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C'est que l'épopée, quelles qu'eu soient les définitions et rè-les didactiques formulées a poi^leriori, n'est au fond que l'homme ollert en spectacle à l'homme par l'homme, sur le théâtre de la narration et du vers. El c'est parce qu'Homère a donné le premier cet admirable spectacle qu'il diffère si profondément d'Hésiode et qu'on le croirait sorti d'un autre milieu, d'une autre race, ou du moins ne a une antre époque, si l'on ne connaissait l'étonnante variété du génie grec. Sans doute, Hésiode a pu vivre contemporain du grand rhapsode collecteur (si celui-ci a existé, comme je suis porté à le croire), et être postérieur de plus d un siècle aux propres initiateurs de la poésie homérique. D'ailleurs, lui-même api);irtient bien, par ses jujrements et sa morale, par son individualité, quoi-iue un pou cha-nne, par le sentiment profond qu'il a des conditions sociales, à un cycltMle véritable -récité dont semble le séparer son goût pour la symbolique aitilicielle et les constructions théologiques. Sur ce dernier point était le péril que le cours des idées grecques ne devînt analogue au cours des idées indiennes. Le poète pir excellence, le conteur, \e famnir, celui dont Pythagore, Xénophane. Heraclite, Platon, philosophes orientalisants, devaient plus tard blâmer la licence, évita le danger et constitua l'hellénisme. Presque irrespectueux envers les Dieux, ne voyant en eux que des hommes idéalisés, et non pas même parlaUs, tant s'en i^mt, ne s'éloignant jamais des croyances du peuple pour chercher la divinité et l'immortalité dans de savantes doctrines d émanation et de transformation, il fit l'épopée es.sentiellement humaine et essentiellement populaire. 11 eut ainsi le mérite de fixer et de soutenir ses auditeurs, ses admirateurs innombrables, dans la contemplation historique et philosophique de l'homme réel.
Ce spectacle de l'homme, offert à rhomrno, a des effets moraux considérables. D'abord, un précieux exercice de l'intelligence, un agrandissement de la réflexion, une extension de vue en tous sens résultent de l'habitude ainsi contractée de sortir de soi pour entrer dans autrui, pour comprendre les actes, s'unir aux passions, compatir aux peines, apprécier les motifs des autres hommes. La faculté de l'artiste communiquée à l'auditeur ou au spectateur, cette faculté de participation et d'assimilation s'établit a l'encontre de l'égoisme, est une condition de la tolérance et de la bienveillance, souvent même de la justice. Ensuite, des leçons de vertu, et ce ne sont pas les moins efficaces, sont données à ce spectateur, de cela seul qu'il est mis en situation de louer ou de réprouver les actes et les pensées qui lui sont soumis relativement à des cas où son intérêt propre n'est point en jeu. Il ne laisse pas de reconnaître son image dans l'acteur de l'épopée, homme comme lui, agent volontaire et passionné dont les
RAPPORT DE L liSTUKTIQUE E'^ DE LA MORALE
épreuves, agrandies peut-être, ne sont pourtant pas étrangères à son expérience. Alors se produisent, chez celui qui se voit ainsi mis en scène dans la personne d'autrui, les phénomènes essentiels qui caractérisent l'humanité consciente et la moralité : objeclivation désintéressée de soi vis-à-vis soi, généralisation de la passion, du motif et de la maxime, jugement fondé sur l'universel, retour sur soi-même pour conclure au devoir, sentiment net et définitif de la direction de la volonté.
Ne croyons pas pour cela que le poète ait pour objet l'utilité ou la morale. C'est précisément alors qu'il manquerait du sentimentde l'art. Enseigner, moraliser, ce but de l'artiste est indirect, c'est-à-dire n'existe pas pour lui systématiquement ; il ne doit l'atteindre que sans se l'être propo.sé, et quelquefois il Talleint, dans ce cas, en semblant s'en éloigner. Ce qu'il veut, c'est de toucher, d'émouvoir. Ùr il se trouve que, en cela même, il élève, il purifie, il moralise. Le poète, en effet, et c'est de lui surtout que nous parlons, s'adresse à tous. C'est dire qu'il ne peut chanter que l'universel, si bizarre qu'une telle association des mots doive paraître. Il a beau le chanter sous la forme du particulier, sans quoi la vie manquerait à ses fictions, il n'exclut pas moins le pur individuel, incompréhensible, inexplicable, dénué de vérité s'il n'exprime un rapport. Il généralise la passion, il l'ennoblit donc et la rend en même temps un sujet d'observation, de réflexion et d'émotion désintéressées. L'auditeur, arraché à des préoccupations privées, relativement basses, pour se sentir transporté, sans espérance ni crainte, au moins trop personnelles et trop présentes, dans la sphère supérieure de la passion commune à l'humanité, éprouve le bienfait d'une élévation de l'âme ; sa conscience est affranchie temporairement de l'égoïsme.
