‹ Introduction à la philosophie analytique de l'histoire [microform]. Les idées. Les religions. Les systèmesChapitre 147 sur 253 · MORALE D HOMERE · texte numérisé non relu

MORALE D HOMERE

lisation, de liberté et de morale, dans l'esprit créateur de la poésie homérique, considérée comme un grand et magnifique spectacle que l'homme s'est donné dès ce temps à lui-même de sa nature librement développée. En vain chercherait-on chez d'autres races une œuvre pareille ainsi réussie. Quelques-unes en avaient peut-être posé des éléments, et ce fut la Grèce qui leur transmit plus tard l'élaboration achevée de l'esprit dont elles avaient participé originairement. D'autres s'inspirèrent de sentiments d'un autre ordre, surtout les Sémites, à la poésie desquels manquèrent, dans la tension constante de leurs passions sociales et religieuses, l'ouverture de l'intelligence, la tolérance, la variété.

Les Grecs sont donc, du côté de la civilisation, nos véritables ancêtres. Nous leur devons, avec l'art et la science, ce que nous avons de largeur d'entendement et de sentiments libéraux. Notre grand principe de civilisation est fondé, comme le leur, sur l'étude de la nature humaine, dont la reproduction poétique et le spectacle donné ou rappelé sans cesse par tous les moyens de l'art est une des plus utiles conditions de soutien et de progrès de l'homme moral. C'est ce principe, poui* le dire en passant et en terminant, qui échappa maliieureusement à Rousseau, lorsqu'il employa son éloquence prestigieuse à combattre l'art et le théâtre, comme si l'humanité pouvait avoir d'autres moyens de moralisation, en dehors des religions, que la contemplation d'elle-même, et de son idéal, et de ses réalités qui s'en éloignent, ou comme si celui qui assiste au déploiement des passions sur la scène en recevait l'inoculation dangereuse au sortir de l'état d'innocence (1).

Il me reste maintenant à signaler les plus frappants des traits de doctrine, épars dans V Iliade et dans V Odyssée; car, si la puissance morale de la poésie homérique réside surtout dans son essence, comme je l'ai expliqué, elle se révèle aussi par des leçons particu-

(1) Voltaire et d'Alembert n'étaient pas mieux préparés que Rousseau pour atteiudre le souverain principe de l'esthétique et de sou rapport à la morale. Quand il leur arrivait de consulter Aristote, ils ne le comprenaient pas plus que Corueille ne l'avait compris. Mais du moins ils étaient animés d'un sentiment vif de la connexion de la civilisation et de l'art. Rousseau, plus profond, quoique dans le fuux, attaquait la civilisation même et se trompait sur la nature à<i\'(^lat sauvage. Il le confondait avec Y état primitif, ainsi qu'on le fait aujourd'hui si volontiers, à cela près que l'imagination seule lui peignait cette simplicité de mœurs et cette liberté que chacun sait bien maintenant n'être qu'un mirage lointain ou une fiction littéraire. Son paradoxe eut toutefois le mérite d'émouvoir, de faire penser, et de rappeler aux conditions de la nature, en plusieurs points qui n'avaient rien de chimérique, une sociél"'qui devenait tous les jours plus factice et plus maniérée.

a5G HAPl'OKT 1»E l'kSTIIÉTIOUE ET DE LA MORALE

des commentateurs, on doit comprendre aujourd'hui qu'il s'agit d'un fait de substitution en quelque sorte médicale. Celui qui se rappellera, à cette occasion, les théories du iiièuie philosophe touchant l'universel, et, par exemple, ce qu'il dit de la supériorité de la poésie sur l'histoire, comme poitant sur des vérités plus générales (1), ne doutera pas que la substitution dont il s'agit ne consiste dans l'élimination des passions particulières, intéressées et absorbantes, privées de beauté, privées de vérité en un sens, au profit de la foi me universelle de la passion, laquelle est un élément bon et vrai de la nature humaine. En un mot. l'art purge l'homme de la passion basse et le pénètre de la passion noiihi de la même espèce (ou d'une espèce différente, au besoin, commeduis le cas delà musique). Ainsi, hpurgalion de la passion, en est aussi la purification, suivant un autre sens qu'on peut donner au mol /.âOapT.;; et c'est du caractère d'universalité que les caractères de noblesse et de pureté dépendent, car l'universel est vrai et bon, soit eu lui-même, soit comparativement au particulier dont il prend la place.

Je n'omettrai pas de dire à ce sujet, quoiqu'il ne soit ici qu'une digression, que le rôle de l'universel dans l'esthétique ne.vplique pas seulement le rapport le plus profond de l'art avec la moraks il corrige aussi ce que pourrait avoir de faux, quand on le considère isolément, le principe de l'ia.italio.i, qui a toujours paru oppo.é au principe de l'i.léal. 11 résulte clairement dus préceptes d'Aristote .pie l'ubjet \ini(r par l'art ne doit {-as ùtre l'indivi.luel. Alors, en ctlef. l'art se confondrait avec l'histoire, entendons avec cette histoire basse qui s'attache uniquement au récit des faits. Mais la reprodu(tic»u (pu généralise chaque phénomène en Vnmlanl est ce qui constitue véri- Tablemenl l'art, comme les Grecs le seulirent et comme ils le pratiquèrent. Suivant eux, le poète se serait trompé en se bornant à copier la réalité, et descendant pour cela aux particularités indéfinies des modifications d'un sujet; mais il devait peindre le fait ou nécessaire ou vraisemblable, attendu dans un cas donné et prévu eu conséquence des lois connues et approfondies du conflit des passions et du choc des événements. C'est ainsi que pense Aristote, fort de l'cvpérience et du sentiment de la race à laquelle il appartient.

