‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 274 sur 291 · RÉCAPITULATION. LES DIEUX · texte numérisé non relu

RÉCAPITULATION. LES DIEUX

membres symbolisent des forces et des idées, et ne laissent pas d'être pleinement anthropomorphes ; des âmes on ne peut plus séparées et concrétées, voyageant dans l'espace et de corps en corps; des épreuves, des jugements, des résurrections; des luttes cosmiques entre le bien et le mal, la lumière et les ténèbres; des sacriGces volontaires, et étendus jusqu'à la divinité; des cérémonies expiatoires; des corps sacerdotaux et une diététique savante; enfin, l'adoration des dieux, et surtout de ceux du feu et de la lumière, et de ceux que leur bonté porte à s'incarner sur la terre, adoration ardente et dont nul autre peuple n*a approché. Cette religion est originale. Elle a des caractères distinctifs dont il est, le plus souvent encore, impossible d'assigner l'origine, quoiqu'on ne doive pas l^s supposer tous établis sans gradation et sans variations. Mais une antiquité médiocre, en Egypte, surpasse de bien des siècles l'antiquité la plus élevée des autres nations.

Si la l'on cherche ailleurs dans le monde les idées religieuses et les grandes coutumes de 1* Egypte, ou bien on ne les retrouve en aucun autre lieu, ou, comme pour la doctrine des transmigrations, et pour celle des émanations divines, on les voit résulter, plus tardivement, de l'élaboration propre d'une autre race, de génie diffèrent, et se rattacher à un autre système. Et si, posant à priori ce faux principe, que toutes les races ont dû partir des mêmes points de l'entendement, obéir aux mêmes tendances et suivre les mêmes voie primitives, on veut» par exemple, expliquer les origines religieuses de la Chine et de TÉgypte par le développement de l'esprit mythologique, ainsi qu*on explique maintenant celles des nations indo-européen ces, on se trouve hors d'état de rendre compte de propriétés ayant valeur de caractères, et qui se seraient introduites dans des religions premièrement semblables. Il faudrait pouvoir indiquer le commencement de chaque divergence; mais, loin de là, plus l'étude approfondit les croyances, et permet de remonter haut dans la série des âges, plus un voit se marquera certains égards l'originalité de chaque grande nation ; plus aussi les communications entre les anciens peuples deviennent douteuses, en dehors de celles qu'on peut rigoureusement prouver. L'ancien pontaux-ânes delà philosophie de l'histoire, qui conduisait les écoliers de l'Inde à l'Egypte, de l'Egypte à la Grèce, de la Grèce à Rome, entraine dans sa ruine tous les systèmes fondés sur l'hypothèse d'une évolution unique de l'esprit humain.

L'esprit mythologique, dont l'application franche, résolue et longtemps persévérante caractérise les diverses branches de la famille aryenne, ou indo-européenne, ne consiste pas proprement dans l'aptitude à créer des symboles. Cette aptitude commune à tous les hom-

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meSy et qui reste pour eux d*un si grand usage dans toutes les fonctions intellectuelles, au service desquelles l'imagination la met, a été et a dû être surtout développée chez les races antiques les moins capables de généralisation formelle et d'abstraction. Le symbole, c'est-à-dire l'affectation d'un objet sensible et matériel à la signification et à l'expression d'une idée morale ou rationnelle, a servi à constituer le langage, puis l'écriture, et à formuler des concepts portant sur Thomme et sur Tunivers, à poser des objets en réalité asbtraits et généraux de la pensée, en même temps que de croyance et de culte, et, de cette manière, à aborder des notions obscures et complexes sans franchir ouvertement la sphère de l'imagination. La Chine et l'Egypte ont trouvé dans le symbolisme ainsi pratiqué, bien que très diversement, un puissant moyen de manifestation de l'esprit spéculatif et de la religion.

