ARISTOCRATIE ET DEMOCRATIE
quelqu'une de ces spéculations historiques sans base, où l'on se plaît à confondre les Pélasges, les Étrusques, les Égyptiens, les Assyriens, et que sais-je encore; mais, laissant aux divers peuples leurs origines inconnues, et ne dépassant pas leurs relations avérées, à poser en fait l'existence très ancienne d'une tendance aux constitutions aristocratiques et quelquefois sacerdotales, chez plusieurs des races de la Grèce et de l'Halie.
11 est toutefois juste, et il est important d'ajouter que, jusque dans ces efforts des nations occidentales pour fixer leur état social, on sent quelque chose que l'Orient n'a pas connu, on f-ent des hommes dont la réflexion travaille et qui cherchent, dr.ns un champ d'expériences variées, à modeler la société d'après la science, et non suivant une révélation primilive immuable. Les Étrusques même, avec leurs fédérations de cités, cause d'affaiblissement et germe de ruine, mais principe de liberté, avec leurs nobles qui se nomment des row, et qui paraissent avoir jeté ce nom de roi {rex) dans la circulation des langues, avec leurs prêtres plutôt savants dans la connaissance des temps et l'interprétation des signes divins que dépositaires d'une morale révélée et maîtres des moyens de salut, les Étrusques n'ont connu ni des castes proprement dites, c'est-à-dire infranchissables et consacrées religieusement, ni ce qu'on peut appeler des dogmes, car les mythologies et la science des rites n'en sont pas. ni la séparation du sacerdoce et de l'État, qui fait la puissancedurabledestheocraties.il paraît de la nature des grandes créations dogmatiques de laisser quelque chose au moins dans la mémoire des hommes, après qu'elles ont disparu; et je ne vois point quelles doctrines de ce genre on pourrait supposer ici qui auraient été effacées de la tradition. Rome, héritière directe de lÉtrurie, n'a point eu à en recevoir d'elle et n'a point eu à les rejeter (1).
Nous savons comment, nonobstant l'esprit aristocratique de plusieurs des races helléniques, l'esprit de la Grèce légua au genre humain les produits inappréciables de sa liberté. En Italie, la marche des choses fut déiinitivement la même. Rome s'assimila lentement mais sûrement les cités italiennes; elle y fit triompher partout les
(1) Toutes les inductions tirées de l'histoire des premiers siècles de Rome me portent à regarder la science et les offices du sacerdoce, lesquels consistaient principalement eu secrets et eu recettes, comme des privilège?, établis de fait, sans donte, mais contestables en droit par les plébéiens aux patriciens, parce que ceux-ci ne les fondaient pas sur la surhumanité complète de leurs familles. Les Romains des premiers temps n'auraient grandement différé des Étrusques, si je ne me trompe, qu'en ce que la plèbe de Rome fut plus entreprenante, son aristocratie moins exclusive et d'ailleurs plus imparfaitement organisée. En un mot, je crois à une différence de degré plutôt que de nature.
MYTnOLOGIES ITALIQUES
libres institutions municipales, car sa centralisation fut moins civile que politique ; elle résista par sa ténacité aux incursions {gauloises, qui lui facilitèrent la conquête de l'Étrurie; elle dépouilla à son profit l'établissement étrusque de tout ce qui était acceptable en lui, et laissa patiemment tomber dans l'oubli ce que cette tbéocratie, réputée si puissante et si savante, avait d^ncompatible avec le progrès des lois et des mœurs et l'épuration des rites. On ne sut bientôt plus au juste en quoi avait consisté la connaissance fameuse des dieux occultes et des destins, la haute spéculation sacerdotale que le lointain
grossissait.
Au fond, ce que le patriciat romain s'appropria, c'est la collection des procédés auguraux, les recettes divinatoires d'après l'inspection des signes, les rites de l'expi ition, de la dévotion, des sacrifices, le calendrier religieux avec ses jour? faste.s et néfastes; et les plébéiens obtinrent peu à peu, de gré ou de force, la communication de presque tous ces grands secrets. Ce que le patriciat élimina, c'est, en religion, la partie barbare du culte ". mesure qu'elle lui sembla surannée et sans application raisonnable; en politique, ce qu'il repoussa, avec l'énergie que l'on sait, c'est le système qui réunit toute l'autorité sur la tète d'un seul rex, afin de mieux défendre les privilèges des autres nobles et de fermer plus sûrement leurs rangs à la poussée de la plebs. Parla, les patriciens ouvrirent inévitablement les leurs, bien qu'à leur corps défendant, et le Peuple romain se constitua. Dès ce moment, le principe du gouvernement lyrannique passa du côté de l'arisfocratie à celui de la multitude, dont il fut la tentation à plusieurs reprises et qu'à la fin il séduisit, quand elle eut elle-même perdu les vertus aristocratiques ou le désir de les atteindre.
La fusion des religions italiques entre elles, y compris celle de l'Étrurie, de même que leur identification postérieure avec les religions de la Grèce, et encore plus éminemment, fut favorisée par la similitude du procédé mythologique et des principaux concepts primitifs de tant de nations. Cette similitude ne nous parût-elle pas suffisamment claire, nous devrions la conclure de l'absence de toute lutte, et même de tous tiraillements sensibles observés pendant le cours d'une alliance qui se forma progressivement. C'est même là une considération qui milite, pour moi, en faveur de l'origine aryenne des Étrusques, et de la faible importance à attacher tant auxéléments supposés orientaux delacivilisation qu'au caractère plus réellement oriental du plus ancien art étrurien. Je dis du plus ancien, parce qu'il est universellement accordé que les formes de l'art grec y deviennent dominantes à l'époque où elles nous apparaissent dans la Grèce même. Au reste, je reviendrai ailleurs sur la religion des Étrusques, la chronologie seule