‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 66 sur 291 · SÉRIE HISTORIQUE DE REGEL · texte numérisé non relu

SÉRIE HISTORIQUE DE REGEL

de la grande connaissance justificative, qui est la loi de développement, et il s'arrange pour la rendre satisfaisante. En logique et métaphysique, il profite de l'obscurité des notions et de l'indétermination des mots, pour se donner un tableau complet des modes d*évolution de Vldée^ qui est dans son langage le nom général du sujet du développement universel. Rien ne le gène dans cette construction, d'une terminologie vide de contenu. Quand il passe à la nature, l'expérience vient à la traverse de son entreprise, et sa doctrine Venfante mort-née. Enfin, pour l'histoire et pour la moralité de l'histoire, il voudrait faire mieux que construire une série telle quelle, car chacun en désire une qui satisfasse à la notion du Bien, comme la conscience Tentend, et non pas seulement comme la prétendue nécessité la déduirait. Le procès de l'Idée s'annonçait déjà comme un progrès du monde : il faudra que le procéo* historique soit un progrès de l'humanité, et cela vériliable, en même temps que conforme à la formule. Ce n'est pas facile, mais on a pour soi la passion du public pour toute illusion humanitaire qui lui remplacera les dieux absents ; on a l'ardeur des disciples, ravis de se voir en possession d'un système absolu, définitif, portant réponse à tout; on a, on avait surtout au temps de Hegel, la grande ignorance relative des origines historiques; d'où la liberté de disposer du commencement, pour la construction bien ordonnée du tout.

En dépit de ces avantages^ la série historique de Hegel n'a jamais pu paraître à un esprit doué du sens critique autre chose qu'un arrangement d*hypolhèses gratuites et d'erreurs considérables, dont plusieurs sont maintenant hors de question. On sait les précédents de cette théorie : ils n'embrassent pas moins que l'univers et son origine. L'idée, en effet, se manifeste par deux thèses opposées, conciliées dans une synthèse, laquelle est à son tour le sujet d'une évolution pareille, et ce procèi^ ou plutôt ce procédé, doit épuiser la suite des phénomènes de tout genre^ depuis l'universel de l'Être et l'universel du Non-Être, réunis dans l'universel du Devenir, jusqu'à l'Esprit objectif du droit et de l'histoire s'opposant à l'Esprit subjectif de l'anthropologie et de la psychologie, et s'identifiant avec lui dans l'Esprit absolu, qui se sait être Dieu. Dans les nombreuses sous-triades dont cette dernière triade se compose, on voit figurer puissances, facultés, races, sexes, individus, faits géographiques , historiques, etc. Attachons-nous à quelques moments principaux.

Quand la puissance de l'idée Humanité, issue de la vie cosmique, prépare sa planète en la révolutionnant à longues reprises; quand elle se détermine en trois races, car il en faut trois qui forment trois moments : le nègrcy le mongol et le caucasique ; quand l'individu en

112 SÉRIE mSTORTQUE DE HEGEL

général est don né comme terme synthétique d*une certaine thèse et d'une certaine antithèse, verrons-nous là une explication, une origine assignée de l'espèce humaine, ou le simple jeu d'une autre puissance plus connue, la spéculation métaphysique? Assurément, le philosophe n'est pas tenu de faire des révélations, et, si Hegel ne nous dit rien de ce qu'il ignore comme nous, nous n'avons pas le droit de nous plaindre; mais il n'est pas tenu non plus de prendre des noms pour des choses, et une classification artificielle des mots pour une histoire naturelle des faits.

Quand les trois races admises dans le système, et définies a priori, sont posées avec leurs qualités et aptitudes comme autant de faits primitifs et nécessaires, sans qu'il soit prouvé que leurs propriétés religieuses, morales, politiques, sont des données de la nature et noi\ pas des données de Thahitude, succédant aux actes et aux épreuves diverses de leur vie anté-historique, accepterons-nous ce classement pour un principe, ou dirons-nous qu'il se fonde sur une supposition arbitraire? En réfléchissant à la nature morale de l'homme de toutes races, à l'origine et aux degrés de la perversion en une conscience quelconque, à l'enracinement et à la propagation du mal par la solidarité personnelle et sociale, nous reprocherons à la théorie, non seulement de s'affirmer gratuitement, mais de nier l'existence d'un cœur humain normal, de prendre pour la Loi la violation de la Loi, parce qu'elle est ancienne, et de diviniser en quelque sorte les vices invétérés et les crimes organisés, élevés au rang de moments du devenir de Dieu. Et en étudiant l'histoire de deux au moins des trois racesquepose le système, nous reconnaîtrons à chacune d'elles, selon ses subdivisions et les temps, toutes sortes de caractères discordants, incompatibles avec le système. Des assertions qui ne semblaient d'abord que manquer de preuves sont devenues devant la critique historique des faussetés palpables.