Ce n'est pas assez non plus, pour produire ce que j'appelle strictement la mythologie, d'attacher au symbole l'idée d'une existence personnelle. Cette illusion, les Égyptiens se la sont faite à l'égard d'un certain nombre de concepts (non pas précisément les Chinois, qui plaçaient leur anthropomorphisme dans la fiction des Esprits), Les Sémites polythéistes ont évidemment suivi la même pente. C*est ainsi que la vertu génératrice mâle et femelle, la fécondation, la construction, les actions et les influences, la puissance en général, ou sous tels et têts attributs, et beaucoup dénotions de tout ordre ont pu avoir leurs symboles, et en même temps se présenter à Timagination, tantôt comme réalisées dans certains grands êtres naturels, tantôt, si cela ne se pouvait point ou ne semblait pas suffire, dans certaines personnes supérieures invisibles. De là doivent naître des productions mythiques assez semblables à celles des Aryens, lorsqu'il arrive qu'un symbole se lie à d'autres, et que les rapports entre les idées, entre les êtres divins qui correspondent aux idées, prennent cette forme symbolique particulière et complexe qui consiste en ce qu'une série de faits physiques est posée parallèlement à une série de faits moraux et à des aventures de personnes. Toutefois je ne saurais confondre ces mythes partiels avec le plein développement si constant et si suivi de l'esprit indo-européen dans la personnification universelle des phénomènes.

Il est très certain que l'écriture a eu par rapport au langage, en Chine, en Egypte, chez les Chaldéens, je n'ose dire une primauté naturelle, mais au moins une supériorité manifeste et prolongée, en tout ce qui est de culture intellectuelle et morale. L'écriture primitive est éminemment le symbolisme, et les symboles qui s'y emploient pouvant se prendre directement dans la nature, les rapports exprimés ne s'entendent pas immédiatement et nécessairement comme des

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rapports de personnes entre elles. Il n*en est pas de même du langage appliqué par des peuples très vifs et très intelligents à la représentation de tout ce qu'ils découvrent et croient comprendre dans le monde, et lorsque l'enchainement qu'ils établissent entre les parties de la parole ne se borne pas à la juxtaposition presque toute simple des mots à lier par la pensée, mais consiste à prêter à un ou à plusieurs de ceux-ci, constamment, dans chaque phrase, des rôles anthropomorphiques, et appelle les autres à signifier des qualités, des actions et des relations de ces personnages.

La force de l'habitude, une sorte de distraction, la substitution mentale de nos abstractions habituelles aux objets véritablement exprimés par nous dans le discours, nous empêchent d'observer combien ce mode de parler est mythologique. Il est la mythologie même, à le considérer strictement. Entre tous les peuples, les Aryens sont sans conteste (et plus éminemment encore dans Tantiquité) ceux qui ont apporté le plus de logique, d'énergie et de richesse à constituer le langage dans cette forme. L'esprit mythologique n'a donc été chez eux que la foi spontanée en la parole, en la grammaire comme ils la construisaient. Tout phénomène naturel observé et introduit dans la parole, toute idée plus ou moins générale et susceptible d'expression a pu ainsi devenir une personne; les rapports entre les phénomènes, entre les idées, ont été énoncés, décrits comme des rapports entre les personnes, c'est-à-dire comme des faits de la vie humaine, des aventures. De là, ce qu'il serait bon de se restreindre à nommer des mythes; et de là l'extension immense, on pourrait aussi bien dire l'universalité de ce genre de compositions, chez les races qui en ont eu vraiment le génie. Les caractères de généralité, de nécessité, de puissance, de grandeur, de beauté, sans exclure les attributs d'intelligence et enfin de moralité qui pouvaient s'y joindre, expliquent et déterminent l'idée du divin attachée aux personnages mythiques, tant de la nature que de la pensée. Toutefois la généralité du concept suffit, et presque toute idée personnifiée par le langage est un dieu possible. Les universaux réalisés se sont toujours prêtés à devenir des dieux. Les plus intéressants, les plus élevés des concepts ou des phénomènes envisagés mythiquement ont formé les dieux les plus communs et les plus durables, mais la mythologie aryenne montre qu'il n'a pas plus existé de limites à la méthode de divinisation qu'à la fantaisie. Tout ce qui n'était pas absolument particulier, individuel, tout ce qui, par suite, intéressait tant soit peu constamment la vie et les passions, soit en bien, soit en mal, a pris au besoin la forme divine en se personnifiant. Seulement, les races se sont distinguées les unes des autres par leurs tendances à multiplier de préférence ou les concepts naturalistes ou les concepts

