RÉCAPITULATION. LE MAL INITIAL ET RADICAL
devoir une essence rationnelle absolue qui les élimine du nombre des réalités. 11 faut prendre la liberté franchement et naïvement comme la puissance des contraires dans un acte délibéré, naturel, empirique, autant de fois répété que Texpérience le montre. Il faut prendre le devoir dans le conflit des passions, né de la contrariété des biens entre lesquels toute conscience est appelée à prononcer. Et il faut chercher la source de cette contrariété . dans la différence des personnes diversement intéressées à Tacte, et dans la différence des temps auxquels se rapportent les uns envisagées par Tagent, et dans celle des degrés d^extension et de portée des biens mutuellement incompatibles que cet agent moral compare en se préoccupant de son intérêt propre ou des intérêts qu'il a fait siens. On voit alors les actes bons ou mauvais se caractériser clairement, selon que la conscience donne, pour ainsi dire, Feutrée du réel à des biens possibles qu'elle sait être tout particuliers, tout actuels, privés de constance et d'ampleur, obtenus au détriment de ce qui lui est cher aussi et de ce qu'elle estime juste; ou à d'autres biens possibles, plus vastes, plus durables, essentiels à Fégard d'elle-même ou des personnes auxquelles elle s'intéresse. On voit les vertus et les vices naître delà répétition et de l'habitude des actes, puis de la solidarité de chaque personne, j tant avec soi et ses actes antérieurs qu'avec les actions et coutumes des autres. On se rend compte, et de l'importance profonde, et des effets premiers et considérables, et de la longue portée de ces vertus de tempérance y de prudence, de force^ et de justice que la raison pratique de l'humanité a su nommer et mesurer longtemps avant que l'analyse philosophique fût en état de les définir. On reconnaît la double racine de dissimulation et de violence d'où partent les vices opposés à ces mêmes vertus, la voie de perversion croissante où s'engage la conscience quand elle banuit la pensée du meilleur, soit en se mentant arlificieusement à elle-même, soit en s'identiûant avec un flot de passion impétueuse et aveugle ; on reconnaît l'inhérence du principe de moralité à l'usage de la réflexion et à la libre possession de soi.
Ainsi se trouve défini nettement, et sans appel à aucun mystère, ce qu'il est bien permis de nommer le mal initial et radical de la nature humaine. Mais de toutes les vertus qu'engendre le bon u^age de la volonté, la justice étant celle dont la violation établit directement le règne du mal entre les personnes, il y a lieu à de nouvelles questions sur l'essence la plus profonde de ce mal. Je me suis demandé où est la propre racine de l'idée du juste, et quel est le fondement de cette dette qui est visiblement acceptée de la conscience partout où elle envisage un devoir en affirmant la justice. On a souvent cm et enseigné que la dette, explicitement ou implicitement contractée,