DE L*ORIGINE ET DU CARACTÈRE DU JÉHOVISHB
pour rendre à sa série tel document élohiste ou ne figure aucun nom divin, et tel autre dans lequel un remaniement a introduit le nom de Jéhovah. Il faut observer aussi que le nom d'Élohim, ancien, traditionnel, jamais proscrit, a dû être employé naturellement par un jéhoviste en bien des occasions. En procédant de cette manière, en regardant comme accessoire et beaucoup plus incertaine la restitution des compilations partielles antérieures à celle des livres actuels du PentateuguCy et la détermination de leurs époques, en faisant enfin le si m Je travail d'achever ce qu'Astruc aurait fait plus hardiment s'il s*était senti plus libre, la classification des fragments très sensiblement divers par la pensée ou par l'expression, on se conservera cet avantage de laisser toute leur valeur, toute leur antiquité à des morceaux dont Tintérêt ne manque pas de s*amoindrir quand on les envisage dans les livres où ils ont pu prendre place depuis l'établissement dlsraêl.
Le fait qui domine toute la question de l'origine des mots et des idées jéhovistes est le parallélisme de l'emploi des deux langages dans les légendes patriarcales, d'ailleurs analogues, et sa continuation à travers toute la littérature hébraïque, où la même pièce se rencontre quelquefois sous l'une et l'autre formes (comp. par ex. les Ps. xiv et Lin). On croit sortir d'embarras et pouvoir rattacher tout simplement le jéhovisme à Moïse en citant un passage de V Exode (vi, ^ et 3) : « Elohim parla à Moïse et lui dit : Je suis Jéhovah. J'apparus à Abraham, à Isaac et à Jacob, comme El Schaddaï; sous mon nom de Jéhovah, je ne leur ai pas été connu. » Mais, d'un autre côté, on lit dans la Genèse^ et dans un passage jéhoviste (iv, 26) : c II naquit à Seth un fils qu'il nomma Ënos; alors on commença à nommer du nom de Jéhovah, i» ce qui fait remonter le jéhovisme à un temps immémorial, tout en posant le fait d'une origine pour cette forme de religion. Le fragment très court où ceci se trouve (versets 25 et 26) a toute la physionomie d'un dire antique. Il est aisé de l'expliquer par un essai tel quel, fait au moment de la rencontre de deux tribus, pour concilier la légende des commencements kaïniquesdelhumanité, apportée par l'une, avec la généalogie fondée sur Seth et Énos, admise chez Tautre. On pourrait soupçonner, chez la première de ces tribus, l'existence d'une tradition vague qui aurait permis de mettre en rapport le nom d'Ënos avec l'introduction du nom divin de Jéhovah, car c'est ainsi que se passent souvent les choses en matière d'histoire primitive(l). Mais quoi qu'il en soit, ii ne me paraît pas facile d'ac-
différentes décisions eiégëtiqaes toujours contestables. Sur Tesprit de Renan ▼oyez plus bas c. xxviii.
(1) Parmi les trois Énos, différents par l*orthographe seulement, et dont deux se trouvent dans la lignée de Seth, un dans celle de Kain, il y a le grand
ft-.
462 DE l'origine et du caractère du jéhovisme
cord6r moins d'autorité à ce dire naïf qu'au passag^e d'un écrivain mosaïste porté à s^exagérer la nouveauté de la révélation faite à Moïse. En supposant le jéhovisme antérieur à Moïse, on s'explique sans peine que telle tribu abrahamife n'en ait point fait remonter plus haut l'origine, si, demeurée purement élohiste jusqu'à ce moment, elle ne s'est trouvée entraînée au culte de Jahvéh qu'à la faveur du V:. mouvement général d'Israël au temps de la sortie d'Egypte.