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moraux de la divinité; plus encore, postérieurement, par la nature et l'importance morale des types qu'elles ont maintenus et adorés, au milieu de la désuétude et de l'oubli où tombaient la plupart de leurs anciennes créations.

Ces concepts primitifsqui s'érigeaient en personnes et endieux^ et qui alliaient une sorte d'existence psychique propre avec l'identification soit aux phénomènes de la nature, soit aux notions de l'entendement, subirent deux sortes de transformations, l'une religieuse et l'autre philosophique. C'est dans celle-ci qu'ils s'altérèrent le moins. La philosophie réaliste, la doctrine des universaux, des entités, commencée bien avant Platon et encore si fortement représentée de nos jours, est un produit aussi aryen que la mythologie. Elle est née du même esprit, qu'elle a continué sous un mode en apparence rationnel. On peut donner raison à demi sur ce point au By^iëme positiviste de la philosophie de l'histoire, qui nous montre l'esprit humain passant de la phase théologique à la phase métaphysique. Seulement, ce passage veut être expliqué, défini et mis à sa place, au lieu de s'énoncer en termes vagues, absolus, comme une loi de l'humanité tout entière et portant sur quelque théologie que ce soit. D'autres théologies sont venues, n'ont pas cédé la place à la métaphysique, et n^ont pas disparu. La métaphysique dont il est question est d'ailleurs aussi ancienne pour les indo-Européens que l'est la première tentative qu'ils ont faite pour organiser leurs concepts. Elle n'exigeait pas l'abandon de leur théologie; elle pouvait même la confirmer; et encore maintenant la plupart de nos philosophes devraient montrer plus d'ouverture d'esprit à l'endroit de la méthode mythologique. Il est bien certain que les modernes qui accordent à des universaux, tels que l'Idée, ou la Volonté ou la Force, ou aux forces générales de la nature, ou aux lois du monde, une existence réelle, à part de la conscience et des êtres définis, de leurs propriétés et rapports constiluants, de leurs actions et représentations, n'ont rien à reprocher aux hommes primitifs de la race au dire de laquelle La Lumière ou tel autre fait général était une substance séparée, appelée divine, appelée Dieu. Mais ces hommes ne cherchaient pas le réel hors d'une essence personnelle supposée, ni même, tout d'abord, cette essence hors du phénomène où elle apparaît. Sans doute, ils avaient encore peu réfléchi. De combien sont-ils plus avancés, ceux qui maintenant réfléchissent beaucoup , et n'arrivent qu'à énoncer [flatu vocis) des réalités à part tout à la fois des personnes et des choses, sans qu'ils en aient dans la pensée d'autres types possibles que les choses ou les personnes?

La transformation religieuse de l'esprit fut plus profonde, et aboutit à rendre la mythologie en quelque sorte étrangère aux descen-

580 RÉCAPlTULATiON. LES PROCÉDÉS AUTRES QUE MYTHOLOGIQUES

dants des auteurs de ses innombrables créations. Il est vrai que le peuple allait alors se divisant en deux classes dont l'une, qui comptait de moins en moins, pouvait continuer de vaquer obscurément à la production mythologique, pendant que l'autre cessait de la comprendre et n'imaginait plus les dieux que sous Taspect d'un anthropomorphisme clair et net. Le problème posé à la réflexion portait sur lessence de la réalité, qu'on éprouvait le besoin de déGnir. La philosophie s'adressa aux éléments, ou aux grandes qualités physiques, ou aux idées générales, constituées en des sortes â'êlres de raison. Elle réprouva l'anthropomorphisme : ainsi vouée à la divinisation des phénomènes et des lois de la nature, à Texclusion de la personnalité, elle eut néces» sairement pour fin le panthéisme. Au contraire, la religion insista sur le côté anthropomorphique des concepts primitifs, éloigna autant que possible du sein des dieux la forme des phénomènes dont on ne les avait pas d'abord séparés, et mit de préférence la causalité en relief. C'est ainsi que des systèmes d'Olympes se formèrent de tous côtés chez les nations d'origine aryenne.

