‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 123 sur 253 · CHAPITRE Xlil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlil

Le monde aryea : origines aryennes L'esprit mythologique.

Le savant à qui l'on proposerait aujourd'hui le problème de construire un langage de toutes pièces ne concevrait et n'essaierait certainement qu'une manière de procéder, pourvu qu'on pût en même temps lui rendre le service d'abolir chez lui la mémoire du grand nombre des notions, dites grammaticales, qui l'assiègent et s'incorporent à son entendement. Il répartirait de son mieux en classes naturelles, empiriques, ou artificielles et systématiques, selon qu'il croirait y réussir, la masse des objets, des connaissances et des concepts acquis à l'esprit humain : les choses, les personnes, les propriétés, les états, les actes, les passions, etc. A cette classitication il en ferait correspondre une autre plus ou moins arbitraire des sons, et une autre des Ggures ; puis, pour exprimer les rapports que la pensée établit entre des objets quelconques, ce qui est la fin propre du langage, il distinguerait, parmi les nombreuses classes établies, celles qui portent sur le petit nombre des relations essentielles, c'està-dire les catégories de nombre, de temps, d'espace, de qualité, de personne, de causalité, etc. Cela fait, il ne lui resterait qu'à établir eonventionnellement les modes suivant lesquels les signes des catégories doivent se combiner avec les signes des objets pour en marquer

les rapports.

Si le problème avait dû se poser ainsi à l'origine, lorsque l'instinct seul était créateur et que faisaient défaut la réflexion et l'analyse, on peut aftirmer hardiment que l'homme n'aurait jamais parié. Je suppose donc maintenant que, en présence desdifUcullés soulevées parce mode de procéder (et véritablement il y en a toujours, quoique moindres qu'on ne le croit), notre savant tranche le nœud du problème en le simplifiant à outrance. Je suppose qu'il supprime brutalement toutes les catégories hors une, qui est celle de personnalité, ou du moins qu'il les subordonne sans scrupule à cette dernière. Il décide alors que les objets de toute nature et, par suite aussi, les qualités principales que le langage appelle si souvent à représenter des objets complexes auront le droit de figurer dans le discours

comme des personnes, et qu'on n'admettra pas d'autres sujets qu'elles; que les attributs et modes d'être ou d'agir des choses se rapporteront à leur personnalité artificielle; qu'ainsi ces' choses seront censées posséder l'intelligence, la volonté, se proposer des fins, avoir jusqu'à des sexes; qu'enfin les personnes à leur tour recevront tous les attributs des choses, afin qu'on puisse profiter de toutes les analogies et des plus lointaines ressemblances pour faire entendre, à l'égard des premières, certaines qualités dont manquerait l'expression directe.

Cette méthode barbareraent radicale a le double mérite : 1' de ramener tout ce dont on parle à l'unité commode d'un personnage; ce qui semble d'abord l'eÂfet d'un idéalisme naïf prêtant vie et pensée à chaque objet, et c'est le fond de la grammaire; 2» de qualifier et de faire agir ou pâtir ce personnage, exactement comme se modifient les objets externes dont les sens sont immédiatement frappés et l'imagination occupée; et ce procédé matérialiste, dit de la figure et de la métaphore, venant compenser l'idéalisme grammatical sans le contredire, ou plutôt pour s'y confondre, est le fond du style et de la poésie.

Grâce au parti pris dont je viens de fournir la brève analyse, et dont nous usons tous, mais que l'habitude soustrait à notre réflexion, et que notre orgueil d'animaux parlants nous fait admirer, la construction du langage serait donc devenue possible à la science, que je suppose avoir reculé devant les difficultés d'un système plus rationnel. Seulement le vice d'une hypothèse fondée sur la confusion de la personne et de la chose, ses effets sur la marche et les divers produits de la pensée eussent pu être atténués, dès que tout cela eût été volontaire et reconnu pour conventionnel à l'origine.

Laissons celte fiction contraire à la nature des choses. La création dont je viens de poser le problème devant la science, afin de m'en rendre compte, ne pouvait être due qu'à l'instinct primitif des hommes, aidé d'un minimum de réflexion sans lequel ils seraient décidément restés au-dessous de la condition humaine. Le langage, comme il s'est produit, a été possible à cause de la disposition mythologique des esprits. La mythologie et la parole ont été engendrées ensemble, particulièrement chez les races aryennes, qui ont été à la fois les plus riches en concepts de choses traitées à la manière des personnes, et les plus conséquentes en grammaire idolologique, si je puis ainsi parler (1). Il n'y a qu'une voix parmi les philologues pour recon-

(1) Quand j'ai écrit le premier volume des Essais de [critique générale, je n'avais pas réQéchi comme,je l'ai fait depuis, à la nature et aux rapports des langues avec les religions et les phiiosopliies. Aujourd'hui, j'éviterais volontiers le néologisme en appelant simplement mythologie ce que j'ai nommé alors idolologie, et je crois que je ne serais pas moins clair.

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