‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 97 sur 291 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De quelques religions de tribus.

Je crois avoir suffisamment déterminé le sens du mot fétichisme ^ étendu outre mesure par quelques auteurs. Ainsi le fétichisme n*est pas là où le culte s^applique soit aux grands corps naturels, aux astres par exemple, soit aux phénomènes traduits en un système de personnifications et de mythes, où se donne carrière une imagination forte et créatrice. Ce ne sont point non plus des fétiches, ces dieux dont une religion encore très élémentaire envisage les personnes et les dynasties, aux confins du monde humain sur lequel ils ont exercé leur puissance, en partie confondue avec les forces de la nature. Et il faut encore juger supérieures au culte fétichiste les croyances* qui peuplent les éléments d'une multitude A^espHls invisibles mais actifs, bienfaisants ou malfaisants, quoique les pratiques liées à cet ordre de conceptions puissent se rapprocher beaucoup de celles que le fétichisme engendre. Ce qui caractérise véritablement Tétat intellectuel et moral des tribus livrées à la superstition la plus infime, c'est cette bassesse de vues qui les tient attachées aux objets de foi les plus grossiers et les premiers venus, sans que leur intelligence atteigne jamais à quelque généralité, ni leur conscience religieuse à quelque chose de sérieux. Ce n'est 'pas qu'une peuplade africaine dont toute la religion ne consiste qu'en gris-gris, en amulettes et en simagrées, n'ait quelquefois plus d'honnêteté et de meilleures coutumes, au moment où nous l'observons, que n'en a telle autre, convertie à rislamisme et fière de la connaissance d'Allah. Mais celle-ci doit posséder un esprit plus développé et une certaine fixité de croyance et de conduite, tandis qu'une superstition sans frein expose Taulre à toutes sortes d'aberrations et de caprices.

Il n'est nullement nécessaire que Thumanité ait débuté par le féti* chisme. On peut faire valoir plusieurs raisons, et de très puissantes, contre cette opinion, si souvent exprimée. Ceux qui la partagent ne tiennent pas compte de la liberté de Thomme, non pas même de la variété d'imagination, de passions et d'idées qui résultent pour lui de son intelligence plus ou moins ouverte, et des impressions diverses dues à ses premiers actes et à ses premières expériences, à raison des

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circonstances externes et des dispositions physiques et morales des races. Nous avons vu que le fétichisme répond, pour le fond des croyances, au plus bas degré de Tesprit; il faudrait donc supposer les hommes partis, non seulement de la table rase de Texpérience et des connaissances ou croyances particulières, ce qui est tout simple, mais encore d'un état d'impuissance et d'inaptitude réelle. Or cette hypothèse est toute gratuite, surtout si on la fait porter sur les races quelles qu'elles soient; et, de plus, en l'adoptant, on rend malaisé à comprendre un progrès postérieur qui réclame ces mêmes aptitudes qu'on a refusé d'admettre.

Puis, 00 fétichisme primitif qu'on regarderait comme inévitable, il faudrait le définir par ses parties innocentes et puériles, en le dépouillant de ceux de ses concepts et de ses rites qui supposent une conscience tournée à l'injustice et, par conséquent, un effet de la liberté. Quelque commune qu'ait été cette déviation, ou plutôt parce que toutes les religions l'ont subie à un degré ou à un autre, dans la mesure de l'invasion du mal moral, on ne saurait l'imputer essentiellement au mode fétichiste. Ce dernier genre d'adoration et de foi se réduit donc, en principe, au choix qu'il implique entre les puissances mystérieuses dont rhomme peut faire dépendre sa vie et son bonheur. Ce choix particulier était possible et naturel, nous Tavons vu, mais il n'était pas le seul possible et le seul naturel. 11 pouvait arriver également que l'imagination religieuse fût frappée des grands spectacles de la nature, delà beauté du ciel et de Taurore, de l'éclat et de la vertu génératrice du soleil, de la douce lumière et des phases de la lune, de la lueur mystérieuse des étoiles, dont Vinfiuence est cachéey enfin de la force des éléments et des météores, et du prodige d'un phénomène à la fois doux et terrible, tel que le feu. Il pouvait arriver que la superstition vit des esprits partout dans les éléments, au lieu d'animer et de personnifier les éléments eux-mêmes. D'autres déterminations encore étaient possibles, et nous verrons qu'elles se sont en effet produites. Nous décrirons un certain nombre de formes de religion que tout nous porte à traiter d'originales et primitives. Il serait du moins on ne peut plus arbitraire de les regarder comme les produits de l'évolution d'une forme unique, lorsque cette prétendue forme première ne peut ni se démontrer a priori ni s'induire de l'observation et des traditions avec quelque vraisemblance (1}.

Le fétichisme règne principalement sur les tribus de race noire

(1) Voir au sujet du fétichisme, ainsi que de ropinioa suivant laquelle ou devrait le regarder comme la religion primitive uuiverselle : Criligue philosophique, 1" série, t. XVII, pp. 135, 153, 216, el Max Mttller, Origine et développement de la religion, pp. 89-118.

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