‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 246 sur 291 · ÊT · texte numérisé non relu

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(xYiii, 19). tf Je multiplierai ta postérité, dit-il encore à Isaac, parce que Abraham a écouté ma voix, qu'il a observé mes préceptes, mes ^v lois, mes statuts et mes enseignements » (xxvi, 5.) La rédaction

|> s; que nous avons de ces passages semble parfois supposer une époque

^v où les observances étaient déjà formulées dans la Loi; mais leur

1^:^ - esprit, l'existence d'une croyance à des règlements révélés, à plus

forte raison le sentiment du juste et le respect de la vie droite ou intègre, attribués aux hommes de la légende, tels que Hénoch, Noah et Abraham, sont à la racine de la religion, et d'une tradition que ni Moïse ni ses successeurs n'ont certes composée de toutes pièces. Le sens antique de l'intégrité humaine et des préceptes divins devait au surplus se déterminer par relation à la coutume et aux grands exemples, en opposition avec les mœurs réprouvées des autres peuples; et c'est dire que la justice était elle-même relative, non dans sa notion essentielle et quanta la place qu'elle occupait dans le cœur, mais dans ses applications, à cause de la combinaison ordinaire de l'idéal avec Terreur et le vice.

Deux des fragments que je viens de citer contiennent en outre une pensée de prime abord extraordinaire, en ce qu'elle parait se rapporter au temps où les Juifs commencèrent à étendre leur conception morale et politique au monde entier et à s'adonner à la propagande : Jéhovah promet de bénir en Abraham toutes les nations de la leire (xviii, 18, et XXVI, 5). Mais rien ne nous oblige à attacher un sens tellement précis à ce sentiment religieux, dont l'expression, en ce cas, prouverait trop en nous faisant placer à une époque trop récente la composition des parties fondamentales de la légende des patriarches. Nous n'avons pas d'ailleurs le droit de supposer sans nécessité des interpolations. N'étendons pas le sens du passage au delà de ce que* nous ferions dans l'ignorance de l'histoire du judaïsme; il nous deviendra clair et sans difficultés. L'expression : toutes les nations de la terre, peut se prendre avec toute sa portée, sans même tenir compte de l'exagération naturelle du langage. C'est l'idée de béné^ diction qu'il faut réduire à sa juste valeur, et ne pas entendre comme la promesse d'une religion unique de toute les races. Jéhovah se borne à annoncer que les mérites d'Abraham proGteront à toute sa lignée, et même à des hommes de race différente. Jéhovah deviendra favorable aux hommes en général, à cause d'Abraham qui est un homme. N'est-ce pas ainsi qu'il a sauvé l'espèce en considération de Noah, et que nous l'avons vu admettre avec tant de complaisance l'intercession d'Abraham pour Sodome, en faveur de quelques justes qui pouvaient se trouver dans la ville maudite? La notion de réversibilité suffit pour expliquer tout.

Cette notion est essentielle à l'antiquité hébraïque. Essentielle elle

restera pour toutes les croyances qui en dériveront. Et la réversibilité n'est pas des mérites seulement; elle est aussi des fautes et entraine l'application à des races entières du châtiment dû à certains de leurs membres, et surtout à leurs princes et à leurs ancêtres. Ainsi Ton voit les Philistins punis de la faute d'Abimélek et les Égyptiens de celle de Pharaon (xx, 17-18, et xu, 17). On se tromperait beaucoup si l'on croyait devoir rattacher ce concept moral (immoral, comme nous le jugeons aijgourd'hui) au dogme de la condamnation de l'espèce humaine à cause de la désobéissance d*Adam, dans la cosmogonie jéhoviste. Le dogrme, tardif en son sens moralement inadmissible, vient au contraire du concept. Le concept vient d'une généralisation abusive de la solidarité naturelle, fait d'observation, et de rinsuffisance de l'idée du juste, dont le principe, c'est-à-dire la conscience personnelle exclusivement responsable, est obscurci. La racine de Terreur est dans les faits et dans les passions à la fois. Le fait est Textrême resserrement du lien familial et social, d*où résulte le spectacle démoralisant du partage de la responsabilité indépendamment des actes et des mérites. La passion est celle qui donne pour compagnes à la justice la haine et l'amour : l'homme qui se peint Élohim ou Jéhovah à son image lui attribue sa propre impulsion à affliger ou à favoriser de toute sa puissance ceux que la communauté du sang lie à ses ennemis ou à ses amis.

