RÉCAPITULATION. LE MAL INITIAL ET RADICAL
ne suffit point si elle est limitée et relative; que le devoir et la justice ne sont pas basés sur des contrats, même naturels et tacites, mais consistent simplement et absolument pour chacun dans le don de soi-même. Le sacrifice de l'individuel à l'universel, le dévouement de chaque personne à autrui seraient ainsi des prescriptions absolues, et s'expliqueraient ou par Tamour, donné directement comme le principe de tout bien, ou par une loi qui commanderait Tamour, et dépendrait par conséquent de quelque autre principe. Mais j'ai reconnu que Tamour ne pouvait avoir la vertu d'une loi ; que le précepte qui le rendrait obligatoire et sans réserve n'était ni posé dans la conscience ni hors d'elle avec une forme xationnelle ; que cette passion était distincte de la justice, souvent contraire, impuissante à Tengendrer ou à la régénérer, même avec ces hauts élans que la réaction contre le mal a fait prendre à l'idéal du sacrifice dans le monde.
D'un autre côté, j'ai admis, contre le pure rationalisme, la présence d'un élément passionnel jusque dans le fondement de la justice, La donnée de la sympathie ou de l'amour m'a paru nécessaire, en tant que principe naturel au défaut duquel le devoir serait inconpréhensible et comme sans but dans la raison pure, et manquerait de moteur et de sanction en quelque sorte; car que voudrait et à quoi servirait la justice, si elle ne partait de l'amour pour aller à des biens désirés? Le désir est au fond de tout. Mais une fois cette base posée, la justice paraît avec ses caractères propres et irréductibles, qui sont essentiellement la notion de l'échange des services, le contrat, implicite d'abord, ensuite développé en conventions formulées; la dette, avouée ou ressentie par quiconque sait ou sent avoir reçu; la mesure de cette dette et sa réciprocité ; la revendication du droit correspondant au devoir et sa mesure.
La justice, ainsi définie, est manifestement indépendante de son application et des erreurs que celle-ci entraîne (en tant que l'erreur n'est pas due à la solidarité de fautes antérieures}. Le bien et le mal se distinguent souverainement quels que soient les actes, d'après ce fait seul, que la personne, auteur de ces derniers, les rend ou non conformes à la justice, comme elle se la représente. Le mal initial et radical a donc consisté dans la violation de la conscience par ellemême, à l'égard des obligations qu'elle se reconnaissait envers autrui (manquement à la justice); et j'ajoute maintenant, à l'égard de celles qu'elle se sentait envers elle-même, et qui ne laissent pas de se lier souvent aux autres de la manière la plus étroite (manquement aux principales lois d'une conduite réfiéchie pour atteindre les meilleures fins). Puis ce mal, aggravé rapidement, a consisté dans la déviation ou la subversion de l'idée du juste en pratique^ ou de ses détermination les plus simples, et de la notion des bonnes fins ou des moyens
l<^gilimes de les atteindre. Lorsque Taltération du jugement, l'accumulation des méfaits et des vices, l'adoption des doctrines faussement apologétiques et la solidarité qui naît et s'organise par l'eflet des habitudes, des exemples, des coutumes, des traditions et des institutions ont été des faits acquis, Thomme moral s'est trouvé définitivement à l'état de déchéance. A dater de ce moment, le bien n'a plus été possible que par de grands efforts individuels ; le progrès, quant aux points essentiels, n*a pu être qu'une restauration, quoique des biens nouveaux et très grands, conditionnés par les maux antérieurs, s'y trouvassent joints ; une lente accumulation de mérites et de travaux a été nécessaire pour remédier au prompt envahissement des vices et de leurs conséquences, ou du moins pour en tirer quelques avantages; la politique a visé à 1 utilité sociale, a méconnu ou violé le principe du droit, a accepté, fortifié même des parties considérables du mal, en vue d'en atténuer d'autres, ou d'assurer des biens relativement faciles ; les religions n'ont obtenu des résultats moraux importants qu'en mettant en œuvre des passions de source criminelle, en consacrant les effets de la déchéance ; et la raison s'est montrée impuissante ou trop faible, quand elle a dû sortir de quelques grandes âmes pour exercer une action sur des masses humaines.
Cette déchéance a été bien diversement partagée entre les familles de l'humanité. Suivant les degrés où s'est arrêtée chacune d'elles, après les plus dures épreuves qu'elle ait eu à subir, les pensées, les sentiments et les actes coutumiers caractérisant toute station suffisament longue ont constitué une race éthique, dont l'importance prime de très haut les influences connues, partout signalées et exagérées, du climat, et celles de la race proprement dite, ou de ses qualités natives. Tout ce qui, dans une société donnée, se maintient et se perpétue, une fois établi, grâce à la loi de la solidarité, tout ce qui se transmet ou se communique d'homme à homme et de génération à génération d'une manière à peu près constante et pendant long* temps, et dont l'établissement ne fut cependant pas fatal, tout cela forme la race éthique, de laquelle chacun participe, et dans laquelle chacun se classe en venant dans ce monde. Mais parmi les éléments qu'on peut y envisager, la religion est ordinairement celui qui domine. Elle aies assises les plus profondes, et ses monuments sont les plus élevés, les plus durables, ceux par conséquent qu'il nous est le mieux donné de retrouver dans l'antiquité. Elle est d'ailleurs le miroir de la morale^ un effort de la conscience qui se traduit ellemême en exprimant ses idées sur ce qui n'est pas elle et qui la domine. L'existence et le développement de la religion représentent, épuisent le génie du plus grand nombre des sociétés, à qui les travaux de la