f|: Ces discussions de textes ne conduisent pas à d'aussi fortes proba-
il; : ' bilités que peut en fournir l'étude interne du sujet. Quand je vois, en
[f '■ effet, la forme jéhoviste appartenir à plusieurs des légendes d'Âbram
\i--' et (le Jacob, et à presque toutes celles d'Isaac; quand je remarque
l'existence parallèle de récits plus ou moins semblables, différents
surtout en ce que les uns sont élohistes et les autres jévohistes; quand
u l'examen de ces récits me démontre que les derniers sont originaux
comme les premiers, et ne résultent pas du simple fait de ces remaniements avec interpolation que l'antiquité déguisait toujours si mal, ou plutôt ne cherchait pas même à déguiser ; quand je réfléchis, enûn, que les hommes auxquels est due la forme affectée par les lé^^^endes de chaque espèce, dans des compositions orales d'abord, écrites plus tard, rattachaient leurs traditions religieuses à des patriarches leurs ancêtres, il m'est bien difficile de ne pas conclure que là où s'est produite une double mise en œuvre, c'est qu'une double tradition existait véritablement, et que ces patriarches en sont les points initiaux.
Autrement^ il faut croire ou que les légendes des patriarches n'ont aucun fondement historique, ou que les descendants de ces personnages avaient perdu leur tradition au point de leur prêter à volonté les cultes qu'ils avaient eux-mêmes, et dont on ne sait plus alors où chercher les initiateurs. Tout ce travail légendaire si sobre, si empreint du sentiment de la réalité, étranger à la mythologie naturaliste, plein de faits et de dates en partie ouverts à nos vérifications, sans autres éléments merveilleux que ceux qu'expliquent, d'une part, la disposition de l'âme aux visions et aux révélations, de l'autre, la tendance à remplir les lacunes de la mémoire à l'aide de la réunion de plusieurs vies et de plusieurs aventures sur la tète d'un seul personnage, tout cela se serait construit, systématiquement ou spontané* ment, à vide; et c'est dans le temps où les Israélites nourrissaient leur imagination des miracles extravagants de la sortie d'Egypte et de
patriarche de la tradition élohiete, celui qui marcha avec Élohim et qiïÉlohim enleva. Si une hypothèse gratuite était quelque chose, on pourrait croire que Tauteur du ▼. 26 pensait à Hénoch et se laissait tenter par la similitude des noms, lorsqu'il rapportait au temps d'Énos le commencement de la vraie piété ou da meilleur culte.
DE l'OKIGINE et DU GARAGTËRE DU JÉVOUISME 463
la traversée du désert, c'est peut-être plus tard encore qu*ils auraient su trouver ces accents de la vie primitive, atteindre ces notions de l'état religieux le plus libre et le plus simple, inventer de ces mots où Tantiquité sans mélange respire, et peindre le tableau, dans un âge reculé, d*un pays dont ils allaient rester éloignés et isolés pendant de longs siècles ! Les livres des Juges et des Rois produisent-ils sur nous, à la lecture de leurs parties légendaires — et je parle de celles qui nous offrent des tableaux de la vie la moins civilisée, — une impression du même genre que les récits des visions d'un Abraham ou d'un Jacob, ou que certaines de leurs aventures? Il ne s'agit peut-être laque d'une appréciation esthétique, mais pour moi elle est morale aussi, et non douteuse.
Le jéhovisme remonte donc, au même titre que l'élohisme, aux origines religieuses du peuple hébreu, c'est-à-dire aux grands patriarches de la tradition, ou plus haut qu'eux encore, notre ignorance seule nous obligeant de nous arrêter là. Mais je distinguerai dans le jéhovisme deux éléments qu'il est essentiel de ne pas confondre, dont lancienneté peut n'être pas à beaucoup près la même, et dont les provenances surtout n'ont probablement rien de commun. Je mets à part, en effet, la cosmogonie, la légende de Héden et du péché originel et les légendes kaïniles. De Tautre côté je vois l'idée pure de Jéhovah, entant que nom et forme propres de l'Élohim des Hébreux. C'est à ce dernier point seul que se rapportent les traditions du sacrifice de Noah à Jéhovah, et des manifestations de Jéhovah à Abraham et à ses fils, et du vœu de Jacob à Jéhovah, des autels de Jéhovah dressés à Mamré et à Beer-Séba, de la pierre de Beth-El, etc. ; et rien ne rappelle ni ne permet de se rappeler, dans ces simples et brèves mentions de croyances naïves et de cultes élémentaires, la construction qu'un esprit relativement compliqué et déjà tourmenté dut joindre au jéhovisme primitif, pour s'expliquer les commencements de l'homme, du mal et de la société.