 la suite de cette évolution, les dieux habitants des Olympes conservent dans leur ressort, à titre de pouvoirs spéciaux, ou comme leurs sphères de gouvernement, les phénomènes, qui se distinguent désormais de leur nature. Les idées de production, de providence, de protection nationale ou locale, de règnes pour ainsi dire spécifiques sur des portions de la nature ou de la vie humaine se développent. D'autres dieux, ce sont les plus nombreux, dont les propriétés n'ont plus qu'une signification faible, obscure ou peu sérieuse, sont subalternisés et tendent à disparaître. Souvent leur mémoire est un scandale pour les esprits qui cherchent dans les mythes autre chose que ce que l'antiquité y déposa. En même temps un dieu personnel et paternel obtient la primauté, et le monothéisme serait près de se produire, si les représentants divins des grands intérêts et des grandes passions ne maintenaient fortement leur place dans les cultes. Mais en même temps d'autres chemins vont s'ouvrira la spéculation, le symbolisme, procédé plus durable, prendra la place de la mythologie finissante ; l'antropomorphisme revêtira plus volontiers la forme des apothéoses ; le panthéisme s'offrira comme le mot de l'univers à la plupart des penseurs religieux, non toutefois sans un effort pour concilier une essence cosmique infinie avec les attributs de l'humanité, de la personnalité. Les races aryennes différeront du moins en religion de plusieurs de celles qui ont eu un point de départ différent d'elles.

Il existe une exception considérable au caractère mythologique assigné à ia famille indo-européenne. En effet, la branche aryo-persane s'est donnée, et cela dès la haute antiquité certainement, une

religion différente d^ toutes les autres, et que j'aborderai dans la partie suivante de mes études. Le mythe franc et naturel, celui qu'on peut étudier dans le Rigvêda et que l'on reconnaît chez les Grecs, chez les Italiens, chez les Germains, etc., ne se retrouve plus que modifié et absorbé, dans le mazdéisme. L'esprît anthropomorphique y prend cette forme spiritiste, origine bien connue de la doctrine des anges. La personnalité, la création et la providence divine y viennent au premier plan. L'ensemble de cette religion est un monothéisme, quoique peu sévère, et distinct de celui des Hébreux par la place qu'y occupe, quoique subordonné en son origine, et subordonné encore quant à la fin promise des choses, où il doit être anéanti, le principe personnifié du mal, dont les créations ont souillé l'œuvre du dieu bon. Ce monothéisme, et ce profond dualisme accessoire, et le caractère pieux et moral des préceptes et du culte de l'ancien mazdéisme, tel qu*il se présente dans VAvesta, suffisent à nous peindre une religion tout à fait originale, dont l'esprit ne montre rien de dérivé et d'emprunté. Les mythes et légendes que l'Iranien tient de l'Aryen comme un héritage de famille, et qu'il transforme, n'accusent que mieux une différence, qui d'ailleurs éclate en ce que les dêvas deviennent les suppôts de l'fispritdu mal. Si, d'un autre côté, le procédé animiste de représentation des phénomènes naturels et des pouvoirs célestes ou infernaux est une antique transmission des Touraniens de Médie à la famille iranienne de la haute Asie, — ainsi que cela est vraisemblable et conforme aux traditions, quoique la critique historique et les monuments nous laissent encore dans l'incertitude sur la personne et l'âge de Zoroastre — il faut convenir que la révolution morale opérée par le mazdéisme dans la religion et les superstitions animistes qui nous sont révélés aujourd'hui par les c hymnes magiques > de l'ancienne Chaldée est encore plus importante que celle qui fit trancher si profondément l'inspiration de VAvesta sur les adorations confuses du Rigvêda et ses tendances panthéistes.

