CHAPITRE XXVII
Sémites polythéistes. — Époque primitive. - Babylonie,
Chaldée et Syro-Phénicie.
Il a été prouvé que les nations sémitiques adoraient primitivement sur les montagnes un Être élevé et puissant, auteur de la lumière et de la vie. On imaginait ce principe humain permanent, dominateur, habitant les régions célestes du monde. On lui dressait des stèles. On avait de lui des visions, des révélations, par lesquelles la vie humaine se faisait diriger objectivement, dans le sens que son état subjectif de moralité affectait à l'idéal de sa conduite et de son culte. Certaines tribus purent conserver, défendre, ou rétablir après des abandons passagers, non sans de grands efforts, la représentation la plus générale et dès lors la plus pure de la souveraine personnalité. Le plus grand nombre^ en sortant de la simplicité de la vie primitive et recevant des impressions à la fois du spectacle de la nature, des travaux humains, des arts sociaux, des pouvoirs politiques et des faits de violence et de guerre, détermina le principe divin par des attributs d'essence ou de puissance conformes à la direction nouvelle de la passion et de la pensée. Des attributs variés il provint des Dieux multiples, et des attributs naturels, ou grossiers ou dangereux, des Dieux sans moralité comme la nature, ou d'une moralité déviée comme l'homme. Le culte^ les sacrifices se dégradèrent en même temps que les notions divines, et sous l'influence de la barbarie ou de l'obscénité des coutûmes.
Le développement et la dégénération des religions sémitiques durent probablement aussi mettre en œuvre des éléments empruntés à d'autres races, dès la plus haute antiquité. Il y a d'abord à tenir compte de l'influence chaldéenne. D'un autre côté, cette famille méridionale de Sémites que les traditions rattachent aux noms deKousch et de Céphée, et dont j'ai discuté le caractère ethnique, touchait au chamitisme, et peut-être s*y mêlait sur quelques points. L'Egypte a donc pu et dû fournir aux civilisations sémitiques celles des institutions matérielles dont l'origine n'aurait pas été spontanée dans la région babylonienne^ et y transmettre ou y favoriser tels concepts
ORIGINES SÉMITTQURS POLYTHÉISTES 491
de divinité ou de culte qui appartiennent sans aucun doute aux plus anciens Chamites ; le Soleil, le Feu, la Génération, la Construction, la Révélation des arts et des sciences. Les tribus aryennes conquérantes, non civilisées dans ce temps, selon toute apparence, apportaient avec elles l'esprit mythologique, dont le Sémite emprunta peutrètre quelque chose, mais sans eflacer la Irace de sa conception anthropomorphique à tendance unitaire. Je me suis élendu ailleurs sur la différence radicale du polythéisme aryen et du polythéisme sémitique (v. ci-dessus, c. xxv).
J'ai montré aussi que le fait de la perversion religieuse des Sémites civilisés ne dépend point de la direction polythéiste en elle-même, et réside essentiellement dans le sens brutal ou obscène donné aux attributs divins de puissance et de fécondation, dans les sentiments et usages relatifs aux sacrifices^ et, en un mot, dans le culte du plaisir et de la terreur embrassé passionnément. A cet égard, non seulement les Aryens que nous connaissons, mais l'ancienne Egypte demeurèrent en grande partie étrangers à l'aberration sémitique. 11 est même prouvé que lorsque le paganisme occidental arriva (tardivement) à faire une place à ces cultes infâmes, ou du moins suspects d'infamie, que les prédicateurs chrétiens se plurent [à une époque encore bien postérieure) à confondre avec la vieille religion, c'est de l'Orient qu'ils provenaient tous ; et en Orient ils étaient d'origine sémitique, alors même qu'ils avaient leurs principaux si^es dans TAsie Mineure. EnGn on a de fortes raisons de penser que, à des époques plus anciennes, la Grèce, Tltalie et les nations celtiques reçurent des navigateurs phéniciens l'initiation des rites cruels dontcerlaines contrées furent souillées.
Quoique le commencement des religions de Baal, de Moloch, de Mylitta et d'Astaroth ne nous soit pas connu, et remonte bien haut dans rhistoire, ces sortes de cultes se trouvant communs, aux dénominations près, à beaucoup de nations : Babyloniens , Assyriens, Phéniciens, tribus arabiques et kananéennes ; l'établissement en est trop lié aux effets de la réflexion, à des spéculations sur la nature, à des essais de cosmogonie, pour que je ne les classe pas dans l'époque religieuse que j'appelle secondaire et qui succède partout aux produits spontanés de l'inspiration primitive.il conviendrait donc d'en rejeter l'exposition à une partie suivante de mes études. Malheureusement le détail n'en peut être long, faute de documents. D'autre part, Tantiquité en est grande. Ces raisons m'engagent à placer ici l'indication de ce qu'on sait de plus général et positif à ce sujet. Et ce me sera une transition à cette seconde époque, dans laquelle on verra des peuples différents, de l'ancien et du nouveau monde, arriver souvent, malgré des origines d'ailleurs si diverses, à des concepts de divinités