Un autre vice capital de la moralité des Hébreux est cet absolutisme divin devant lequel ils font taire leur conscience, alors même qu'ils en entendent les plus distinctement la voix énergique. L'obéissance sans réserve et sans examen, comme dans la légende du sacrifice dlsaac, est une exagération violente du principe d'autorité, qui tendrait, si elle devenait commune et si la nature n'y résistait pas, à détruire la notion propre du devoir en la confondant avec la volonté divine manifestée, c'est-à-dire à supprimer une autonomie sans laquelle la conscience n'est rien. Le mérite ne dépendrait plus alors de la conformité des actes avec une moralité dont le principe serait évanoui, mais seulement de cette foi qui fut imputée à justice à Abraham, dans la vision de Mamré (xv, 6]. Quoique le précepte formel de la foi ne soit pas habituellement énoncé dans les fragments du caractère lo plus antique, il me parait trop lié avec l'exclusivisme religieux et avec la croyance en un dieu tout-puissant, auquel les nations circonvoisines opposaient tant de rivaux, pour que j'hésite à le rapportera l'ancienne religion hébraïque.

Au reste, si la foi porte avec elle un danger de démoralisation et de fanatisme inhumain, comme ne l'ont prouvé que trop le catholicisme et l'islamisme, descendus de la même source, il faut avouer aussi qu'elle est une exigence légitime de la religion, excès à part. Le

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commandement émané d'un être divin reconnu, doit, en eflfet, se substituer jusqu'à un certain point, dans la religion, à la dictée de la conscience^ et en cela la sanction externe amoindrir la sanction interne du bien. Mais la foi porte avec elle un puissant correctif. Plus elle devient maîtresse dans lésâmes^ plus son énergie s'assujettit les œuvres légales ou coutumières: la personnalité se développe et les institutions sacerdotales, les commandements des églises perdent en importance et en danger. On a vu, à deux mille ans d'intervalle, Israël et les chrétiens protestants, dans les dispositions d'esprit les plus intolérantes, échapper à la théocratie politique par la primauté de la foi individuelle. Comme la nature des choses soumet, dans le fond, toute autorité morale externe à l'acceptation, à la ratification de la conscience individuelle, et que cette conscience ne manque pas de se retrouver elle-même, quand elle ne subit pas du dehors une tyrannie organisée, il s'est trouvé que la suprématie de la foi a été meilleure pour l'éducation morale des hommes que la suprématie des œuvres. II n'en pouvait être autrement, puisque la foi sortait, d un côté, de la personne libre, et que les œuvres étaient définies, de l'autre, par l'autorité d'un clergé.

S'il convenait d'insister sur l'opposition qui se montre souvent entre la foi et la morale, on aurait beau jeu à prendre pour type de rhomme de foi Abraham, en rappelant le sacrifice d'Isaac, l'expulsion de Hâgar, les bas mensonges en Egypte et en Palestine ; mieux encore, Jacob le supplanteury et ce curieux composé de visions religieuses et d'habilité peu scrupuleuse en affaires, qui fait de sa légende un tableau anticipé de la destinée du peuple de Jéhovah, Mais je me suis déjà étendu sur les qualités et les vices de celte nation. Trop de sévérité ne serait justice, ni du point de vue comparatif des races antiques, ni peut-être de celui des mœurs communes en tout temps. Les plus grands crimes, tels que ceux des fils de Jacob, ne se trouve* raient déplacés dans l'histoire d'aucun autre peuple. Au contraire, ils nous obligent ici à penser à l'efficacité de la foi et des préceptes divins qui, après tout, tirèrent de cette barbarie celui dont nous nous occupons et le portèrent à un noble idéal. Ils nous avertissent encore de noter impartialement les points sur lesquels l'Hébreu égala et quelquefois surpassa en moralité l'homme antique des autres races. Rappelons-nous le sentiment et le commandement du respect de la vie humaine, exprimé par des traits d'une force incomparable dans les légendes de Ka!n et de Noah ; la sainteté du mariage, malgré la polygamie; la dignité de la femme, l'affection sérieuse de l'époux et du fils dans la famille patriarcale; surtout l'idée fixe et rigoureuse de la justice, ou droiture de vie dans le chemin du Grand Voyant. Le philosophe n exigera pis, sans doute, que le devoir se

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présente ici à Tétai pur, comme dans la morale du Portique.

L'antique moralité hébraïque, induite des légendes des patriarches, est aussi remarquable par son côté négatif que par son contenu. Les croyances, le développement de Tesprit et de Tâme même, dont les croyances déposent, offrent en effet, comparativement aux peuples aryens, des lacunes considérables. Toute une grande série de superstitions, mais en même temps la foi en Timmortalité, qui n*en est pas une, brillent à nos yeux par leur absence. Ces superstitions qu'on ne trouve pas dans les parties les plus anciennes de la Bible, quoique plus tard le contact de Tétranger en ait introduit plusieurs, se rapportent surtout à la divination et à ces pratiques illusoires dans les* quelles on fait servir des hasards secondés par une interprétation plus ou moins mystématique ou inspirée, raisonnée ou vertigineuse, à la révélation de Tavenir. Nous avons vu, non seulement les tribus féfichistes, mais les patriarches de la Chine et les nations d'origine aryenne employer dans ce but des procédés divers, dont l'explication est la même. Les premiers ancêtres de ces dernières les ont peut-être ignorés ; ceux des Hébreux de même, en cela supérieurs par la raison à tant de peuples intelligents de l'antiquité, et à plus qu*on ne le croit de nos propres contemporains. Ce n'est pas que les choses futures eussent moins d'intérêt pour ces patriarches que pour les autres hommes de tous les temps; mais l'Aryen primitif, en communion continuelle avec les Dieux de la nature, recevrait sans doute par vision directe les seules révélations qu*il pouvait attendre de ces êtres divins dont se composait pour lui le monde, et n'abaissait pas ses regards aux combinaisons puériles du sort; et THébreu recevait en apparitions et en songes, de la bouche du Fort ou de TExistant, la menace ou la promesse de ce qui le touchait. Il se peut que les membres des familles patriarcales qui pratiquaient de ces cultes inférieurs constatés par la mention des Téraphim de Laban, se servissent aussi de recettes divinatoires appropriées au genre de leurs superstitions, mais nous n'en savons rien, et il faut juger sur les grands traits et les grands exemples qui firent autorité en religion et dont s'inspira principalement la composition des légendes.