Nous retrouverons, dans une autre période de l'histoire de la religion, la cosmogonie^ et les légendes en quelque sorte philosophiques qui y sont adhérentes. Mais, puisqu'il s'agit maintenant des origines, je remarquerai que de tout ce que j'ai dit des Sémites primitifs^ il résulte l'impossibilité de leur attribuer, d'attribuer au moins aux nomades, la composition spontanée de cette partie développée et profonde du jéhovisme. D^ailleurs le fait seul de l'oubli où tomba parmi eux la doctrine dont nous parlons prouve assez qu'elle avait ses racines ailleurs. On a vu aussi quel lien la rattache aux mythes particuliers de la famille aryo-persane. A cet égard, on peut légitimement en faire remonter certains éléments au temps du passage des Hébreux en Mésopotamie et de leurs plus anciens rapports avec les Aryens du
464 DE l'origine et du caractère du jéhovisme
Tigre et de l'Euphrate. D'autre part, l'idée de l'épreuve, celle de la vie avec les Dieux, le rôle de l'animal, du Serpent, comme tentateur, la forme légendaire de la haine fraternelle et du bon et du mauvais frère, sont autant de points qui rappellent à bon droit TÉgypte, quoiqu'on ne puisse encore invoquer pour ce rapprochement que des analogies fortes mais peu précises. Ce serait donc sous l'influence égyptienne que les Hébreux auraient été conduits à poser les fondements d'un jéhovisme dogmatique et cosmogonique, bientôt avorté par l'effet de circonstances nouvelles, mais qui, à la faveur de l'écriture, survécut au temps de sa formation, et se conserva pour une autre époque et pour d'autres nations.
Mais le caractère propre du jéhovisme, qui devint par un effort si grand et si prolongé la religion exclusive des Juifs, et dont l'origine mêlée remonte aux anciens patriarches, ainsi que j'ai essayé de le montrer, ne dépend point de légendes quelconques ayant eu cours touchant l'humanité primitive. Il réside essentiellement dans une épuration du culte élohiste commun aux anciens Sémites, dans une détermination plus absolue à la fois et plus exclusivement anthropomorphique de Tidée d'Élohim, à la faveur de laquelle les Hébreux pouvaient se confirmer dans l'interprétation qui leur était particulière, et se défendre des tendances des autres peuples de leur sang. L'histoire postérieure à Moïse nous montre cette idée continuant, après la réforme probablement due à ce grand prophète, à se prêter à des cultes idolâtriques. Avant celte réforme, nous voyons, dans la légende, Rachel emporter les Téraphim de son père, et ces Dieux portatifs être, dans la bouche de Laban et de Jacob, des Ëlohim (Genèse^ xxxi, 19-35). Ce dernier nom a d'ailleurs une grande extension, comme on a pu en juger (ci-dessus § xxx). Mais il en est autrement du nom de Jahvéh, qull me reste à expliquer.
Jéhovah, ou Jahvéh, comme l'écrivent aujourd'hui la plupart des exégètes indépendants, — je donne ailleurs mes raisons pour garder la première de ces formes du nom, qui a une sorte de possession d'état littéraire de l'emploi, — Jéhovah vient du radical trilitère hvh (quelquefois A/A), qui signiGe être et vivre et semble tiré, par une frappante onomatopée, du bruit de la respiration. Le quadrilitère^'AoA est un futur absolu ancien, pris substantivement, comme le permet Thébreu, exprimant à la fois l'existence actuelle et l'existence étendue à tous les temps. Un passage célèbre rend, avec une autre forme du futur, cette même idée, étrange seulement pour nos habitudes de langage, et qui confirmerait au besoin l'étymologie précédente. C'est celui où Moise demande à l'Élobim d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, parlant à lui du milieu du buisson de feu, à Horeb, de quel nom il devra le nommer aux Israélites, quand ceux-ci, étonnés de sa mission, s'in^
DE L'ORIGINB et DU CARAGTI^RE DU JÉH0V1SME 465
formeront du nom de cet Élohimde leurs pères. Dis, répond Êlchim, ou Jéhovah, car le même chapitre fait usage des deux noms, dis : c Je suis celui qui suis.... Tu diras aux Beni-Israêl : € Je suis m'a enc voyé à vous [Exode^ ui, 14). » Ici le futur ahjh [Ehéjéh avec les voyelles) reproduit la signification du nom divin sous une forme moins antique (1).