Hegel commence par mettre l'Afrique et TAmérique au ban de l'histoire, ce qui lui permet de substituer de vagues généralités à l'étude instructive de l'humanité la plus abaissée. Ce ne sont pas seulement les tribus dégradées qu'il exclut des données du développement qu'il cherche ; ce sont aussi les tribus morales que nous savons aujourd'hui avoir précédé les empires dans tous les différents groupes des races qu'il appelle caucasique et mongole. Il prend donc pour son premier moment humanitaire, et pour Venfance du monde^ cet Orient dont le fameux esprit symbolique n'a jamais créé de symbole plus violent que celui de son nom chez nos historiens aprioristes. Orient signifie sommeil^ ignorance, fui, obéissance, despotisme. Los races, les religions, les civilisations les plus diverses ne forment qu'une masse et n'ont qu'une déOnition, sans souci de leur temps ni

SÉRIE HISTORIQUE DE HEGEt 113

de leurs transformations. Sans doute, on admettra des variétés de religion, mais définies par des termes obscurs, ou sans précision. Il y aura une religion de fétichisme et de magie, où le bouddhisme se classera avec une légèreté incroyable; les croyances si développées de la Chine, du Thibet et du Japon, devront entrer dans cette basse catégorie. Il y aura une religion de l'Imagination, ce qui ne veut rien dire, et l'Inde (rattachée à la race mongole!) en sera gratifiée. Il y aura enfin une religion de la Lumière, moins orientale que les précédentes, et servant de transition à l'Occident grec. Là viendront s*identiQer la Perse^ l'Assyrie et TÉgypte, sans qu'on sache bien quelle place y occupe le monde sémitique. Le tout réuni et mis ainsi en triade sera le Naturalisme. Combien fausse, combien ridicule et profondément vide est une classification pareille, nous le verrons aux faits, nous à qui les faits ne sont pas indifférents.

Le second moment (ce fut peut-être le premier partout, mais il n'importe) est \di jeunesse du monde^ le moment du réveil et de la liberté. La Grèce en est la manifestation essentielle. Mais la liberté et la spiritualité y sont encore incomplètes. Je le crois bieni cependant la liberté m'y parait plus réelle que dans telle partie du dernier moment où figure le moyen âge! Si le monde moderne à la fin doit atteindre la liberté vraiment universelle des membres de ses sociétés, c'est une question qui appartient à l'avenir, et le développement historique acquis et accompli ne la résout pas. Quoi qu'il en soit, les Étals et les religions du second moment de Hegel ne sortent nullement de ceux du premier, comme la théorie le voudrait, ils descendent de la commune origine et marquent une déchéance moindre en des points essentiels «expriment un effort énergique d'ascension vers le bien, sur des fondements moraux mieux conservés.

Je ne m^arrôte pas au dogme du Falum^ attribué aux Grecs par un jugement banal et beaucoup trop sommaire, non plus qu'au culte de la belle Individualité^ pour lequel on avoue qu'ils n'ont point eu de maîtres et point de rivaux, mais auquel on rend une justice trop désintéressée, quand soi-même on absorbe et les individus et le Beau dans l'Infini, par un retour à YOrient et à ses symboles. Je ne me demande pas si ce sont des vues historiques instructives et sérieuses que celles qui donnent à l'art trois moments : le symbolique, le classique et le romantico-chrétien ; ou trois moments à la religion ; le Sublime chez les Juifs, le Beau chez les Grecs, le But ou l'Entendement chez les Romains, chargés de frayer le passage à cette Religion de l'Absolu qui, dépouillée de tous symboles, se reposera absorbée dans la philosophie hégélienne. Je ne cherche pas pourquoi le moment de l'histoire qui correspond à l'époque romaine, le moment du Retour de la Subjectivité sur soi^ de la fondation de l'Église chré-

LMRODUCTIOSf 8

^ 114 l'école SAIlNT-SIMONIENNE

tienne et de la vraie Liberté, réalisable il est vrai par le seul Germanisme, pourquoi ce troisième moment n'est pas, pour l'honneur de la triade, le dernier, lorsqu'il eût été si aisé de se passer d'un autre. Il est permis de croire pourtant que l'Allemagne n'aurait pas obtenu d'un système élucubré dans une tète non allemande la faveur d'un quatrième moment pour elle toute seule, surtout quand la Révolution française, un phénomène celto- latin et même quelque peu grec en son plus ancien principe, est le dernier fait caractéristique de la série des événements modernes (1). Je laisse donc tout cet arrangement artificiel, et je reviens aux conclusions qui intéressent la moralité humaine.

