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LE PESSIMISME DE SGHOPENHÂUER

regardaient la pensée divine comme réunissant le passé et le futur dans un présent constant, qui par là identifiaient Téternilé avec Tinstant, supprimaient la succession, et ne la supprimaient pas moins en soi qu^aux yeux de Dieu, puisque cette doctrine leur servait à expliquer la prescience des futurs contingents, futurs en apparence, actuels en réalité, ces philosophes ont aussi conçu Dieu et le monde comme des noumènes en langage kantien, des existences de nirvana en langage bouddhique.

La philosophie moderne s'est montrée généralement éloignée de ces sortes de spéculations liées à une vue pessimiste de la nature et de rhomme. Les écoles de Descartes et de Leibniz, celles de Bacon et de Locke, les doctrines du sentiment et de l'utilité, les économistes et les socialistes, et le cycle entier du kantisme en dehors de Schopenhauer, enfin Thégélianisme et l'évolutionisme qui occupent aujourd hui les principales avenues de la pensée, tout cela c'est l'optimisme. Si un mot, dont on n'a peut-être abusé que parce qu'il y avait beaucoup de raisons de s'en servir, le mot panthéisme peut à lui seul désigner la pensée maîtresse de tant de philosophes épars sous diverses dénominations, il signifie aussi l'optimisme, en remontant jusqu^au premier maître de cette doctrine chez les modernes, c La doctrine de Spinoza, dit Schopenhauer, n'est toujours que la doctrine juive et chrétienne de la substance éternellej diminuée seulement de la personnalité du créateur \ et elle est toujours Toptimisriie. La spéculation reprise après Kant n'est qu'un spinozisme enjolivé, sans goût, défiguré par une phraséologie incompréhensible. £t toujours l'optimisme. Avec cette morale du Tout est parfait^ il n'y a rien à faire pour l'homme qu'à jouir de la vie tant qu'elle dure, comme dans YEcclésiaste, » Luimême, Schopenhauer, conjure le panthéisme en lui sacrifiant, ainsi qu'au déterminisme, son constant associé, le monde phénoménal, et prenant refuge dans le noumène de Kant. Mais pour Kant ou^ sans son aveu, pour ses disciples, le noumène ramenait sous un nom ou sous un autre la substance éteumelle ; pour Schopenhauer, il prend le nom de volonté, ce qui justifie la liberté que lui attribuait Kant, et ce qui permet de placer en lui, comme dans un nirvana^ l'origine et la fin du monde, son essence profonde, la même que celle du moi, et l'existence de ce dernier, en ce sens du nirvana qui n'est pas le pur anéantissement. Le mal est l'incompréhensible production du monde des phénomènes :

c Dans ma doctrine, la question de l'origine du mal se confond avec celle de l'origine du monde.

€ La volonté est de toutes les choses que nous connaissons la plus connue, c'est donc celle qui doit nous expliquer toutes les autres.

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c Les fatalistes croient le inonde et le mal nécessaires et absolument inexplicables. Leurs adversaires les font dériver de Tacte libre d'un être hors du monde. 11 y a un ierlium aliquid qui est ma doctrine. L'acte de volonté qui a produit le monde est Pacte de ma volonté; et il est libre ; car la nécessité n'est que la forme de son phénomène, laquelle est expliquée par le principe de raison et régit tout le cours de ce phénomène. Aussi est-ce par le phénomène seul que nous pouvons connaître la nature de l'acte de volonté et qu'il nous est donné eventualiter de vouloir autrement.

c Le panthéisme est essentiellement optimiste. Aussi n'a-t-il pas besoin d'un autre monde que celui que nous avons : év )ca\ Tuav. Mais ma doctrine laisse la place d'un autre monde, d'une autre existence, dans ce qui est désigné négativement par négation du vouloir vivre ^ — ou nirvana.

Dans ma doctrine, dit ailleurs Schopenhauer en quelques mois qui la résument, parce qu'elles montrent le moi du monde phénoménal divisé entre les moe, tous également souffrants^ dont les uns veulent et les autres renoncent, c Dans ma doctrine, l'essence intime du monde n'est pas Jéhovah, mais le sauveur crucifié ou le larron cru' cifié, selon le parti auquel elle s'est arrêtée (1). » Il ne prétend pas d'ailleurs donner la raison du premier devenir de ce vouloir vivre^ source du profond désaccord qui remplit le monde. Pour s'en dispenser, il se rejette sur l'incognoscibilité absolue de ce à quoi sont inapplicables les formes de la connaissance, et cite un mot très hardi de Scot Ëngène, qui pourrait servir d'épigraphe à toutes les doctrines de nirvana, chrétiennes qu'elles soient, ou bouddhistes : De mirabili divina ignorantia qua De us non intelligit quod ipse sit.