Les découvertes dues au déchiffrement des écritures cunéiformes ont valu trois acquisitions très importantes à l'histoire critique des religions et, par suite, à la philosophie de l'histoire : l** la connaissance d'une religion tout animiste, dans la haute antiquité chaldéenne, religion qui fut celle d'une branche de la vaste famille des Touraniens, analogue en ses modes de conceptions à celle des peuples spiritistes, et en général étrangère au caractère moral de l'animisme des Chinois ; 2» la source première des superstitions de la magie et de la sorcellerie, qui passèrent de la Chaldée dans les religions assyrio-baby- Ioniennes, s'y allièrent à l'astrologie, et de là se répandirent dans le monde occidental; 3° la solution d'un problème auparavant très obscur, la distinction entre les vrais mages^ les mages chaldéens, et

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le sacerdoce zoroastrien, si différent de Tautre par son orijçine et par ses doctrines, qui n'entra que par la conquête persane à Babylone,où il se corrompit, et que les historiens grecs ne connurent qu^avec la confusion de la doctrine de Zoroastre et des superstitions chai-

daïques.

La religion mazdéenne, quoi qu*on puisse penser des points par lesquels ses origines touchent à la religion védique et à la religion des Touraniens de Médieet de Chaldée, auxquelles elle devint également hostile, se caractérisa dans l'antiquité de manière à laisser peu d'importance aux traces conservées des influences qu'elle avait subies à son berceau.

La mythologie, comme je l'ai définie, reste donc le caractère des races aryennes, exception faite de la famille iranienne, et en tant que demeurées fidèles à leurs premiers errements. Au surplus, parler de caractère, ce n'est point exclure, en semblable sujets toute participation à d'autres propriétés mentales qui, elles aussi, doivent s'appeler caractéristiques, chez les races où elles dominent, et où pourtant elles ne sont pas non plus rigoureusement exclusives. C'est presque une condition nécessaire de l'esprit appliqué à la connaissance des choses, c'en est une surtout de l'histoire, dès qu'elle prétend énoncer des vérités générales, que de paraître, pour peu qu'elle en affirme de telles, dépasser la mesure de Taffirmation légitime. Aussi le lecteur intelligent qui n'a point affaire à un arrangeur de systèmes, à un ami des synthèses forcées et des propositions absolues, doit savoir que ce qu'on lui donne comme universel en vertu de l'analyse historique n'est rien de plus que cet ordinaire, ou cet à peu près juste et à peu près constant, que le génie d'Aristote avait reconnu seul applicable à l'ordre des phénomènes contingents. Ce n'en est pas moins une loi, souvent des plus intéressantes. En disant que les Grecs et d'autres Aryens ont abordé le champ de l'imagination religieuse par les mythes proprement dits, lesquels diffèrent des simples symboles et des légendes, il ne faut entendre ni que le symbolisme a d'abord été, ni surtout qu'il est resté étranger à ces hommes, ni qu'on ne saurait découvrir dans leurs dieux ou Héros le moindre élément légendaire, avec fondement réel dans les faits. De même, si les Chinois ont expliqué la vie, le mouvement et l'ordre par un certain spiritisme, nous ne devons pas croire que des écoles plus ou moins puissantes chez eux n'ont point essayé d'autres directions, qui les rapprochaient des nations mythologisantes. L'Egypte, à son tour a développé en mythes les plus populaires de ses symboles divins, ce qui n'empêche pas qu'elle n'ait voulu parfois les matérialiser violemment, et que le symbolisme ne soit resté la forme dominante de ses conceptions, et il serait téméraire d'assurer que la légende n'y est

