, dans une religion arrivée aux mains d'hommes réfléchis, et non plus seulement de ces croyants passionnés, qui, éloignés de ses origines, dont de grands événements les séparent, ne peuvent plus la considérer que comme une et immuable.

Les critiques indépendants admettent que les livres actuels sont euxmêmes formés d'autres livres. La divergence des opinions commence quand on se propose de déterminer exactement le contenu, l'époque et le lieu ou l'école religieuse originaires de chaque ouvrage partiel. Il y a même là des questions sur lesquelles la nature des choses semble s'opposer à ce que tout risque de décision individuelle et contestable soit évité par celui qui prétend les résoudre. Que le philosophe et rhistorien se servent donc librement de ce qui est décidément acquis, avec précaution de ce qui reste hypothétique.

Le troisième point concerne la très haute antiquité de quelques fragments, reconnaissables à un caractère primitif interne, et exempts d'allusions à des époques connues et relativement tardives. Je n'indique pas seulement ici les courts morceaux relatant des dires populaires (celui de Lémek, celui de Nimrod, etc.); et je ne me borne pas à des chants qui remontent à l'origine nationale d'Israël (comme le cantique de Débora ou le psaume lxviii : Qv*Élohim se lève). Je remonte plus haut, et je crois que la critique sévère, suffisamment pénétrée de l'amour de la vérité, ne doit point hésiter à reporter aux temps antérieurs au séjour en Egypte, et jusque vers le XX* siècle, le fond moral tout au moins d^une partie des légendes d'Âbram et de Jacob. Je me fonde sur le caractère interne des récits, sur la simplicité et l'originalité des idées, des coutumes, des croyances, sur l'absence de récriture, prouvée par l'emploi des signes commémoratifs tels que les pierres et les arbres, enfin sur la difficulté d'attribuer aux Hébreux serfs en Egypte, ou errants, après Y Exode, et entrés dans la période des luttes religieuses, ou établis en Palestine et dans l'état de société, quoique anarchique, dont témoigne le livre des Juges, rien dé semblable à la vie patriarcale et aux visions, aux révélations élohistes ou jéhovistes des chefs de clans issus de Téracb. Il faut que de telles légendes aient longtemps subsisté dans la tradition orale, aient été répétées religieusement, plus tard écrites, comme des souvenirs tout à la fois de famille et de religion. Faisons seulement la part qui leur est due à des tâtonnements et à des interpolations, motivés chez les écrivains par l'existence de certaines va-

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riantes dans ]es récits^ et notamment de celles qui provenaient de l'emploi des noms d'Élohim ou de Jéhovah, tantôt de l'un, tantôt de l'autre, pour les manifestations divines.

Une objection grave adressée à cette manière de voir se tire des promesses d'établissement en Kanaan faites aux patriarches. Il semble, en effets que cette prophétie, comme toutes les prophéties bien caractérisées, doive être tenue pour postérieure à l'événement, et qu'ainsi les révélations dont elle est le fond commun dans la Genèse aient dû être des produits de l'imagination religieuse, au moment seulement où elles étaient accomplies ou en voie de s'accomplir. Mais cette dernière hypothèse s'accorde mal avec le profond caractère des légendes. Heureusement la prophétie en question, dan& ce qu'elle a de général, et mettant à part quelques interpolations bien naturelles (par exemple les détails de la bénédiction de Jacob), ne nous offre rien de miraculeux. Il sufGt d'admettre que, dès avant leur entrée en Egypte, les Hébreux s'étaient fait une sorte de religion de Tespérance d'occuper un jour le pays de Kanaan. Or ce n'est point là une ressource désespérée de la critique; c'est au contraire l'explication même de la nationalité et de la foi originale et indestructible d'Israël, c'est Tunité donnée à la vie de ce peuple extraordinaire depuis le temps des anciens Pharaons jusqu'au temps de l'empereur Yespasien et au delà.

Cette théorie d'Israël est celle qui se concilie le mieux avec l'existence réelle des grands patriarches hébreux, que j'ai cru devoir admettre (ci-dessus, c. xxiii-xxiv). Mais cette existence fût-elle purement idéale, il faudrait trouver quelque part des hommes dont l'état moral et religieux fût précisément celui que nous font connaître les visions^ les apparitions, les conversations divines rapportées dans la Genèse. Or, que l'on donne les noms d'Abram et de Jacob aux pasteurs qui ont vécu dans cette foi et fondé en elle une puissante tradition, ou que l'on aime mieux laisser leurs noms et leur vie dans l'indétermination du lieu et du temps, toujours faut -il un peuple qui ait produit de tels types d'hommes dans sa haute antiquité^ ou qui les ait imaginés, ce qui revient au même, car il faut encore des initiateurs, des guides de la croyance commune. Nommons donc Abram et Jacob ces types mêmes, ou les hommes réels, inconnus qui en ont le mieux approché. Nous aurons une vérité générale non moins vraie q^oe le peuvent être les faits particuliers. Mais, quant à moi, j'avoue préférer la réalité vulgaire à celte universalité raffinée dont on ne sait où mettre les termes individuels.