Le nom sacré de Jéhovah fut donc introduit certainement, et put Tètre à plusieurs moments et à plusieurs reprises^ non pour remplacer ridée de la Force ou des Forces, Élohim, mais pour la spécifier et la conserver pure, en la déterminant comme une existence personnelle unique, indéfectible, protectrice des Hébreux. On s'explique ainsi que le premier de ces noms ait paru tantôt seul^ tantôt joint à celui d'Élohim, et que ce dernier ait été à volonté changé ou maintenu dans certaines expressions composées, telles que Élohim Tsébaoth et Jéhovah Tsébaoth. Ce mot Tsébaotk {arméCy ordre^ colléetion), appliqué longtemps à V Armée des cieux, c'est-à-dire au soleil, à la lune et aux étoiles, et tardivement à V Armée des anges, quand vint Tangélogie, était de ceux que l'idée générale d'Élohim, avant le jéhovisme, devait naturellement tourner au polythéisme et à l'adoration des êtres naturels. C'est ce qui arriva à Babylone sur le fondement de conceptions analogues (2).
La seule trace bien sensible que les documents anciens nous présentent d'un sens polythéiste d'Élohim est dans la légende fameuse qui sert de prélude à la version jéhoviste du déluge [Genèse, vi, 1-4) : (a Lorsque Adam commença à se multiplier sur la terre, et que des filles lui naquirent, les fils d'Élohim virent que les filles d'Adam étaient belles, et ils s'en choisirent pour femmes, et Jéhovah dit : Mon esprit ne combattra pas toujours avec Adam.... Les géants (néphilim) furent sur la terre, en ces jours et depuis que les fils d'Élohim s*approchèrent des filles d'Adam et leur engendrèrent. Ceux-ci sont les héros (ghiborim),de toute antiquité hommes de renom. » Malheureusement ce passage n'est éclaircipar aucun autre du même genre. Mais en le considérant en lui-même, on ne saurait lui refuser cette signification naturelle : que des êtres puissants et surhumains existaient, puisqu'une race d'Élohim est opposée à la race d'Adam, habitant
(1) Cette étymologie du nom de Jéhovah est loin d*être aussi unanimement acceptée des critiques que sa prononciation : Jahvé^ à laquelle ils pensent qu'on doit se fixer, au Ueu de Tancien Jéhovah; et, d*un autre côté, ils conservent des doutes sur l'époque réelle à laquelle appartient le fameux passage de V Exode. Toutefois je trouve en faveur de l'étymologie en question des autorités sérieuses, avec des variantes d'interprétations dans le détail seulement^ et, contre elle, des négations dont le motif est pris de considérations tout autres que philologiques.
(2) Voir Genèse, ii, 1 ; Deuléronome, iv, 19; Ésaie, xxiv^2i.
I2VTR0DUCTI0N. 3U
LéGE.NDE DBS FILS D*BLOBIIf ET DES PILLES D*ADAM
Vadama, la terre; que les nAriages mixtes causèrent la corruption humaine, ou du moins Taggravèrent ; que, par suite de ces mariages, il y eut ou continua d^y avoir des géants dans le monde, etque, enGn, la déviation murale de l'homme fut signalée par Tapparition des héros, c'esl-à-dire de ces natures ennemies du respect et des sentiments pieux, mais dont la mémoire s'impose à la postérité par le déploiement de la force et l'étalage des vices. Le côté éthique de la légende n'olTre rien que de clair et de conforme aux tendances des Hébreux, à leur attitude en face des anciennes civilisations de l'Asie. Mais le côté mythologique réclame une explication. La meilleure sera celle qui se fondera sur ce même fait d'antagonisme, en y faisant seulement la part d'une certaine accession de l'esprit des nomades aux fables polythéistes des autres peuples.