jamais entrée. Le pneumatisme de cette nation est aussi important et plus travaillé, quoique tout autre que le pneumatisme de la Chine. EnQn les Sémites à tendance monothéiste, les plus exclusifs des hommes dans leurs voies, n'ont pas tellement épuisé leurs forces dans l'établissement du plus abstrait et du plus puissant concept de la divinité comme cause personnelle, qu'ils n'aient aussi composé des légendes, et imaginé ou imité des symboles. Et les peuples de cette race, à l'exception d'un seul, ont multiplié les dieux autant qu'ils ont conçu d'attributs souverains, et, tout en leur prêtant la personnalité de la façon la moins équivoque^ i Is ont cherché pour eux des sièges dans les corps célestes. Us leur ont également attaché des vertus et des propriétés dont ridée leur était suggérée par des symboles. Tous les éléments de croyance appartiennent à l'homme en puissance, et il en est peu qu'il ne manifeste partout à quelque degré.

On voit clairement par la philologie que les races sémitiques se sont représenté Dieu sous les notions générales d'élévation, de souveraineté et de gouvernement. Jamais caractère ne fut si tranché, ni si certainement ancien, ni si opposé à l'esprit mythologique proprement dit, en dépit des sexes des dieux et des déesses, et de leurs générations à l'image des familles humaines. Un anthropomorphisme franc et résolu est au fond, et non pas à demi voilé par ces phénomènes naturels que la réflexion est tôt ou tard obligée de séparer de l'essence personnelle. Les idées de causalité et d'influence y dominent au lieu de celles de qualité et de substance, et la nature s'y trouve fortement subordonnée à la volonté, au moins originairement; car on ne saurait voir qu'un produit de savante élaboration dans l'idéemère des cosmogonies matérialistes, dans cette substance (assimilée principalement à l'eau) qui, par une sorte de fermentation, engendre tous les êtres, et à laquelle l'imagination transformiste et évolutioniste finit par prêter une puissance qui dispense de celle des dieux et serait au besoin capable de les produire eux-mêmes.

De même que l'étude du langage, étroitement liée à celle de la mythologie, nous en apporte l'intelligence, de même le point de départ commun des Sémites est établi par le sens incontesté des mots à l'aide desquels ils ont de tout temps exprimé le divin. Mais, de ce point, deux directions étaient possibles et ont été suivies. Dans l'une, l'anthropomorphisme s'est énergiquement maintenu, en excluant de la divinité tout attribut capable de la faire confondre avec la nature; et de là l'unité de plus en plus affirmée, de là l'incompréhensibilité avouée du pouvoir créateur et de l'être premier et essentiel, représenté par les fonctions intellectuelles et morales de l'homme agrai>dies, sans aucun sujet matériel où il fût possible de les attacher.

Dans l*autre direction, on a défini des attributs et supposé des sujets, tantôt naturels, tantôt symboliques, de la puissance souveraine. Ils ont pu être, ils ont été divers; on les a séparés, et, au lieu du monothéisme, c'est le polythéisme qui s*est produit. Mais les dieux n'ont pas été pour cela ceux de la mythologie aryenne, quoique les uns et les autres aient dû aboutir dans la suite à des données religieuses analogues.

Lorsque Tadage Nomina numina^ si souvent applicable aux dieux des Aryens, s'est vérifié chez les Sémites, ce n*a pas été pour nommer dieu chaque phénomène, dont la langue fournissait un signe générique ; mais ce sont les variantes d'un petit nombre d'idées comme celles de force ou d'élévation, les attributions et les applications qui s'en faisaient, qui ont déterminé la constitution populaire d'une divinité détachée du tronc commun.

Quand l'imagination s'est adressée à la nature en lui demandant ou les premiers attributs de la puissance, ou des sujets qui puissent les porter, au lieu de diviniser les phénomènes à la fois généralisés et personnifiés, elle a pris les grands corps de Varmée céleste j et les a constitués en maîtres et régents de l'univers.

