CIVILISATIONS NÉES DE PRINCIPES DIVERS
brûle; il ne juge pas, il se prosterne et adore. Le juste apporte jusque dans le sentiment du divin le besoin de Tordre et de la mesure. L'équilibre, Téquité, l'échange sont encore les procédés de sa raison, dans ces hauteurs où il s'élève et ne consent pas à se perdre.
Si de là nous revenons aux choses terrestres et à la catégorie de rutile, nous verrons le saint en faire plus de cas qu'on ne s'y serait attendu. Le bonheur, relégué s'il le faut dans une autre vie, l'occupe plus que la vertu. Ne la connaissant pas en elle-même et ne la poursuivant pas pour elle, il s'intéresse au résultat de préférence à l'acte, à la fm plutôt qu'au moyen, et l'utilité est son premier mobile. Mais le juste sacriGe l'utile à la vertu; c'est^ selon lui^ le seul sacrifice méritoire, celui qui £ait sûrement la grandeur de l'homme et ne prèle jamais à sa bassesse.
£nûn, il est facile de comprendre que Thomme de l'amour devienne un réceptacle de haine et de colère. Cela résulte de ce que la passion manque de règle et de sûreté, et va de contraire en contraire, si la justice ne la domine. La préoccupation des résultats et de l'utilité finale, sans égard à la liberté de l'individu, mène à la théorie et à la pratique de la persécution, c'est-à-dire à la recherche des moyens de ruse ou de violence qui peuvent procurer la bonne fin et réaliser le bonheur des hommes en dépit de leur volonté. Dans cette voie, dont l'histoire nous montre les pentes si faciles, on passe vite du gouvernement prétendu des saints ou des sages aux crimes de la Raison d'État. C'est une entière perversion de l'idée de société; elle se place au point de jonction des erreurs contraires où périt la justice : se sacrifier, sacrifier les autres.
Nous venons de remonter à la source de l'antagonisme des deux grandes forces sociales : d'un côté, la justice ; de l'autre, l'esprit de domination avec l'amour. SUivant que l'une ou l'autre direction fut prépondérante, des institutions, des mœurs diverses se formèrent pour le bien et le mal de l'humanité, non d'ailleurs sans ce mélange souvent inextricable qui met chez l'homme les vertus et les vices en dépendance mutuelle. La religion, la morale et la politique prirent des développements tout difiérents ou même opposés. Quand la notion du droit primitif s'effaça, quand le devoir devint l'unique idéal de la civilisation (exemples, l'Egypte et la Chine), la crainte et la force brutale se substituèrent en grande partie à l'amour prescrit au sujet, à la bienvei Uance prescrite au maître : même dans les relations entre égaux, autant qu'il y en avait, les vertus se corrompirent, les droits ne venant pas éclairer, limiter et soutenir les devoirs. La religion dut en même temps, et de plus en plus, prendre pour principes l'adoration et la terreur en présence des forces cosmiques personnalisées.