Deux interprétations ont eu cours autrefois. D'après l'une, les fils d^Élohim ne désigneraient que les puissants du monde, et leurs mariages seraient de simples mésalliances. Une aussi froide hypothèse détruit les proportions de la légende et ne rend compte ni de la différence de nature des races, nettement exprimée pourtant, ni des graves conséquences physiques et morales de leur mélange. Et on remédie faiblement à ce défaut en supposant arbitrairement pour les filles d'Adam celles de Kaîo^ pour les fils d'Élohim ceux de Seth. D'ailleurs, ces deux lignées ne sont opposées nulle part et ne sauraient l'être, car elles n'appartiennent point à une seule et même tradition, Kaîn n'étant point nommé dans les fragments élohistes, et Seth ne figurant que par un passage interpolé dans les jéhovistes. L'autre interprétation que j'ai à rappeler est mythologique, et, en cela du moiQSy préférable. Les fils d'Èlohim seraient des anges déchus mariés à des mortelles. Ce sens parut naturel aux Juifs, après l'exil, et aux premiers chrétiens; il se trouve développé dans les livres apocryphes et indiqué dans les lettres apostoliques (1). Mais la démono- Ic^ie, sur laquelle il repose, était étrangère aux anciens Hébreux : aucun point n'est plus avéré pour la critique.
C'est dans l'antiquité sémitique et à la fois dans l'antiquité aryenne, c'est dans nne communication des races, antérieure à l'histoire, supposable cependant sur des inductions légitimes, qu'il faut chercher probablement la signification des Beni-Élohim. Nous avons remarqué déjà le rapport du Kronos des Pélasges avec le Bel de Babylone. Les Titans de la mythologie grecque (et nous savons que Japhet, l'un d'eux, se retrouve parmi les fils de Noah et les pères du genre humain des Hébreux) étaient des forces anthropomorphisées, forces cos« miques, terrestres, humaines et intellectuelles aussi. Fils du Ciel,
(1) Voir n Êp, Petr.t ii, 4; Bp» Jud.<i 6, et le Livre d'Hénoch.
LÉGBNDE DES FILS d'ÉLOHIH ET DES FILLES D*ADAH 467
astres et mouvements célestes, puissances volcaniques, inventeurs des artSy ancêtres des hommes^ toutes ces qualités étaient rassemblées chez les Ouranides. Il est également certain que le concept du divin, à Babylone, portait sur les grands êtres matériels du cosmos et sur les premiers révélateurs des arts et des sciences, auxquels il faut joindre ici les fondateurs d'empires, les dominateurs, les forts de la terre; et que les générations humaines se rattachaient, dans le même ordre d'idées, à des dynasties divines. Ainsi, les radicaux sémiliques si voisins les uns des autres; a/A, bhgl^ blkj hgl, dont j'ai rendu compte, et qui signiOent forccy maitrisey antiquité, hauteur^ désignaient, en s appliquant aux Dieux, des notions en grande partie semblables à celles qui constituèrent les Titans. Quelle que soit celle de ces racines qu'on préfère, pour servir à la traduction, peut-être un peu libre, que les Hébreux firent de ces êtres mythologiques pour les adapter à leur langage, les Beni-Élohim ne représentent pas moins les rejetons hommes-Dieux de la divinité babylonienne, et quelque chose d'analogue aux fils d't)uranos ou aux fils de Kronos. (Ces derniers figurent dans la mythologie hellénique comme les produits d'une seconde évolution où reparaissent les principaux traits de la première.)
La révolte et la chute des Titans sont des mythes de la plus haute antiquité grecque, et dont l'origine aryenne est connue. La lutte des nuages contre la lumière dans le Rigvéda, la titanomachie plus anthropomorphique d'Hésiode et la punition des puissances rebelles, admise dans les chants homériques, l'insurrection originelle d'Ahriman et la condamnation des Dews, dans le mazdéisme, enfin les excès des géants antédiluviens de la Genèse, et même l'entreprise impie des hommes de Babel, ne font que répéter une seule idée primitive, variée selon l'intelligence et la moralité des peuples. En lisant certaines légendes, à la vérité tardives et altérées, comme les rapportent des collecteurs de traditions sémitiques (1), il est difficile de ne pas croire que l'Asie occidentale polythéiste avait dans la haute antiquité ses fables particulières de ce genre. Nous ignorons quel degré de ressemblance elles pouvaient offrir avec les mythes mazdéens, ou avec ceux que les poêles grecs ont mis en œuvre; mais elles avaient pour sujet des combats livrés entre les puissances humano-divines sorties des forces premières, leur révolte contre celles-ci, leur défaite et leur dispersion. L'Egypte, à son tour, nous ne savons malheureusement pas bien encore à dater de quelle époque, mais enfin Tanti-
(1) Voir les fragments de Bérose, éd. Richter, p. 21 et 59, ceux de Saochoniathon, éd. Orelli, p. 24 et Buiv. — Voir aussi Volney, Rechefxhea nouvelles 9ur Vhiêtoire ancienne^ 1. 1, chap. xiii, pour les citatioDtf, non pour Fusage véri* tablement absurde qu'il en fait en adoptant la mythologie de Dupuis.