Ici, nous vient naturellement à l'esprit le sens profond de celte purr/nlion des passions de la pitié et de la terreur {-Ax^xpz'.;), qui, jointe au principe d'imitation (reproduction de l'action et des mœurs dans une œuvre d'art (;x{;;.Y;7tç), renferme toute la théorie esthétique d'Aristote, appliquée par lui à la tragédie et étendue àla musique (1). La Grèce, qui a créé l'art, et qui a créé l'analyse scientifique, le contraire de l'art aux yeux de qui se tient à une grossière apparence, la Grèce nous a donné, par le plus pénétrant et le plus rigoureux de ses philosophes, la notion vraie des rapports de l'art et de la morale. Malheureusement, Aristote nous a laissé sa pensée sans développements. On s'est beaucoup demandé comment il fallait entendre \diptirgation de la terreur par la terreur et de la pitié par la pitié dans l'âme du spectateur d'une œuvre dramatique. Après les faibles explications de bien
(1) Aristote, Poétique^ 6, et Politique, viii, î)-7.
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des conimeiilaleurs, on doit comprendre aujourd'hui qu'il s'agit d'un faitdesubstitulionen quelque sorte médicale. Celui qui se rappellera, à cette occasion, les théories du même philosophe touchant l'universel, et, par exemple, ce qu'il dit de la supériorilé de la poésie sur l'histoire, comme portant sur des vérités plus générales (1), ne doutera pas que la substitution dont il s'a^Mt ne consiste dans Télimination des passions particulières, intéressées et absorbantes, privées de beauté, privées de vérité en un sens, au profit de la forme universelle de la passion, laquelle esl un élément bon et vrai de la nature humaine. En un mot, l'art purge l'homme de la passion basse et le pénètre de la passion noble de la même espèce {ou d'une espèce différente, au besoin, comme d uis le cas de la musique). Ainsi, hpwgation de la passion, en est aussi la purification, suivant un autre sens qu'on peut donner au mot AxiïzpT.q; et c'est du caractère d'universalité que les caractères de noblesse et de pureté dépendent, car l'universel est vrai et bon, soit en lui-même, soit comparativement au particulier dont il prend la place.
Je n'omettrai pas de dire à ce sujet, quoiqu'il ne soit ici qu'une digression, que le rôle de l'universel dans l'esthétique n'e.xplique pas seulement le rapport le plus profond de l'art avec la morale; il corrige aussi ce que pourrait avoir de faux, quand on le con^i.lèie isolément, le principe de l'imitation, qui a toujours paru oppo^^é au principe de l'i.léal. Il résulte clairemenl des préceptes d'Aristote (pie l'objet imité par l'art ne doit pas être l'individuel. Alors, en effet, l'art se confondrait avec l'iiistoire, entendons avec celle histoire- basse qui s'attache uniquement au récit des faits. Mais la reproductien qui généralise chaque phénomène en Vimilanl est ce qui constitue véri- TablemenL l'art, comme les Grecs le sentirent et comme ils le pratiquèrent. Suivant eux, le poète se serait trompé en se bornant à copier la réalité, et descendant pour cela aux particularités indétinies des modifications d'un sujet; mais il devait peindre le fait ou nécessaire ou vraisemblable, attendu dans un cas donné et prévu en conséquence des lois connues et approfondies du conflit des {.assions et du choc des événements. C'est ainsi que pense Aristote, fort de l'expérience et du sentiment de la race à laquelle il appartient.
Je serais conduit trop loin si je voulais insister sur le mérite et les conséquences de cette théorie, surtout si j'essayais de montrer en quoi l'art moderne y est resté conforme, en paraissant si souvent s'en écarter. Mais la digression précédente ne semblera pas hors de propos, même ainsi rapportée à l'époque de la haute antiquité grecque, si j'ai réussi à faire entrevoir une source extraordinaire de civi-
(1) Aristote, Poétique, 'J.