Je vais m'altacher à faire le dépouillement de la partie primitive et la plus simple des légendes Israélites. Je relèverai ce qui appartient manifestement aux sentiments anciens des nomades. Tout ce

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qui suppose au contraire réflexion et système, comme les cosmogonies, je le réserverai pour une autre partie de cet ouvrage, me bornant ici à en extraire ce qui est propre à éclairer les tendances originaires.

La distinction capitale entre plusieurs des plus anciens documents bibliques, est celle qui dépend de l'emploi des noms d*Élobim et de Jéhovab pour désigner la divinité. A se tenir aux premiëresapparences, on croirait que les révélations et le culte, chez les patriarches hébreux, ont dû originairement porter sans se séparer sur deux noms et, par suite, sur deux idées du Souverain du monde à peine diverses en pnncipe : Tune qui avait plus de racines dans l'ensemble du sémitisme, et ne laissait pas d'être conciliable avec le monothéisme, en se prêtant à des développements pluralitaires; l'autre, plus déterminée, entée sur la première, ne la supprimant pas, mais la fixant et la limitant, et dont Tempire croissant caractérisa le triomphe intérieur de la nationalité juive.

Cette appréciation de Télohisme et du jéhovisme est moins erronée que le serait un jugement tout contraire, oQ Ton regarderait les deux religions comme divisées et antagonistes. En effet, les mêmes légendes, ou des légendes analogues, ont été composées sur les patriarches avec chacune des deux données, et à peu près dans un même espnt. Le double récit du déluge est dans ce cas. Les compilateurs et rédacteurs des livres actuels purent fondre, ou plutôt juxtaposer, grossièrement sans doute, mais d'autant plus fidèlement, et sans enregistrer de trop fortes divergences morales (mais les contradictions matérielles n'y manquent pas), les éléments provenus de deux sources différentes. Le double courant s'aperçoit encore au début des légendes relatives à la sortie de l'Egypte, mais pour n'en former bientôt qu'un seul, car la révélation mosaïque est, sinon l'origine, je ne le pense pas, au moins une forte et décisive impulsion du jéhovisme. De Moïse à Esra enfin, pendant que le culte d'Ëlohim tombe, avec de fréquentes récidives, dans les déterminations familières de ceux de Baal, et que le nom de Jéhovah se dresse comme le drapeau du Dieu unique et de la morale, les anciennes dénominations de la divinité sont maintenues; les El, les Eloah sont loin de devenir des noms de démons dans la bouche des prophètes, comme cela arrive communément quand une religion est remplacée par une autre.

Et cependant, pour peu qu'on regarde de près au Pentateuque^ et particulièrement à la Genèse qui doit m'occuper le plus ici, il est de toute évidence que la composition en est fragmentaire ei appartient à des auteurs dont les uns n'emploient que le nom d'Ëlohim, tandis que les autres font usage de celui de Jéhovah, et qu'un document impor-

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tant donne les deux noms constamment réunis, Jéhovah-Élohim.

On a d*abord deux cosmogonies, l'élohiste et la jéhov-élohiste, qui n'ont rien de commun ni dans le concept ni dans la lettre. On a du déluge plusieurs récifs : deux principaux que des répétitions inadmissibles et des contrariétés patentes forcent de séparer : le premier est jéhoviste, le second est élohiste. On a des généalogies élohistes, dont le caractère tranche sur celui des légendes jébovistes de Kaïn et de sa postérité, de Noah et de la sienne, et il s'y trouve des points inconciliables (1).

Enfin, on a deux formes de la tradition sur les visions et les actes des patriarches; et Tidentité (ou peu s'en faut) du fond, jointe à la diversité des désignations nominales de Dieu, ne fait que mieux ressortir les doubles emplois, les incohérences, les difficultés chronologiques, les mélanges de dires hétérogènes, et les interpolations que les premiers collecteurs durent employer de bonne foi, tantôt pour compléter l'instruction morale ou les récits, tantôt pour accuser entre ces derniersunaccord qu'il s tenaient pour implicite. Les passages interpolés donnent du travail à la critique, et lui rendent quelquefois la démarcation difficile entre les deux sortes de documents; mais, une fois reconnus, ils lui apportent de curieuses et solides informations (2).

(1) Exemples de contradiction: la lignée d'Adam jusqu'à Lémek par Seth Édos, Renan, Mahalalel, Jared, Hénoch, Matousalah; et la môme, par RaÎQ, Hénoch, Irad, Méhoajaël, Métouchaël. Que Ton [identifle plusieurs noms des deux séries, et même ceux de Raîn et de Renan, il reste toujours qu'on a affaire k deux traditions dont Tnne ignore Raîn, en qualité de premier fils d'Eve, et le nom d'Eve elle-même, et dont l'autre ne connaît pas Seth.