468 LÉGENDE DES FILS d'ÉLOHIH ET DES FILLES D*ADA1I
quité égyptienne nous apporte son dogme des Fils de la défection et de là victoire du Seigneur suprême. Il faut tenir compte de ce que les données du problème du mal dans le monde et les éléments généraux du sentiment religieux ont dû suggérer d'idées communes aux hommes des races les plus différentes. Mais il ne faut pas non plus oublier que l'existence des mythes dont nous nous occupons nous amène ici à un lieu et à un temps où plusieurs de ces races ont dû être en communication plus ou moins prolongée.
Si nous ne pouvons plus guère déterminer la forme phénicienne ou babylonienne de la Révolte, on voit que nous en avons une forme hébraïque^ imparfaitement adoptée et développée, dans la légende jéhoviste de Babel et dans le prélude jéhoviste de la légende du déluge. Ces deux documents témoignent d'une double inspiration chez les Hébreux : sentiment de haine et d'horreur, trop motivé sans doute, en face de la civilisation matérielle d une partie du monde élohiste; acceptation partielle des données mythologiques et polythéistes qui nous sont parvenues, transformées d'une autre façon, dans les Ouranides et les Kronides, ces Beni-Élohim de la Grèce. Les Hébreux, plus francs anthropomorphistes que les Grecs^ ont attribué à de simples mortels la tentative impie de la tour de Babylone, tandis que la version hellénique du même concept met en jeu des géants qui entassent des montagnes pour atteindre le ciel, et que les Sémites des branches civilisées se servaient probablement pour le même objet de ces êtres hybrides et monstrueux qui Ogurent dans leurs cosmogonies. Les géants se retrouvent dans les légendes des nomades, mais là leur place est avant le déluge. Us sont encore des hommes, au moins sont-ils engendrés par les ûlles d'Adam; mais leurs pères sont les Beni-Élohim, c'est-à-dire les (ils des Forts, extérieurs à l'humanité, peut-être les Dieux de certains autres peuples, les Démons des traditions qui s'établiront plus tard lorsqu'une couche nouvelle de mythologie sera déposée chez les Juifs transportés à Babylone. Les rejetons de ces mariages impies ont fourni aux anciens jéhovistes, comme au rédacteur du Livre d Hénoch bien des siècles après, l'explication de l'origine des sciences, des arts, du luxe et de la guerre dans l'humanité, et en un mot des causes du déluge.
Le jéhovisme suit en cela sa tendance ordinaire à lier les idées de la civilisation et du mal, et à ne point se renfermer dans la sphère humaine. C'est ainsi qu'il compose la légende de Kaîn, en rapport immédiat avec Jéhovah ; qu'il présente Kaîn, impuni, non pardonné, après son crime, comme fondateur de la première ville, et ses descendants Joubal et Toubal comme les premiers artistes et les premiers ouvriers; et c'est lui qui, cherchant une racine du péché plus profonde que le premier fratricide, a raconté la tentation pai* le Serpent de la mèi*e
LA CRÉATION, LA PROVIDENCE, L'aLLIANCE 469
des humainB. L'élohisme^ au contraire, rapporte simplement les générations d'Adam par Seth, et se borne à mentionner la corruption humaine avant le déluge comme un fait naturel imputable à l'homme (GenèsBy v, 1-28, 31-32 ; vi, 9-12). Cette dernière forme du travail légendaire peut appartenir à des tribus d'un esprit plus primitif et moins troublé par certains spectacles. L'autre peut provenir de familles qui adoptaient le nom de Jéhovah et se séparaient de l'élohisme, parce qu'elles avaient sous les yeux des cultes élohistes corrompus. Une scission formelle entre Hébreux aurait pu naître de ces circons* tances ; mais elle ne s'accomplit pas, et nous venons d'examiner les seuls signes qui en subsistent encore. Plus tard les deux traditions se rejoignirent, parce que les croyances étaient au fond les mêmes.