Elles restent à l'état de principes aprioriques, puisque la tentative de les justifier par les faits n'est que la torture donnée aux faits, et que, d'ailleurs, la construction est en ruines, on en convient généralement. Il n'est ainsi prouvé ni que Phisloire empirique est un pur produit de la Raison, une ikéodicée, une manifestation de r Absolu; ni que la loi constamment et régulièrement vériûée des événements soit ce qu'est la loi morale et idéale, une marche vers la liberté; ni que la lutte des passions et des intérêts pour le présent (ajoutons et pour le passé) contre le progrès se termine en toute grande occurrence par une défaite. Il n'est pas prouvé et il n'est pas vrai que la mission du progrès soit confiée à la guerre, pour dissoudre sans relâche les Etats particuliers, jusqu'à ce que vienne l'État universel et rationnel; car la guerre prépare la guerre, la conquête sème la révolte, et les monarchies universelles sont toujours à recommencer : c'est ce que dit l'histoire, celle qui existe et non celle qui veut être construite. Il n'est pas prouvé et il est absurde de dire que la monarchie transforme le despotisme, Varistocratie et la démocratie, en les absorbant, au point de donner plus à la liberté que ne font ces deux dernières formes de gouvernement. C'est que la liberté vraie de Hegel n'est pas la liberté, pas plus que sa philosophie, synthèse prétendue de l'art et de la religion, et un dernière de l'Humanité identifiée avec Dieu dans la personne d'un philosophe, n'est la connaissance et la science, dans les conditions et limites et sous la direction raisonnable de l'esprit de l'homme.

Le matériel de ce grand système a peu duré et n'a guère pénétré ailleurs qu'en Allemagne; mais le formel, l'essentiel s'est propagé au loin et fortement enraciné. C'est lui qu'on retrouve dans les aprioris qui ont donné et conservent encore une certaine puissance logique à

(1; Je me sers, pour ce résumé, des Icçoos de Hegel sur la philosoptiie de Thiatoire, rédigées et publiées par Gans, soq disciple. J*y joias les bonnes analyses de M. Ott et de Willm.

l'école SAINT-SIMONIENNE 115

Técole sainl-simonienne, au milieu du désarroi des anciens principes. Les autres sources où puisa cette école manquaient de métaphysique et de système. Ainsi l'ouvrage admirable et aujourd'hui si mal compris de Condorcet, ses thèses prudentes et dubitatives en dépit de Tutopie fondamentale, ses probabilités sans fatalisme, sa critique franche du passé, dont il n'érigeait pas les traits de décadence en moments du Progrès, tout cela paraissait trop scientifique et à la fois trop révolutionnaire aux lecteurs aflaissés du xix^^ siècle. Les livres de de Maistre étaient goûtés de plusieurs, en ce qu'ils enseignaient la force organisatrice d'une croyance; mais celle qu'ils invoquaient pour cet office semblait usée, et désormais incapable de supprimer la liberté, qui venait de manquer de la détruire. L'œuvre de ce brillant écrivain devait seulement rester comme un recueil de leçons sur la manière de rattacher fictivement la science et la société au dogme^ et d'employer le dogme à l'institution de l'autorité, à rétouffementde la conscience et à la domination sur les hommes. Enfin on ne découvrait point une philosophie arrêtée dans les vues désordonnées de Saint-Simon, dans son matérialisme, dans les plans historiques que sa fougue avait successivement esquissés pour offrir le sceptre social aux savants, ou aux industriels, ou aux prêtres d'un christianisme politique régénéré. Mais les infiltrations de la doctrine de Hegel en France suffirent pour introduire un complément de théoile désiré dans les idées ou aspirations laissées au monde par le xviii^ siècle finissant, et reprises dans un tout autre esprit par la réaction antilibérale du xix>.

L'idéalisme, auquel cette doctrine devait sa signification la plus haute, s'effaça, comme peu conforme chez nous au génie du temps; mais le panthéisme, l'identité d'un Dieu, Esprit et Matière, avec lensemble des choses à Tétat de développement, le progrès continu et fatal de Thumanité (sauf la détermination des moments, qui était à reprendre), la justification du passé, la définition du mal par le moindre bien, la réduction de la liberté au droit de bien faire en obéissant à la i\écessité ou à l'autorité, la subordination forcée des faits historiques à la Loi, et de chaque individualité à son milieu^ sont autantde points où l'école saint-simonienne reçut de Hegel un renforl ou des formules. La thèse de la domination normale dévolue aux capacités était bien, d'ailleurs, dans l'esprit du système et n'avait échappé au philosophe que parce que sa prétention, quoique mal justifiée, de construire les synthèses par l'analyse l'éloignait des pures utopies. Mais la construction logique de Taulorilé réclame le commandement pour les plus habiles, au fond pour les plus forts, en une doctrine ignorante de la dignité humaine et de la Loi morale, et qui ne tient compte ni des droits de la conscience chez les gouvernés, ni des épreuves et des tentations dangereuses chez les gouvernants in-

Page 1