Je serais conduit trop loin si je voulais insister sur le mérite et les conséquences de cette théorie, surtout si j'essayais de montrer en quoi l'art moderne y est resté conforme, en paraissant si souvent s'en écarter. Mais la digression précédente ne semblera pas hors de propos, même ainsi rapportée à l'époque de la haule antiquité grecque, si j'ai réussi à faire entrevoir une source extraordinaire de civi-

(1) Aristote, Poélique, 'J.

MORALE D'nOMÈRE

lisation, de liberté et de morale, dans l'esprit créateur de la poésie homérique, considérée comme un grand et magnifique spectacle que l'homme s'est donné dès ce temps à lui-même de sa nature librement développée. En vain chercherait-on chez d'autres races une œuvre pareille ainsi réussie. Quelques-unes eu avaient peut-être posé des éléments, et ce fut la Grèce qui leur transmit plus fard l'élaboration achevée de l'esprit dont elles avaient participé originairement. D'autres s'inspirèrent de sentiments d'un autre ordre, surtout les Sémites, à la poésie desquels manquèrent, dans la tension constante de leurs passions sociales et religieuses, l'ouverture de l'intelligence, la tolérance, la variété.

Les Grecs sont donc, du côté de la civilisation, nos véritables ancêtres. Nous leur devons, avec l'art et la science, ce que nous avons de largeur d'entendement et de sentiments libéraux. Notre grand principe de civilisation est fondé, comme le leur, sur l'étude de la nature humaine, dont la reproduction poétique et le spectacle donné ou rappelé sans cesse par fous les moyens de l'art est une des plus utiles conditions de soutien et de progrès de l'homme moral. C'est ce principe, pour le dire en passant et en terminant, qui échappa malheureusement à Rousseau, lorsqu'il employa son éloquence prestigieuse à combattre l'art et le théâtre, comme si l'humanité pouvait avoir d'autres moyens de moralisation, en dehors des religions, que la contemplation d'elle-même, et de son idéal, et de ses réalités qui s'en éloignent, ou comme si celui qui assiste au déploiement des passions sur la scène en recevait l'inoculation dangereuse au sortir de l'état d'innocence (1).

Il me reste maintenant à signaler les plus frappants des traits de doctrine, épars dans V Iliade et dans V Odyssée; car, si la puissance morale de la poésie homérique réside surtout dans son essence, comme je l'ai expliqué, elle se révèle aussi par des leçons particu-

(1) Voltaire et d'AIembert n'étaient pas mieux préparés que Rousseau pour atteiudre le souverain principe de l'esthétique et de sou rapport à la morale. Quaud il leur arrivait de consulter Aristote, ils ne le comprenaient pas plus que Corueille ne l'avait compris. Mais du moins ils étaient animés d'un sentiment vif de la connexion de la civilisation et de l'art. Rousseau, plus profond, quoique dans le fuux, attaquait la civilisation même et se trompait sur la uaturc de l'état sauvage. 11 le confondait avec Y état primitif, ainsi qu'on le fait aujourd'hui si volontiers, à cela près que l'imagination seule lui peignait cette simplicité de mœurs et celte liberté que chacun sait bien maintenant n'être qu'un mirage lointain ou une fiction littéraire. Son paradoxe eut toutefois le mérite d'émouvoir, de faire penser, et de rappeler aux conditions de la nature, en plusieurs points qui n'avaient rien de chimérique, une sociéti' qui devenait tous les jours plus factice et plus maniérée.

MORALK u'iIOMÉRE

Hères. La plus importante de toutes est celle de la liberté. L'enseignement du libre arbitre ressort de l'esprit, du sujet et du plan des deux poèmes. Dans l'un, les plus grands événements sont enchaînés sur la terre aux passions et à la résolution d'un homme ; sur l'Olympe, ils dépendent des passions et des délibérations des Dieux, avec la haute garantie de la sagesse de Zeus, de qui la volonté n'a point l'inébranlable fixité du destin des philosophes. Dans l'autre, les longues épreuves et la constance victorieuse d'un homme, qu'une Déesse soutient et conseille sans le contraindre, oflVent un modèle achevé de la vie morale. C'est encore Zeus et le Conseil des Dieux, malgré l'opposition de l'un d'entre eux, qui décident le retour d'Ulysse, de même qu'ils ont décidé la satisfaction donnée à la colère d'Achille sous les murs de Troie. La liberté règne donc parmi les Dieux comme parmi les hommes, et la leçon se trouve doublée. Le Destin est, il est vrai, présenté quelquefois avec le sens simple et rigoureux que devait lui prêter la spéculation. Mais il ne s'applique qu'à de certaines fins prévues, dont la nécessité est une borne et non pas un empêchement de l'arbitre humain ou divin entre certaines limites. Cet arbitre s'exerce tout entier dans l'espace, le temps et les sujets qui lui sont laissés. Souvent aus-i le Destin semble n'être, pour Homère, que la volonté divine, en tant qu'unie à la sagesse et conformée à des faits antérieurement acquis. 11 n'y a rien de commun entre cette philosophie et cette religion, que j'appellerai pratiques, et lu doctrine de la fatalité attribuée à la Grèce, et à la Grèce en masse, par ceux qui confondent tous les poètes et toutes les époques.