Mais si ces considérations sont justes, nous avons là une sérieuse indication de l'antiquité du jéhovisme. En effet la situation historique où nous trouvons les motifs originels de l'adoption du nom et du culte de Jéhovah peut remonter jusqu'au temps de la fondation de l'empire chaldéen (vers Tan 2000) et se prolonger durant toute la période du parcours des tribus sémitiques nomades dans les contrées imparfaitement soumises à la domination des empires où nous savons que se sont rencontrées dans l'antiquité tant de races et de langues diverses. Et si nous remarquons de plus que le jéhovisme, après Moïse, devint la forme la plus sobre de la religion des Israélites, ce que précisément avait été l'élohisme ancien, tandis que le jéhovisme ancien avait élaboré des dogmes véritables qui tombèrent ensuite dans l'oubli, il est difficile de ne pas conclure que ce dernier était antérieur à la réforme mosaïque (1).
Je réunirai maintenant les deux oidres de documents, si semblables en général pour tout ce qui intéresse la conscience religieuse, et je tâcherai de distinguer les croyances primitives des Hébreux. La première de toutes concerne la création et la domination du monde par l'être anthropomorphe appelé Élohim ou Jéhovah. Nous retrouverons ailleurs les idées réfléchies de cosmogonie sous leur double élaboration. Bornons-nous à en extraire le sentiment et l'inspiration communes.
Élohim fait, ou fait être par sa parole, la lumière^ les cieux, la Icne et leurs armées; il fait Adam; il le fait à sa ressemblance; il les fait
(1) La critique va aujourd'hui plus loin dans la réaction contre le système qui donnait pour origine au culte de Jéhovah la révélation mosaïque, et certains auteurs voudraient Taire remonter ce culte plus haut même que l*élohisme, au tein cTune tribu sémitique donnée. Aussi haut, la portée des arguments peut y aller ; plus haut, c est difficile, en présence de la généraliti* sémitique des idées assemblées sous la dénomination élohlste.
470 LA CRÉATION, LA PROVIDENCE, L'aLLIANCE
mâle et femelle et les nomme Adam {Genèse^ i, 1, 26, 27 ; ii, 1, et V, 1, 2). Il les bénit, leur dit de se multiplier, de se nourrir de Therbe et des fruits de la terre et de s'assujettir les animaux (i^ 28, 29). Il ouvre les sources du déluge, après que les hommes ont corrompu leurs voies devant lui, mais il fait alliance avec Noah, homme juste, entier y qui marche avec Elohim ; il le sauve des eaux, le bénit lui et ses générations; leur défend de verser le sang humain, et leur livre les habitants terrifiés de Tair, de la terre et des mers pour s'en faire une nourriture, toutefois non sanglante (vi, 9 et suiv.; vu, viii, pas- «m, et IX, 1-1 7j.
Cette première allianceest suivie de l'alliance d'Ëlohim avec Abram, de l'institution de la circoncision, de la promesse de générations innombrables et du futur établissement en Kanaan. Le nom d'A6-ram, Père élevé^ est changé en celui d'Aé-raAam, Père de la multitude (xvii, 3-27). C'est ici le fondement de la croyance dlsraêl en sa nationalité providentielle. J'ai dit les raisons qui permettent de la reporter à des temps antérieurs au séjour en Egypte.
Jéhovah-Élohim forme Adam de la poussière d'Adama (la terre), soufile la vie dans ses narines, plante le jardin de Héden et intime à l'homme le premier commandement, la première défense. Il forme de la terre les animaux et leur fait donner des noms par Thomme. Il forme la femme d'une côte prise à l'homme et remplacée par de la chair. Après la tentation et le péché il expulse de Héden le couple qui a voulu attenter à sa science et pourrait aussi prétendre à l'immortalité. Il le condamne à vivre péniblement sur la terre en tra* vaillant, à souffrir et à mourir [Genèse, ii, 4; m, 24). Jéhovah intervient ensuite sur la terre où il reçoit en personne les offrandes des fils d'Adam. Il laisse errer Kaîn impuni après son crime, et permet ains la fondation des villes et des arts. Plus tard, en présence de la corruption des voies du monde, il se repent d'avoir fait l'homme, détruit les êtres par le déluge, pardonne à Noah et aux siens seulement, les sauve avec tout ce qui est nécessaire à leur conservation, et respire, satisfait, la fumée du sacrifice d'actions de grâces (iv, 1-24; vi, 1-8; VII, viii, IX, passim).
