ANTAGONISME DE LA JUSTICE ET DE L* AMOUR
autant qu'on le peut tous les autres à soi, le souverain principe du bien sera de se perdre dans le tout et de se sacrifier soi-même. Le don de soi, le sacrifice de soi paraît alors être le dernier mot de la moralité.
Je n'ai pas à m'occuper encore des productions religieuses qui suivent cette réaction des âmes les plus pures contre une société corrompue; j'en retiens seulement le principe, qui est l'amour, et, laissant de côté les derniers excès de la direction morale que j'indique, aussi bien que ses plus graves conséquences, bonnes ou mauvaises, je définis les traits principaux qui ressortent de l'opposition de l'amour et de la justice pour la règle des actes moraux. On remarquera que les hommes n'étant capables d'excès en rien ni longtemps ni constamment, tandis qu'ils sont très propres à garder et à se transmettre des habitudes prises sous des impressions puissantes, ce sont ces traits plus ou moins adoucis qui continueront à caractériser leurs âmes, à des époques fort éloignées par le temps et par la pensée de celle où les impressions ont agi.
Je dirai donc que la justice, chez l'homme juste, place avant toutes choses morales, ou plutôt leur fait une condition à toutes du respect de soi, de la dignité de la propre personne. Au contraire, l'homme de l'amour s'abaisse et s'humilie au besoin, se fait esclave.
Le juste est véridique, embrasse le vrai ou le poursuit à tout prix. L'homme de l'amour veut souvent être trompé ; il consent aisément à tromper lui-même.
L'homme de l'amour est homme de passion, car l'amour est une passion, si purs d'ailleurs et si désintéressés qu'en soient les objets; il est donc par lui-même sans règle certaine; tout lui est exception et cas particuliers; s1l ne nie point les lois rationnelles de la conduite, il est du moins disposé à les faire fléchir en mille occasions : ainsi le mal se transfigure en bien à ses yeux ; il vole pour donner, il ment pour être utile ou agréable à ses dupes. Il peut même en venir à faire du crime une vertu politique, pour peu qu'il y ait prétexte de salut public, et c'est encore lui qui, dans une sphère plus humble, élève le mensonge habituel au rang de vertu privée, sous le nom de politesse. Mais Thomme de la justice subordonne la passion à la raison et les circonstances à la règle, ce qui doit sembler triste, si son cœur est froid, mais ce qui paraîtra sublime, si lui aussi il aime.
Dans l'ordre des idées religieuses, l'homme de passion exaltée peut être ce qu'on appelle un saint. Alors il ne voit entre la créature et les puissances célestes que des rapports d'abandon et de sacrifice d'nn côté, de grâce et de faveur de l'autre : il ne raisonne pas, il