Quand lé Feu s'est offert aussi comme une force divine, on ne pouvait point trouver un siège 6xe et une réalisation matérielle uni* que et constante pour ce phénomène dans le monde, encore qu'il fût aisé de l'imaginer comme une sorte d'élément. Le culte de cet élément a dû ainsi être à demi matériel, à demi symbolique, se rapporter à des corps célestes, se généraliser en se liant à l'idée d'une cause souveraine de production et de destruction de la vie, ou s'attacher éminemment, ici au soleil, là à un astre supposé le principe générateur de tous les autres, situé dans une sphère reculée. Cette observation est une clef pour expliquer l'identification continuelle de tant de divinités sémitiques, les Baal et les Moloch.

Quand l'effort fait pour atteindre l'idée de la causalité divine a été gouverné par l'image de la génération animale, des symboles grossiers se sont sans peine offerts au culte. Par-dessus ces symboles, il fallait en outre imaginer une existence cosmique qui leur fût congruente. La lumière primitive et le feu constructeur ne se prêtant pas à la représentation de la nature sous cet aspect^ on a simplement personnifié le Générateur et la Matrice universelle. Celle-ci est devenue la plus importante des deux figures, en revêtant au besoin les attributs mâles, exclusivement propres à l'expression de la puissance. L'imagination a mêlé, séparé ou interverti les sexes, en divers modes exprimés symboliquement, ou même racontés en forme de mythes. D'ailleurs la Grande-Déesse, malgré Tuniversalité du concept de Nature, qu'elle exprimait, n'a pas laissé de recevoir des aifectations terrestres

OU astronomiques; et son Amant en prenait de correspondantes. Cette branche des religions sémitiques est venue doublement à la rencontre des religions aryennes, et par la mythologie qui s'y greffait d'elle-même, et par l'exégèse philosophique, dont le panthéisme est partout et toujours le principe fascinateur.

Enfin l'anthropomorphisme s'est appliqué à tous ces objets divins indifféremment, quelque difficile qu'il nous soit de le comprendre, à nous qui avons contracté une telle habitude des abstractions au sens ordinaire de ce mot, et de ces autres abstractions qui nous servent à former le concept de la pure matière. Non-seulement l'anthropomorphisme est au fond des premières idées exprimant le divin sémitique, et autant, pour le moins, que de celles que l'esprit aryen a préférées; mais encore l'instinct de l'adoration a dû le dégager de plus en plus, dans toutes les directions où il se portait, tant que l'esprit spéculatif ne prévalait pas. L'évhémérisme, avant d'être un système employé à nier la divinité, c'est-à-dire à la renfermer dans le fait historique des hommes déifiés, exista certainement comme tendance très particulière à envisager l'homme dans le dieu ou le dieu dans rhomme. Le premier cas s'observe, chez les Sémites monothéistes, quand ils se peignent le dieu de leur nation sous des traits matériellement anthropomorphiques. Le second, chez les polythéistes, se reconnaît dans la déification des rois, dans celle des inventeurs et révélateurs d'arts et de sciences, et surtout peut-être dans la singulière identification de noms dechoses ou de travaux avec des noms d'hommes divins ou fils de dieux, réputés les initiateurs en chaque genre. Si cette dernière méthode est ancienne, on peut y voir un genre de my*thologie propre à certains Sémites. La personne et le dieu, au lieu de se prendre aux phénomènes naturels, et d'en assumer les noms et les rapports, empruntent, grâce au prestige de la civilisation sémitique, les noms de choses relatives aux arts humains, ou ceux de ces arts eux-mêmes, et tout à la fois de leurs inventeurs. Ceux-ci étant d'ailleurs les fils de personnages plus universels, descendent des idées premières de Force et d'Élévation, ou se rattachent (mais probablement plus tard) à des notions toutes matérielles données pour base à des systèmes de cosmogonie spéculative.

Ce procédé enfantin de l'esprit est du genre de celui qui, en d'antiques légendes — telles que les généalogies patriarcales de la Genèse, — a fait donner pour noms propres aux premiers ancêtres les noms génériques d'Homme ou de Fils, ou d'autres encore qui sont visiblement tirés des qualités ou fonctions des personnages. Mais la Bible ne dit pas que les hommes ont été nommés hommes, et les créatures créatures, d'après un individu qui s'était appelé Homme (Enos), et

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