Pour les descendants de Noah, l'élobiste en donne la suite etio tableau; le jéhoviste s'attache aux faits légendaires, tels que la malédiction de Ranaan la construction de Babel et les fondations de Nimrod, de même que, précédemment, il donnait, au lieu de la lignée de Seth, la légende de Raîn et les dires sur leA inventeurs des arts.

Dans le déluge élohiste, les animaux entrent par paires dans Tarcbe; suivant le jéhoviste, les animaux purs et les oiseaux y entrent par septaines de couples, etc Je n'insiste pas; la lecture la plus soperflcielle suffit ponr faire reconnaître an moins deux récits du déluge, deux explications de sa cause matérielle et deux données fort diverses sur ce qui suit la sortie del'arcbe.

Quant aux cosmogonies, le désaccord porte sur les sujets les plus graves l'origine de la femme, le paradis et le péché.

(2) Parmi les interpolations manifestes, je citerai celle de Genèse, iv, 25-26, où le collecteur jéhoviste s'avise tout d'un coup de l'existence d'une donnée différente de Is sienne, savoir, celle Ju fils d'Adam de Télohiste, et rattache étymo logiquement la naissance de Seth à la légende de Raîn. J'aurai bientôt à revenir sur le verset 26, qui intéresse les origines jébovistes. Au reste, il faut savoir que le jëhovisme intervient souvent pour expliquer les noms propres par des jeux de mots, comme au chap. v, 29, à propos de de la naissance de Noah.

Je citerai encore comme interpolé le dire sur Nimrod et Assour, dont j'ai

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A mesure qu'on avance dans la lecture de la Genèse, et à plus forte raison des livres suivants, on voit diminuer l'importance de la scission entre les deux ordres de documents. Elle est d'abord aussi tranchée que possible, et les mélanges, les remaniements, les interpola lions n'ont pu l'atténuer aux yeux de la critique une fois avertie. A partir de l'histoire d'Abram, l'enchevêtrement augmente, mais en même temps la différence des traditions, quant au fond, .est très diminuée. La nationalité morale des Beni-Israêl est alors formée. Depuis VExodCy enfin, les documents jéhovistes deviennent dominants, même exclusifs, comme cela doit être, et quoi qu'en disent plusieurs exégëtes, qui, au lieu de se borner à l'étude et au classement des fragments tels qu'ils sont, veulent à toute force les considérer dans de véritables livres élohistes ou jéhovistes, antérieurs à la rédaction actuelle du Pentateuque, livres dont ils peuvent prouver tout au plus l'existence, mais dont ils ne sauraient fixer que vaguement ou arbitrairement l'époque, le contenu et les caractères moraux ou littéraires. En tout cas, l'exégèse ne me semble pas en être venu au point de restituer géographiquement et chronologiquement, avec certitude, des livres homogènes capables de prendre la place des compilations que nous possédons. L'érudit et l'historien peuvent continuer la recherche, essayer les hypothèses; mais pour le philosophe, la considération des documents en eux-mêmes, comme qu'ils se trouvent assemblés, suffit, et leur division basée sur les caractères internes est pour lui la plus importante.

L'emploi des dominations divines peut donc redevenir, à notre point de vue, la base de la distinction des fragments des deux espèces, comme elle l'était pour Astruc et pour ses premiers continuateurs en Allemagne (1). Seulement, il faut faire usage des autres caractères

parlé ailleurs. Une fois qu'on a enlevé ce passage, antique assurément, mais Jéhoviste, tout le chap. x appartient visiblement à l'élchisme, auquel il se rattache parla connaissance des familles et la préoccupation ethnologique. Enfin, je citerai comme exemple de remaniement^ entre beaucoup d*autres, les deux premiers versets du chap. xvu. A cet endroit, un court morceau jéhoviste a été mis en tète du récit d*une vision d'Abram, vision tout élohiste d^aillenrs, et dont le début aura disparu pour une raison qae nous ignorons.

(1) Voir le livre encore très intéressant à^K9,ir\iti, Conjecturée sur la Genèse^ 1753. Voir aussi Michel Nicolas, Études critiques sur la Bible, et les articles de A. Stap et de Nefftzer sur les travaux exégétlques de rAliemagne, dans la collection de la Revue germanique, — Le dernier état de la critique biblique eu France est à prendre aujourd'hui dans la Bible de Reuss et dans V Histoire du peuple d'Israël de Renan, ouvrage où les résaltats les plus sérieux des études exégétiqnes de TAUemagne sont mis à profit et où sont évitées les exagérations d*une méthode qui tendrait k faire passer l'histoire de la haute antiquité pour de la pure mythologie. Ceci soit dit avec toutes réserves sur la tendance de l'aateur en d'autres points importants et sur

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