La question de la croyance à l'immortalité doit aussi se décider par l'esprit et par la masse des textes. Que les anciens Hébreux ait eu cette croyance, on voudrait vainement le prouver par l'exégèse quintessenciée de quelque passage. Qu'ils ne l'aient eue ni avant ni après leur séjour en Egypte et jusque passé l'époque où ils firent au mazdéisme des emprunts, c'est un fait du genre négatif, et par conséquent indémontrable d'une certaine manière ; mais aucun lecteur impartial ne le méconnaîtra. Nous avons étudié d'autres religions de races antiques : chacune a son chapitre des âmes, des mânes, des

morts vivants. Ici ce chapitre ne saurait se faire, faute des moindres éléments, et c'est une preuve qui suffît, dans une matière si importante où la négligence et l'oubli ne sont pas à supposer. S'il y a parti à tirer d'expressions vagues, telles que Plein de jours, il fut réuni à son peuple^ ou d'une vieille légende comme celle de l'enlèvement d'Hénoch, en l'absence d'autres textes, il paraîtra que le patriarche rassasié de vie va partager le repos définitif de ses pères, et que celui qu'Élohim ravit confirme plutôt qu'il ne dément la même interprétation, ne devenant immortel qu'exceptionnellement, et cela avec son propre corps. Cette forme de perpétuation de la vie, ce don miraculeux fait à la vertu, est même très remarquable comme ancien trait d'imagination et de foi d'une nation qui n'arriva jamais à envisager Vimmortalité de Vàme à la manière des Égyptiens, ou à la manière des Grecs, mais seulement à se représenter la résurrection des corps et une autre vie terrestre des justes.

L'idée générale du rendez-vous des morts ne fut pas, il est vrai, sans expression chez les Hébreux. Le Schéol de la Bible a de l'analogie avec YAmenti de l'Egypte et avec VHadès de la Grèce ; mais la similitude ne va pas au delà de la notion naturelle et de la représentation métaphorique de l'aboutissement commun des vivants au lieu où Ton ne vit plus. L'idée de ce lieu, que d'autres nations défînirent comme un royaume d'Yama, d'Aidoneus ou d'Osiris, les Juifs la développèrent peu à peu dans un sens particulier que nous retrouverons plus tard, et qui ne laissa pas de rester assez vague jusqu'à l'époque où il leur arriva de faire écho aux récits courants du monde antique sur V Enfer, A l'origine et quand nous regardons aux documents les plus anciens [Gen,, xxxvii, 35, xLii, 38; XLiv, 29), il est clair que le Schéol répond seulement à Pimage du bas, du sombre et du sépulcral, en un mot, de la terre comme réceptacle de ce qui trépasse, par opposition au siège céleste du noble et du vivant {Schetn, la gloire; Schamaïm, les cieux).

Je n'ai pas négligé de mettre en saillie les côtés sérieux et sages du génie hébreu, rapproché de l'imagination mobile et créatrice des Grecs. J'ai noté aussi la ressemblance autrefois méconnue des deux races sur un concept capital : celui de l'anthropomorphisme divin, entraînant l'exaltation de la personnalité humaine. Mon étude se termine ici à une partie de la religion où l'infériorité de l'hébraïsme éclate. Le Sémite n'élève pas ses regards au-dessus de l'existence présente; les longs jours avant le tombeau sont toute son espérance; l'action, les promesses, on dirait presque la vie propre de son Dieu, quoique éternel, sont toutes renfermées dans la sphère temporelle, tandis que l'Arien spécule sur l'histoire des Dieux et sur l'histoire des âmes. La spéculation est une source de nombreuses aberrations, sans

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doute; la mythologie divine, Tidolologie animiste conduisent à bien des illusions et à bien des écarts. Mais enfin, ce sont des sujets de travail pour la philosophie de la nature et d'élévation pour la foi. Les Hébreux restèrent étrangers à cette philosophie, et leur foi, quand elle se développa, ne s'appuya que sur le miracle.

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