Ce peu de lignes nous donne toute la substance de la doctrine de Schopenhauer et nous la définit nettement par l'athéisme bouddhique et par l'identification de la vie au mal, dernière extrémité du pessimisme de l'antiquité, qui renaît ainsi, par violent contraste, à la fin du long règne de Toptimisme moderne, au moment d*apogée des systèmes socialistes issus de la doctrine du progrès (Saint-Simon, Fourier, Comte, les communistes), et qui se propage aujourd'hui en rivalité avec l'utopie évolutioniste qu'elle se promet d'étouffer. La réaction se mesure sur l'importance de Faction, comme il arrive toujours; mais rien ne montre mieux combien les sentiments et les croyances, chez les penseurs eux-mêmes et non pas seulement dans les masses, dépendent peu de ce que les auteurs de systèmes estiment démontré par des raisonnements, ou acquis à l'âme humaine après de

(1) Formules extraites du dernier chapitre (ch. l, Épiphilosophie) des Compléments du grand ouvrage de Sohopentiaaer : Le monde comme volonté et comme représentation.

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longues périodes historiques. Le jugement sur la valeur de la vie a ses révolutions et entraine avec lui des suites entières d'opinions.

Il est aisé d'imaginer quelle théorie de Thistoire peut sortir de la théorie du monde de Schopenhauer. € L'histoire est un savoir, elle n'est pas une science. Car nulle part elle ne reconnaît le particulier par le général ; elle est tenue de saisir directement le fait individuel et de ramper, pour ainsi dire, sur le sol de Texpéricnce ; tandis que les autres planent au-dessus, vu qu'elles ont acquis de vastes notions générales, au moyen desquelles elles dominent le particulier et peuvent, du moins dans certaines limites, embrasser du regard la possibilité des choses appartenant à leur domaine, de façon à pouvoir se rassurer aussi sur Téventuellement futur... L'histoire nous montre toujours la même chose sous différentes formes. Les chapitres de l'histoire des différents peuples ne diffèrent au fond que par les noms et les dates; leur contenu essentiel est toujours le même... Une unité de marche dans l'existence de l'humanité est une pure fiction; dans l'espèce humaine, il n'y a de réalité que pour les individus et pour la vie individuelle; les peuples et la marche de leur existence ne sont que des abstractions. Ces constructions historiques, guidées par le plus plat optimisme, aboutissent toujours en défmitive àunËtatbien prospère, bien productif, bien opulent, avec une constitution bien réglée, avec une bonne justice et une bonne police, beaucoup de manufactures et d'industrie. Tout au plus en core aboutissent-elles à un certain développement intellectuel ; ce dernier, en effet, est le seul possible, vu que le côté moral, dans sa partie essentielle, reste invariable. Or c'est le côté moral qui, au témoignage de notre conscience la plus intime, est la chose principale, et celui-ci ne se trouve que dans l'individu, comme étant la direction de sa volonté. En réalité, il n'y a que la vie de l'individu qui ait de l'unité, de l'enchaînement et une véritable importance ; elle peut servir d'enseignement, et sa signification est toute morale. Ce sont les circonstances intérieures, en tant qu'elles concernent la volonté, qui ont de la réalité et qui sont des événements effectifs, car la volonté seule est la chose en soi. Dans tout microscome est compris le macrocosme tout entier, et celui-ci ne contient rien de plus que le premier. La multiplicité n'est que phénomène, et les événements extérieurs sont de simples configurations du monde phénoménal, qui directement n'ont ni réalité ni importance, mais seulement indirectement par leur rapport avec la volonté des individus. Vouloir donc les interpréter et les expliquer directement ressemblée distinguer dans les configurations des nuages des groupes d'hommes et d'animaux . Ce que raconte l'histoire n'est en fait que le long rêve, le cauchemar lourd et'conf us de l'humanité. »

Schopenhauer, concluant, confirme son jugement sur l'histoire par

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