Jéhovah descend de nouveau sur la terre, à l'occasion de la construction de Babel, disperse les audacieux et confond leurs lèvres. Enfin il se manifeste à plusieurs reprises, pour appeler et conduire Abraham dans les épreuves de sa vie nomade, et lui promettre pour l'avenir une grande postérité et la possession de Kanaan. Élohim ou Jéhovah se révèlent au patriarche, à Hagar, à Saraî, ses femmes, à des rois liés à sa destinée, tels que Pharaon ou Abimélek. Dans toute cette série, les deux ordres de légendes se rejoignent et suivent une marche parallèle. Seulement, la légende de Sodome et le récit le plus
LA CRÉATION, LA PROVIDENCE, l'aLUANCE 471
complet de U Tocation d'Abraham, ainsi que de la grâce accordée à Sarah, appartiennent à la série jéhoviste.
Ce que je veux conclura de ce rappel de textes, c'est la croyance aussi expresse que possible des deux côtés, et aussi ancienne que la tradition hébraïque elle-même^ en un être supérieuiv essentiellement existant, élevé, puissant, anthropomorphe ; qui a fait les cieux, la terre, l'homme; qui intervient pour la conduite de son ouvrage; qui punit ou récompense les actions, selon qu'elles s'éloignent de sa droiture ou se règlent sur elle, et contracte avec les descendants d'Abraham pour les conduire à la destinée dont ils auront à se rendre dignes. Cet être de forme humaine idéale, indéfectible, opérant sur le monde en qualité de Providence^ est défini dans la formule de bénédiction de Malkisédek, le soi sacrificateur de Salem : cBéni soit Abraham par le Fort, l'Élevé, possesseur des cieux et de la terre, » à laquelle Abraham répond, en ajoutant le nom de Jéhovah : c J'ai levé la main YenVEonstantj Fort, Élevé, possesseur, etc. » L'idéede possession comprend dans l'hébreu celles de production, de formation, d'acquisition, naturellement liées, et nous interdit toute recherche métaphysique sur l'acte générateur, qui est ici le titre suprême de la possession.
Une recherche de ce genre est étrangère à l'esprit religieux et ne convient qu'aux époques où la foi cherche à s'appuyer sur un idéal rationnel qui, poussé à l'absolu^ se trouve n'avoir plus de base dans les catégories de l'entendement. Rien n'est si vain que la prétention souvent affichée par la critique, soit apologétique, soit offensive, de déterminer la valeur exacte du mot créer (bârâ) au début de la Genèse. L'idée générale de faire, engendrer, produire, suffit largement à la foi primitive; elle établit la suprématie du créateur et la dépendance du créé, sans qu'il paraisse nécessaire de se demander si cet auteur des choses n'a pas toujours eu néanmoins un objectif en regard de lui. Sans doute une idée confuse de préexistence matérielle, élémentaire, chaotique, est au fond de l'esprit, et la Genèse en offre une très forte trace; mais, d'un autre côté, les deux grandes réalités du point de vue primitif, le ciel et la terre, sont simplement dites créées ou faites, et l'on sent bien que l'idéal religieux s'opposerait à foute détermination philosophique d'un véritable être préexistant qui diminuerait l'indépendance ou la virtualité unique du générateur de l'univers.
Ce qui est plus intéressant et plus positif ici que la critique de Tidée de création, c*est celle des rapports entre la créature pensante et son créateur. A cet égard, le concept hébreu est très remarquable, et d'autant plus qu'on le jugera joint à une thèse plus énergique du pouvoir divin. S'il est dit qu'Élohim fait l'Homme à sa ressemblance, il ressort^aussi de toutes les légendes qu'Élohim et Jéhovah sont à la