Au reste, on a dans VOdij<^-'>- un [la^sa-e fameux où la thèse de la liberté s'élève à la hauteur d'une doctrine formulée. Zeus et Athènè vont décider du sort d'Ulysse, à la suite d'un entrelien dont le meurtre récent d'Égisthe a fourni le sujet. « Ah! dit Zeus, comme les mortels mettent les Dieux en cause! Ils disent que les maux viennent de nous, et ce sont eux qui, par leurs folies, s'attirent les douleurs, contre le Destin, j» Et il expose comment Égisthe a, contre le Destin (le mot est répété), épousé la femme d'Atride et égorgé ce chef, qui revenait de Troie, et cela, sachant que sa propre mort suivrait son crime, parce que les Dieux avaient envoyé Hermès, leur messager, pour lui prédire l'inévitable vengeance d'Oreste. Un crime commis qui pouvait ne pas l'être, une bonne destinée, mais non pas nécessaire ni infaillible, une grâce pn'vrnante de la divinité, prévenante, mais non pas toujours suffisante et efficace, voilà des traits de théologie, plus clairs peut-être dans Homère que chez les molinistes. Ils sont moins forts encore, à mon avis, que l'âme entière de deux poèmes où respire siénergi|ueni rit l'incoercible personnalité des Dieux et des héros.

MORALE n nOMBRE

Quand l'arbitre moral est ainsi compris et mis en œuvre par le poète, et que diffèrent si peu, à ses yeux, l'essence, les actes et les mobiles de l'homme et du Dieu, — le Dieu n'ayant de surcroît que l'immortalité et la longue prévoyance, tout au plus avec un fondement de justice plus ferme sous la couche des passions; — quand la réflexion est assez formée, l'esprit assez développé pour que les personnages se répandent en discours, en argumentations, en analyses, même psychologiques ; quand Athènè ose menacer Zeus de sa désapprobation ; quand Diomède ou Ajax luttent contre les Dieux, ce dernier ne réclamant que le droit de combattre à la lumière du jour; quand Thersile insulte les rois; quand nous assistons dans le ciel et sur la terre à des conférences où se pèsent les motifs, à de véritables séances d'assemblées délibérantes, dont les incidents et les types d'orateurs nous font penser à la future Agora, il ne faut pas demander si la liberté politique est, dans l'esprit d'Homère ou des temps qu'il nous peint, la suite naturelle d'une liberté morale et d'une indépendance personnelle aussi fortement conçues.

On se rappellera peut-être ici des préceptes contraires, et cette espèce de thèse du droit divin que VJliade met dans la bouche d'Ulysse gourmandant l'indiscipline des Grecs : « Le commandement de plusieurs n'est pas une bonne chose. Qu'il n'y ait qu'un chef et qu'un roi, celui à qui l'enfant de Kronos le réfléchi a donné le sceptre et les lois pour nous régir ! » Mais ces paroles tant citées ne sont qu'un reflet déjà tardif de l'idéal des coutumes patriarcales. S'il fallait y voir une théorie, ce ne serait qu'une théorie de circonstance, une de ces inspirations pratiques énoncées dogmatiquement, comme il en échappe aux poètes; car la formule et l'esprit nes'accorpas toujours chez eux, et l'anarchie dont ils sont les témoins arrache aux plus libres des hommes des vœux en faveur d'un gouvernement fort et obéi.

Il me paraît donc certain que la démocratie, plus ou moins tempérée par les deux aristocraties de naissance et de talent, préexistait en quelque manière chez les Hellènes, au temps des aèdes, et s'annonçait comme pouvant remplacer un jour les petites monarchies patriarcales d'une société encore élémentaire et très divisée. Ces monarchies elles-mêmes étaient parvenues, grâce au développement des passions héroïques, à diminuer le crédit des sacrificateurs et devins, autrefois plus prépondérant, sans doute. Elles étaient destinées à déchoir à leur tour, lentement d'abord, puis à subir des révolutions, et à faire place, ici ou là, à de véritables constitutions, œuvres réfléchies de législateurs, et preuves certaines des progrès de la raison populaire. Les temps intermédiaires appartinrent nécessairement à l'anarchie de Vdge de fer, dont Hésiode vit et déplora la

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MORALE d'hOMÊRF

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